Un musée, des dons, une exposition

Le musée d’Art et d’Histoire du judaïsme (le mahJ pour les intimes et selon la charte typographique du musée) fête en 2018 ses vingt ans. Pour l’occasion, deux grandes expositions temporaires sont programmées : le photographe et cinéaste Helmar Lerski sera à l’honneur à compter du 11 avril, puis, à l’automne, c’est Sigmund Freud qui sera accueilli dans l’hôtel de Saint-Aignan, à travers une exposition dont Jean Clair sera le commissaire. Le musée offre en outre tout au long de l’année une myriade d’activités, conférences, projections de films et manifestations en tous genres, pour tous les publics. Impossible de n’y pas trouver son bonheur ! Notons aussi que l’œuvre de mémoire créée par Christian Boltanski pour le musée, Les Habitants de l’hôtel de Saint-Aignan en 1939, œuvre dont le matériau même, le papier, est voué à la dégradation et par conséquent à des restaurations successives propres à réactiver le souvenir des personnes dont elle est le monumentum fragile, a été restaurée et est désormais accessible au public, dans la petite cour intérieure.

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Dans cette œuvre de Christian Boltanski donnée au musée en 1998 figurent les noms et professions des habitants de l’hôtel de Saint-Aignan à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Loin d’être le somptueux édifice qu’il est aujourd’hui, le bâtiment était alors divisé en logis pauvres et petites boutiques essentiellement liées à la confection. La superposition des affiches, consécutive à la restauration, permet de montrer «l’épaisseur du temps». © mahJ, cliché I. Filleul de Brohy © Adagp, Paris, 2018

Comme Christian Boltanski, bien des personnes et institutions ont contribué, par leur générosité, à enrichir les collections du musée au cours des vingt dernières années. Le mahJ leur rend hommage à travers une belle exposition qui s’inscrit à l’intérieur du parcours des collections permanentes. Une excellente occasion de les (re)découvrir.

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La salle des stèles, où se trouvent des témoins du judaïsme de l’Antiquité et du Moyen Âge. © mahJ, cliché Sylvain Sonnet

À l’origine (1998 donc), les collections du musée consistaient essentiellement en deux fonds déposés par le musée de Cluny – musée national du Moyen Âge : les fonds Louis Hachette et Isaac Strauss, auxquels s’ajouta ultérieurement le fonds du musée d’Art juif de Paris, qui avait été créé par des survivants de la Shoah en 1948. Mais aujourd’hui, plus d’un quart des collections est constitué de pièces données ou léguées au cours des deux dernières décennies. Six cents donateurs, dont les noms sont affichés au début du parcours de visite, les plus célèbres côtoyant les plus humbles, ont contribué à cet accroissement spectaculaire du fonds. Grâce à eux, ce musée du judaïsme est l’un des plus complets au monde. On y découvre la culture, l’histoire et les traditions juives de France, d’Europe et de la Méditerranée, de l’Antiquité à nos jours — même si la période contemporaine est encore peu présente, en raison du manque de place notamment, mais un projet de réaménagement du parcours des collections est à l’étude.

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Hiddoushei ha-Torah (Commentaires nouveaux sur la Torah) du rabbin catalan Nahmanide, édition imprimée à Lisbonne en 1489. Cet ouvrage est le premier livre hébraïque imprimé au Portugal, quelques années seulement avant l’expulsion des juifs du pays. (Legs Inna et Élie Nahmias.)  © mahJ, cliché Christophe Fouin

La mise en relief d’une centaine de donateurs (vous imaginez bien qu’il était impossible de présenter en détail les six cents !) se fait par un marquage original des œuvres. L’objet mis en lumière est décrit en même temps que la personnalité du donateur, ses motivations, son parcours sont évoqués. Parmi ces pièces données, on trouve de véritables trésors, tels que l’exemplaire imprimé de 1489 des Hiddoushei ha-Torah (Commentaires nouveaux sur la Torah) de Nahmanide, légué par Inna et Élie Nahmias, les Funérailles juives (vers 1720) d’Alessandro Magnasco, peinture acquise grâce à un donateur ayant souhaité rester anonyme, ou encore les archives de l’affaire Dreyfus, données par la famille du capitaine. Mais on trouve aussi des objets plus humbles témoignant de la vie quotidienne des familles juives, reflétant une existence particulière, et découpant dans la grande histoire une fenêtre intime. Photographies, portraits, vêtements traditionnels ou d’apparat, objets rituels ou même une cabane rituelle (soukkah) du XIXe siècle (acquise avec le soutien financier de Claire Maratier) en sont des exemples.

