Retour sur la guerre du Viêt Nam

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Vietnam, de Ken Burns et Lynn Novick, Arte éditions, 2017.

Arte a l’art de proposer des documentaires solides, bien construits, richement documentés. Parmi eux, j’avais déjà apprécié Prohibition, de Ken Burns et Lynn Novick. Des mêmes réalisateurs, j’ai découvert récemment Vietnam. Neuf épisodes de près d’une heure chacun (apparemment, la version américaine du documentaire dure 18 heures !) retraçant l’histoire d’un conflit qui, pendant trente ans, a dévasté un pays, créé une fracture durable au sein du peuple vietnamien, et déchiré l’opinion publique américaine.

Il faut le souligner pour commencer : ce documentaire américain traite de la guerre du Viêt Nam, et non du pays en lui-même et en général. Il n’omet toutefois pas de présenter l’avant et l’après-guerre, afin d’offrir une vision d’ensemble satisfaisante. S’il n’évite pas certains écueils (notamment un pathos typique des productions de ce genre), il les fait bientôt oublier grâce à l’ampleur de la recherche documentaire et la richesse du propos. Je n’avais pour ma part jamais rien vu d’aussi complet sur le sujet — mais je ne suis pas spécialiste, il est vrai.

La série revient d’abord aux sources du conflit, avec un premier épisode très réussi qui retrace l’histoire de la guerre d’Indochine et la naissance d’un Viêt Nam indépendant, divisé en deux suite aux accords de Genève (1954). La figure d’Hô Chi Minh est particulièrement mise en lumière, comme de juste. Puis, au fil des épisodes traitant chacun d’une période précise, on voit comment le pays, placé au cœur de considérations géopolitiques mondiales, s’enfonce dans une guerre qui est à la fois une guerre civile et un conflit international ; lequel n’est pas officiellement une guerre : les États-Unis, au mépris des lois internationales, commencent à intervenir massivement sans avoir déclaré leur entrée en guerre. Les intervenants sollicités par les réalisateurs et les explications dispensées par le narrateur en voix-off permettent au spectateur de s’y retrouver entre les diverses parties concernées : la République démocratique du Viêt Nam, fondée par Hô Chi Minh en 1945 (ou Viêt Nam du Nord, bientôt devenu communiste), la République du Viêt Nam (1955-1975), ou Viêt Nam du Sud, gouvernée par des dictateurs successifs soutenus par les Américains, et les États-Unis. Du côté de l’image, on voit des photographies et des extraits de films d’archives, dont certains sont très éprouvants. Les clichés les plus célèbres, devenus des icônes mondiales, sont replacés dans leur contexte par les photographes et journalistes qui en sont les auteurs. Le travail de ces reporters force l’admiration, et illustre avec éclat de ce que devrait être la presse, démontre son rôle crucial et l’importance de sa liberté. Parmi les documents utilisés par les réalisateurs, il y a aussi des enregistrements des conversations des présidents américains avec leurs conseillers militaires ou leurs ministres (Kennedy parlait dans un dictaphone, Johnson et Nixon enregistraient tous leurs entretiens). Le moins que l’on puisse dire est qu’ils provoquent la stupéfaction du spectateur, et son indignation, autant qu’ils expliquent les causes réelles de cet immense désastre. Tous les films exploitant la veine du complot d’État, des tractations sordides, des tentatives d’intimidation, du mensonge politique généralisé, s’avèrent n’être que le pâle reflet de la réalité. C’est tout simplement ahurissant, et terrifiant.

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L’alternance dynamique des documents anciens et des témoignages actuels donne le sentiment de transcrire aussi justement que possible l’état d’esprit et la culture des pays et de leurs peuples, tellement opposés. On peut regretter le fait que le rôle joué par la Chine et l’URSS soit peu abordé ; mais pour le reste, ce documentaire constitue une somme d’informations remarquable, y compris du côté vietnamien : les réalisateurs ont même eu accès à des documents inédits. Ce point de vue est celui qui m’a le plus intéressée dans la mesure où c’est celui qui est le moins connu. Mentionnons aussi le rôle joué par l’excellente bande-son, qui contribue indéniablement à l’agrément du visionnage : aux musiques de Trent Reznor et Atticus Ross s’ajoutent des morceaux américains emblématiques des années 60 et du début des années 70, représentatives de la jeunesse contestataire aussi bien que des changements sociétaux en cours (lutte pour les droits civiques, mouvement hippie, opposition à la guerre, etc.). La musique vietnamienne, hélas, n’est guère présente, ce qui nuit un peu à l’équilibre culturel de l’ensemble.

