Conversation éclairée sur la traduction

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Misère et splendeur de la traduction, par José Ortega y Gasset, Paris, Les Belles Lettres, 2013.

Les Belles Lettres ont eu l’excellente idée de publier une édition bilingue (le texte espagnol figure en page de gauche, la traduction française, en page de droite) d’un essai de José Ortega y Gasset (1883-1955) sur la traduction et, plus largement, le langage. Bel exemple de mise en abîme (traduire un écrit sur la traduction doit être stressant, surtout quand ledit écrit pointe les insuffisances de toute traduction…), ce bref texte mêlant philosophie, anthropologie, linguistique, littérature — le titre même renvoie au roman fameux de Balzac, Splendeurs et misères des courtisanes — adopte la forme pertinente d’une conversation entre personnes de bonne société, en l’occurrence, entre des membres du Collège de France et un conférencier invité (le narrateur). Quel meilleur lieu choisir, pour parler de la traduction, que cette vénérable institution créée précisément autour de la question de la traduction des textes antiques à la Renaissance ?

Bien que nous soyons dans la fiction — le narrateur n’est pas l’auteur, même s’il adopte incontestablement ses idées parfois —, les théories et opinions énoncées au cours de cette conversation polyphonique divisée en cinq temps-chapitres sont celles de penseurs et savants réels de l’époque (c’est-à-dire les années 1930), ce qui offre au lecteur un bel exercice de révision ou de découverte. Ortega y Gasset envisage les limites et possibilités de la traduction, pose les problèmes que rencontre le traducteur, les enjeux de toute version, etc. Il nous invite à réfléchir et à riposter, en un mot, à entrer dans le débat, ne serait-ce qu’en énonçant des paradoxes qui ne sauraient laisser indifférents, ou en lançant des piques contre le français (et les Français). Exemple de ces incitations piquantes :

Yo siento que mis últimas palabras en esta reunión sean involuntariamente agresivas, pero el tema de que hablamos las impone. Son éstas: de todas las lenguas europeas, la que menos facilita la faena de traducir es la francesa…

Je regrette de devoir mettre un terme à notre réunion sur des paroles involontairement agressives, mais notre sujet nous y oblige. Les voici : de toutes les langues européennes, celle qui facilite le moins la tâche du traducteur est la langue française…

À ce texte en soi intéressant s’ajoutent d’excellentes annexes : l’introduction de François Géal, qui a dirigé la traduction du texte de l’écrivain espagnol, et la postface de Jean-Yves Masson, qui revient sur les concepts et théories mis en jeu dans l’essai.

Pour toutes ces raisons, ce petit volume saura captiver un public divers : hispanistes confirmés ou amateurs, traducteurs, linguistes, curieux de l’anthropologie, et plus simplement lecteurs désireux d’aborder quelque chose de neuf ! Cerise sur le gâteau (miel sobre hojuelas, pour le dire comme Ortega y Gasset), la mise en page, la typographie, le papier sont élégants !

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