5. Poupée

Poupée Pourim de Michel Nedjar (2004), faite de chutes de tissus et d’objets divers récupérés et rafistolés, à la manière des textes bibliques, souvent cousus, si l’on peut dire, à partir de sources diverses (témoignages oraux, légendes, faits historiques, enseignement des maîtres, etc.).

Au fil du parcours, le visiteur perçoit mieux la place des populations juives dans l’histoire française et européenne, et les échanges culturels qui ont pu se produire. Certes, le non-spécialiste reste parfois un peu sur sa faim concernant la compréhension des rites, fêtes, objets propres au judaïsme ; mais il peut tout de même apprendre bien des choses, avec plaisir, en passant du sacré au profane, du public au privé, de l’archéologie à l’art actuel. Dans le foyer de l’auditorium sont réunies de nombreuses œuvres d’art contemporaines n’ayant pas leur place habituellement dans les collections permanentes. Elles invitent à s’interroger sur l’idée d’un art juif, par delà la religion, et sur ses rapports au monde, à l’histoire, à la société. Citons notamment les intrigantes poupées de chiffon de Michel Nedjar, intitulées Poupées Pourim (Pourim est une fête joyeuse, carnavalesque, commémorant les événements relatés dans le livre d’Esther).En ces temps de montée de l’antisémitisme, connaître et comprendre le judaïsme et son implantation séculaire dans la société, la culture et l’histoire de la France et de l’Europe est plus que jamais une nécessité. Voilà l’occasion rêvée de le faire de manière plaisante.

 

 

 

 

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Rigaut à travers le patchwork de ses textes

Prestige de la démence ! Faire une chose qui soit complètement inutile — un geste pur de causes et d’effets. Jusqu’ici — comme ailleurs celui de la pesanteur — c’est le règne de l’utilité ; désormais par l’absurde je vais m’évader…

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Agence générale du suicide, par Jacques Rigaut, Paris, Éditions Sillage, 2018.

Je ne connaissais pas Jacques Rigaut (à peine l’avais-je croisé un jour, simple nom, au détour d’un article sur Drieu La Rochelle) avant d’être arrêtée, tandis que je flânais dans une librairie, par une couverture  au titre accrocheur : Agence générale du suicide.

Ce tout petit recueil publié par les éditions Sillage (oui, encore elles) n’est pas inédit. L’œuvre bref et cependant puissant de Jacques Rigaut (1898-1929) a déjà fait l’objet de plusieurs éditions, notamment par Pauvert, qui une fois encore avait su repérer l’écrivain comète. Rigaut fut le type même de l’homme tourmenté. Oisif fils de parents bourgeois, il fut dandy, cynique, toxicomane, vivant au-dessus de ses moyens (et aux crochets des autres) puis dans la misère. Ayant fait la guerre et l’expérience de l’anéantissement d’une civilisation et de la valeur de la vie, il traversa les années folles et participa de tous leurs excès, jusqu’à la chute, violente. Il fréquenta Breton, Drieu, Soupault, Tzara, entre autres, et influença les surréalistes sans jamais participer officiellement au mouvement. Des aphorismes de quelques mots aux récits de quelques pages, Rigaut pratique ce que l’on pourrait appeler l’écriture fragmentaire. Lui-même ne se prétendait pas écrivain, surtout pas auteur littéraire. Très jeune, il cessa même de publier ses textes (on retrouva les manuscrits après sa mort). Mais son écriture est un jet de vie et de pensée, un miroir (l’idée de miroir et de double ont une grande importance chez Rigaut, confinant à la folie). C’est aussi un jeu désabusé. Parfois, elle suscite le fantôme d’Artaud ; d’autres fois, elle évoque la noirceur lucide de Drieu La Rochelle, qui s’est d’ailleurs inspiré de Rigaut pour créer les personnages de La Valise vide, du Feu follet, et lui consacre le bref Adieu à Gonzague.

Dans cette pensée en roue libre qui nie parfois le sens (commun) pour dénuder impitoyablement la vérité des êtres et de l’existence, une obsession domine : le suicide. Le suicide et l’ennui :

Je ne me trouve pas en dehors de l’ennui. L’ennui, c’est la vérité, l’état pur.

Humour grinçant ou au contraire potache, froideur désinvolte, légèreté nonchalante irriguent ces textes qui, à leur façon, tracent le chemin jusqu’au point final d’une vie : le suicide à Châtenay-Malabry en novembre 1929 de cet homme singulier qu’on aurait aimé connaître.

Il y a des gens qui font de l’argent, d’autres de la neurasthénie, d’autres des enfants, il y a ceux qui font de l’esprit. Il y a ceux qui font l’amour, ceux qui font pitié.

Depuis le temps que je cherche à faire quelque chose ! Il n’y a rien à y faire : il n’y a rien à faire.