La guillotine et la médecine

51sPa07tEzL

Physiologie de la Veuve. Une histoire médicale de la guillotine, par Anne Carol, Champ Vallon, 2012.

Cet ouvrage intelligent et bien conçu conte l’histoire de la guillotine, de sa création durant la période révolutionnaire jusqu’en 1914, en mettant en relief ses rapports avec la médecine. C’est très documenté, clair, précis, et tout bonnement passionnant.

Le début de l’ouvrage revient sur la conception de l’appareil de mise à mort «moderne», par Ignace-Joseph Guillotin et Antoine Louis. L’auteure expose les débats qui ont accompagné sa mise en service, les améliorations apportées au mécanisme, etc. Cette partie est aussi l’occasion de rappeler les types de supplice qui étaient jusqu’alors réservés aux condamnés à mort (il y a quelques citations parfaitement atroces), et de revenir plus largement sur le rapport des hommes du siècle des Lumières à la mort et à la condamnation judiciaire. Sont aussi envisagées l’élaboration du Code pénal et les raisons éthiques et politiques du choix de mise à mort par décapitation (la peine capitale portant alors doublement bien son nom).

Le deuxième partie est consacrée à l’étude des doutes qui agitent le monde médical et l’opinion publique concernant la supposée douceur de cette mise à mort. Si Lepelletier y voit «le plus prompt et le plus doux des supplices», d’autres, postulant la survie du cerveau et des sensations corporelles pendant un temps plus ou moins long suite à la décollation, font au contraire de ce supplice le plus effroyable qui soit, physiquement et moralement. Et de multiplier les expériences de galvanisation sur les corps et têtes suppliciés pour voir si, en effet, les uns ou les autres survivent à la chute du couperet et sont donc susceptibles de souffrir après l’exécution de la peine…

La troisième partie embrasse six décennies (1820-1880) durant lesquelles le débat sur la survie des têtes coupées bat son plein, associé à une nouvelle salve de considérations politiques et morales autour du condamné et de la peine de mort. C’est le temps de la recrudescence des têtes coupées dans l’art et des histoires à frémir, dont l’auteure montre qu’elles ne sont pas sans lien avec les expériences scientifiques, parfois franchement litigieuses, menées avec acharnement sur les corps et chefs des suppliciés. Des écrits de Dumas, Villiers de L’Isle-Adam aux montreurs de foire, les têtes coupées sont partout !

Les scientifiques, physiologistes, craniologues rivalisent autour des corps (de moins en moins nombreux) pour percer les secrets de la vie et de la mort, flirtent avec la tentation de ressusciter le défunt comme de nouveaux Jésus équipés du dernier cri médical, tandis que l’opinion publique tend de plus en plus à réclamer le respect de la dépouille mortelle des guillotinés — quand ce ne sont pas ces derniers eux-mêmes qui formulent en guise d’ultime volonté le vœu que leur corps puisse reposer en paix.

La dernière partie analyse plus particulièrement l’évolution du statut du condamné, et la façon dont les médecins se sont servis des corps des suppliciés de manière parfois choquante (selon nos critères contemporains). Elle apporte de nombreux exemples à l’appui de la démonstration théorique, et invite tout un chacun à se poser des questions fondamentales, sans jamais tomber dans la moralisation ou la prise de position politique ou sociale trop appuyée.

En un mot, vous l’aurez compris, ce livre est une réussite que je ne saurais trop conseiller. Si vous aimez l’anthropologie, l’histoire, la médecine, le droit, les récits de faits divers sordides aussi, si vous avez en outre un penchant certain pour l’horreur et le grand-guignol, achetez-le ! (Et puis, c’est quand même une lecture idéale pour alimenter la conversation en tous lieux.)

Pour votre information : j’ai présenté l’an dernier un autre ouvrage d’Anne Carol paru chez le même éditeur. Il portait sur l’embaumement. La critique est ICI.