God save the pin-up girls

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Pinup girls, playmates et bimbos, par Sébastien Hubier, le murmure, septembre 2017.

Ce petit livre est une réussite : loin de se contenter de rabâcher des choses déjà connues et parfois erronées, il brosse à grands traits l’histoire culturelle et esthétique de ces jolies filles «à épingler au mur» qui cristallisent une certaine vision de la femme, propre à chaque époque. Les pin-up et leurs descendantes, playmates et bimbos, sont par excellence le fruit de l’union (contre-nature ? que nenni, comme le montre avec brio Sébastien Hubier) de la féminité et du mercantilisme, de l’érotisme et de la société de consommation. Même si elles incarnent en partie des fantasmes masculins, elles ne sauraient être réduites, comme on pourrait le croire, à de purs emblèmes du machisme, des freins au féminisme. La réalité est plus compliquée, comme toujours. Et plus riche !
Bourré de références, embrassant divers champs (esthétique et histoire de l’art, culture et histoire des mentalités, sociologie, anthropologie même), bien écrit, ce qui ne gâche rien, cet ouvrage se lit avec plaisir. Son seul défaut : n’être pas illustré ; mais c’est le propre de la collection «Borderline» de donner seulement des textes. Enfin, presque pas illustré : une très jolie pin-up d’Alberto Vargas, reproduite en noir et blanc, nous aide à surmonter le chagrin d’avoir achevé la lecture… Pour le reste, le lecteur n’aura qu’à garder son ordinateur à portée de main, afin de partir en quête de toutes ces images et personnes dont il est question au fil des pages.

Quant à moi, je vous laisse avec la beauté rousse de Vargas.

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Un essai qui ne prend pas de gants

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Le gauche. Bref manuel pour soigner la droite, par Alain Jugnon, le murmure, coll. Borderline, septembre 2017.

Disons-le d’emblée, ce petit essai d’Alain Jugnon est une sorte de gros coup de pied dans la fourmilière — et aux fesses. Une invitation (ou plutôt un appel  vigoureux) à réfléchir à tout ce qu’on lit, entend, voit, pour s’opposer au retour plus ou moins insidieux de la pensée fasciste telle que la définit l’auteur.  La droite en prend pour son grade, mais la gauche aussi, et les monothéismes, n’en parlons même pas. Les attaques se font nommément : Alain Finkielkraut et Renaud Camus, Michel Onfray, Michel Houellebecq, divers journalistes (radio en particulier), tiennent compagnie à Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron, Manuel Valls, etc.  Tous sont régulièrement apostrophés et critiqués au fil des entrées qui composent l’ouvrage, sorte de «journal de cette dérive [celle de la pensée renouant avec le fascisme], de ce voyage au bout de leur nuit», débuté après les attentats du 7 janvier 2015 et poursuivi jusqu’en 2017. En voici un exemple (d’entrée et d’attaque) :

Les bousilleurs. Ils «cassent le travail» de la pensée humaine, ils représentent «une force de réaction fâcheuse» (c’étaient les mots de Gilles Deleuze contre les «nouveaux philosophes», à l’époque), ils sont partout, causant, publiant, répondant, vendant : ils font le bruit et le buzzzz qu’il faut pour l’État monstre, pour le Dieu mort, pour l’Argent roi. Ils en crèvent de honte quand ils sont seuls (le faux philosophe, le faux intellectuel, le faux historien) et en jouissent de douleur quand ils passent à la télé : les nominés sont Onfray, Finkielkraut et Zemmour.

Philosophe et écrivain, engagé humainement autant que littérairement, si j’ose dire, l’auteur ne fait pas qu’attaquer : il égrène aussi les noms de livres organisant la résistance à ce «cathofascisme» , sort de l’ombre des penseurs anarchistes, des révolutionnaires de la vie et de l’art, convoque à la rescousse Deleuze, Guattari, Nietzsche, sans oublier, côté littérature, Rimbaud, Artaud (of course : Jugnon est l’éditeur des Cahiers Artaud !), Bataille ou Kafka, pour ne citer qu’eux.

Bien sûr, tous les lecteurs ne seront pas d’accord avec tout ce qu’ils lisent; certains, comme moi, seront un peu hésitants sur le sens exact de phrases qui ont parfois des airs d’aphorismes nébuleux; d’autres encore seront blessés par des jugements qu’ils pourront considérer trop à l’emporte-pièce; mais enfin, ceux qui décideront de découvrir cette comète nouvellement venue dans la collection Borderline (j’en ai parlé déjà, ici et ici) ne le regretteront pas : c’est stimulant, vif, et franchement bienvenu en ces temps de monopensée médiatique.