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Comment ont réagi les spectateurs américains face à ce documentaire ? Il serait intéressant de le savoir. En ce qui me concerne, c’est indéniablement la colère et la sidération qui l’emportent. Que la guerre ait été menée et prolongée pour des raisons strictement politiques, avec un mépris absolu des vies humaines (les vies vietnamiennes, surtout), ce n’est pas une découverte ; mais ce documentaire révèle des choses que le grand public ignorait probablement. Par exemple sur les choix de Richard Nixon. De plus, si les Américains reviennent sans cesse sur le traumatisme subi et la fracture sociale née de cette guerre injuste et immorale, s’ils déplorent à longueur de temps les 58 000 morts qu’ils ont eu au terme de 30 années de guerre, il ne faut pas oublier que les Vietnamiens, de leur côté, ont perdu dans le même temps près de 3 millions d’hommes et de femmes, de vieillards et d’enfants, soit 10 % de leur population. Les civils n’ont pas été épargnés, loin de là, d’autant qu’aux morts s’ajoutent les millions de réfugiés, sans toit, sans terre, sans rien. Le pays lui-même a été complètement dévasté, détruit par les bombardements américains incessants et d’une violence inouïe ; il a en outre été pollué durablement, par l’usage intensif du fameux agent orange, défoliant qui ne se contenta pas de détruire la végétation, mais tua la faune et causa des malformations et de graves problèmes de santé…

Dans ce conflit finalement « gagné » par le Viêt Nam, c’est bien le Viêt Nam qui a le plus souffert, et qui continue, aujourd’hui encore, de payer le prix d’une guerre dont, hélas, les dirigeants politiques occidentaux semblent n’avoir pas retenu la leçon.

Je n’ai pour ma part qu’un conseil à donner : achetez ce DVD, offrez-le à vos proches. C’est une œuvre incontournable.

 

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Les pastels du Petit Palais

Les expositions consacrées aux peintres de la seconde moitié du XIXe siècle et du début du XXe siècle sont nombreuses en France, les artistes impressionnistes et symbolistes jouissant d’une réelle notoriété. Mais l’on voit alors surtout des peintures (à l’huile, à l’aquarelle), ainsi que des dessins, gravures, etc. Ce que choisit de présenter cet automne le musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, sous la houlette de la commissaire d’exposition Gaëlle Rio, c’est une autre technique, moins connue peut-être : le pastel.

Art délicat, fragile (les œuvres sont sensibles à la lumière et aux vibrations), le pastel est souvent associé au XVIIIe siècle, avec raison d’ailleurs. Le parcours d’exposition commence donc fort logiquement par un rappel de l’héritage de ce siècle, que ce soit dans l’art des portraits, des paysages ou des décors religieux. S’il se trouve des études préparatoires réalisées au pastel, il y a aussi d’emblée sur les cimaises quelques pièces abouties qui prouvent que ce médium peut rivaliser avec la peinture. Le soutien de grands critiques d’art et la création de la Société des pastellistes français, en 1885, attesteront le regain d’intérêt et le renouvellement de la technique dans la seconde moitié du siècle. Toute la suite de la visite en est la lumineuse démonstration.

La moisson. Les lieuses de gerbes.

Léon Lhermitte, La Moisson. Les lieuses de gerbes, pastel, 1897. © Petit Palais / Roger-Viollet

Vient d’abord un espace présentant le pastel naturaliste. Ici, on voit que les artistes ont notamment renoué avec cette technique pour tenter de traduire sur le papier les variations atmosphériques et de saisir sur le vif le réel, qu’il soit observé dans la nature ou dans les villes modernes. C’est ainsi qu’à côté des pastels de paysagistes tels Iwill ou Alexandre Nozal, dont on admire le très onirique Nocturne. Le lac Léman – Souvenir de Villeneuve (1895), on verra des travaux des champs, rappelant Millet, mais aussi les ravissantes et étranges danseuses de Fernand Pelez (1905) ou la Sortie des midinettes de Théophile-Alexandre Steinlen (avant 1907).

