Relire Renard

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L’Ecornifleur, de Jules Renard, Paris, Gallimard (Folio classique), 1980.

Un bref billet, au terme de la lecture — relecture — de L’Écornifleur, de Jules Renard. Paru en 1890, cet excellent roman constitué de courts chapitres qui composent autant de tableaux de la vie quotidienne (l’omnibus, le dîner, le voyage en train, la baignade, etc.) est un régal. Renard manie la dérision et l’ironie comme personne, et ses fameuses formules, qui abondent dans son Journal, trouvent dans ce livre-ci un bel accueil. Citons-en une :

Enfin j’ai un idéal : la pâleur de mon teint et ma tristesse en répondent.

Narré à la première personne (il avait été écrit à la troisième personne à l’origine) par Henri, poète et parasite, ce roman est celui de l’ordinaire vu à travers le prisme littéraire. Le protagoniste fréquente un couple de bourgeois honnêtes, les Vernet, pas plus ridicules que lui dans le fond, et les accompagne en vacances en Normandie. On trouve dans les divers épisodes contés du Flaubert, du Maupassant, du Goncourt, et du Renard, bien sûr. D’ailleurs, lorsque Mme Vernet et Henri composent en rêve la bibliothèque de la première, Flaubert, les Goncourt et Zola sont convoqués ; Balzac est écarté car il comporte trop de descriptions au goût de madame !

De l’adultère raté à la pose du narrateur en poète, de la visite des sites à la contemplation de la mer, tout chez Henri passe par le truchement littéraire : il appréhende le monde comme un objet de seconde main, si l’on peut dire. Ses préparatifs pour le voyage le montrent bien :

Nous allions voir la mer. Je pris avec moi mes autorités : La Mer de Michelet, La Mer de Richepin. Frappant de petits coups sur les tranches pour faire envoler la poussière, je me dis :

«Avec ça, rien à craindre !»

J’ajoutai à ces deux livres Les Paysans de Balzac, pour le cas où je serais obligé de faire quelque excursion en pleine campagne, de causer avec un médecin ou un curé et d’admirer la nature.

Ses actes sont tous pareillement motivés par sa culture littéraire, mais la réalité ne correspondant pas en tous points aux fictions, la déception n’est jamais loin. Songeons à la visite dans une ferme, qui est un morceau remarquable, ou à la scène plus grinçante de la tentative de viol de Marguerite, la nièce dodue et innocente des Vernet.

C’est drôle et mordant, piquant et très juste. Le roman est assez osé parfois, pour l’époque, et la charge sensuelle ne saurait être ignorée. Le plaisir des sens, la nature sont en effet très présents sous la plume de Renard. Les comparaisons animalières aussi (quoi de plus normal pour l’auteur des Histoires naturelles ?). Ce qui n’empêche pas une certaine poésie parfois, qui naît au sein même du réalisme, comme dans cette métaphore bien assonancée :

La mer est moutonneuse. Un invisible et infatigable menuisier lui rabote, rabote le dos et fait des copeaux.

Voici un roman qui n’a pas pris une ride et qu’il est urgent de redécouvrir !

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