Le troisième espace, dévolu aux impressionnistes, est dans la continuité du précédent, et on comprend immédiatement pourquoi les artistes se sont attachés à ce médium : il permet de capturer instantanément  un effet de lumière, un miroitement, une ombre, la spontanéité d’un mouvement aussi. Berthe Morisot, Paul Guillaumin, Degas, Renoir, Gauguin, tous sont présents. Certes, pour beaucoup, le pastel est avant tout une technique utilisée pour la préparation de l’œuvre à venir ; il n’en reste pas moins qu’on voit de très belles choses, comme le Portrait de Moïse Dreyfus par Mary Cassatt (1879), où l’âme du modèle transparaît dans l’expression rieuse du regard, ou encore le double portrait du sculpteur Jean-Paul Aubé et de son fils réalisé par Gauguin, où s’affirme l’art des couleurs de cet artiste.

LE SCULPTEUR AUBE ET SON FILS EMILE

Paul Gauguin, Le Sculpteur Aubé et son fils Émile, pastel, 1882. © Petit Palais / Roger-Viollet

De cet univers de la nature, de la famille et de l’intime caractéristique des pastels impressionnistes, on passe au pastel mondain. Le portrait, prisé de l’élite aristocratique et bourgeoise et source de revenus pour les artistes, ne se fait pas qu’à la peinture sous le Second Empire et la Troisième République : on demande aussi des pastels, raffinés, élégants, et dont la précision et la virtuosité confondent le spectateur. James Tissot, Jacques-Émile Blanche, Charles Léandre, Albert Besnard, René Gilbert (dont on voit un magnifique et flamboyant Portrait de femme à l’aigrette, datée de 1909), Eugène Vidal et d’autres rivalisent, et à leurs côtés, quelques femmes, telle Claude Marlef — le pastel était plus accessible que la peinture en cette époque où l’égalité des sexes, y compris en matière artistique, n’était pas de mise. Sur tous ces portraits, la somptuosité des tissus n’a d’égal que le velouté et la luminosité des carnations, féminines surtout. Cette perfection du rendu des chairs opalescentes est illustrée notamment par Antonio de La Gandara et Victor Prouvé, pourvoyeurs de beautés gracieuses et abandonnées, par Alfred Roll, qui en donne le pendant hystérique (Démoniaque, 1904 environ), ou encore par Pierre Carrier-Belleuse, qui signe le très sensuel Sur le sable de la dune (1896), dont on peine à détacher son regard.

SUR LE SABLE DE LA DUNE

Pierre Carrier-Belleuse, Sur le sable de la dune, pastel, 1896. © Petit Palais / Roger-Viollet

LUCIEN LEVY-DHURMER - FEU D'ARTIFICE

Lucien Lévy-Dhurmer, Feu d’artifice à Venise, pastel, non daté (premier quart du XXe siècle). © Petit Palais / Roger-Viollet

Pour finir en apothéose, le cinquième espace propose un pot-pourri de pastels symbolistes. Comment les artistes de ce courant auraient-ils pu résister aux possibilités chromatiques du pastel, aux effets vaporeux, évanescents qu’il autorise ? Ce médium permet de donner forme et surtout couleurs aux visions intérieures, plus ou moins fantastiques, plus ou moins fantasmées. Outre les symphonies colorées de Redon (La Naissance de Vénus, 1912, ou Vieil ange, 1892-1895), qui sont mises en valeur comme de juste, on trouve d’étranges scènes antiques chez Ker-Xavier Roussel, une étude rêveuse chez Alphonse Osbert (La Chute des feuilles, 1905), tandis que Lucien Lévy-Dhurmer (ah ! un maître absolu) nous transporte dans la féerie d’une Venise nocturne (Feu d’artifice à Venise, vers 1906) ou livre un Beethoven rougeoyant presque surnaturel (vers 1906). De Charles Léandre enfin, on remarquera tout particulièrement le très imposant et quasi sacré Sur champ d’or (1897), choisi avec flair pour servir d’affiche à l’exposition.

Au terme de la visite, vous aurez contemplé plus de 120 pastels (issus du fonds du Petit Palais), dont un grand nombre n’avaient jamais été exposés ; rencontré des dizaines d’artistes, plus ou moins célèbres ; traversé tout un pan de l’histoire de l’art française, jusqu’à nos jours, puisque trois œuvres contemporaines d’Irving Petlin sont exposées. Merci le Petit Palais !

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