Hedy Lamarr, par-delà la beauté

L’extrême beauté est sans doute un fardeau plus lourd à porter qu’on ne le pourrait croire. Je ne parle pas de la joliesse ou de la beauté trafiquée, fabriquée, de commande, mais de celle qui irradie de certains êtres de manière naturelle. Celle qui subjugue et qui, magnifiée par l’artifice (lumière, maquillage, costumes, etc.), crée une icône qui finalement prend le pas sur la personne réelle aux yeux des autres.

C’est ce qui est arrivé à de nombreuses stars, pour leur malheur. Parmi elles, Hedy Lamarr (1914-2000).

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Hedy Lamarr dans Ziegfeld girl (1941). 

Sa beauté ne fut pas qu’une malédiction, évidemment : associée à un caractère bien trempé et une volonté forte, elle permit à la très jeune Hedwig Eva Maria Kiesler, fille de la bourgeoisie juive viennoise, de se faire connaître, avec le sulfureux Extáze (1933), qui scandalisa par son érotisme franc (l’actrice y apparaît nue, et joue une scène d’orgasme !), puis dans une interprétation scénique de la gloire nationale, l’impératrice Élisabeth, dite Sissi. Cette même beauté doublée d’intelligence lui ouvrit les portes d’Hollywood, par l’entremise, d’abord, de Louis B. Mayer. C’est encore elle qui lui permit de se marier à de multiples reprises avec des hommes fortunés et puissants (son premier mari, Friedrich Mandl, était un richissime fabricant d’armes, qui fournit notamment les nazis et l’Italie fasciste dans les années 1930 ; elle le quitta au bout de quatre ans, dans des circonstances parfaitement rocambolesques). Mais le pendant de ces succès, dès cette époque, c’est l’impossibilité d’être vue comme autre chose qu’une belle statue. D’être prise au sérieux et reconnue.

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Document de presse, D.R.

Pourtant, Hedy Lamarr était d’une intelligence remarquable. Un esprit inventif, traversé d’idées géniales. Elle travailla à améliorer de nombreux objets du quotidien, participa aux côtés du milliardaire Howard Hughes à la création d’un nouveau design plus aérodynamique pour les avions, entre autres choses. Pendant la Seconde Guerre mondiale, songeant qu’il fallait inventer un système sûr pour téléguider les torpilles, elle mit au point, en collaboration avec le musicien et inventeur George Antheil (1900-1959), un système de codage des transmissions par étalement de spectre par saut de fréquence, dont elle déposa le brevet (intitulé Secret communication system) en 1941 (il fut enregistré l’année suivante). Les deux inventeurs en firent don à la Navy, qui l’oublia dans un coin. Pour un temps du moins ; car la technologie progressant, on se mit à utiliser le système présenté par ce brevet Lamarr-Antheil au moment de la crise des missiles de Cuba, puis pour les GPS, les téléphones mobiles ou, plus récemment, le Wi-Fi. En 1941, on n’en était pas là, et on demanda à la belle de participer à l’effort de guerre d’une manière plus conforme aux attentes des studios et des autorités en tous genres de l’époque – c’est-à-dire en jouant de ses charmes pour distraire les soldats. Elle le fit, comme ses collègues Marlene Dietrich, Rita Hayworth, Betty Grable et bien d’autres, et très efficacement : elle amassa des millions pour l’État en vendant des emprunts obligatoires, parfois en échange de baisers.

 

Sa filmographie est aujourd’hui largement oubliée (Algiers, Boom Town, Samson and Delilah, Dishonored Lady, The Strange Woman…). De fait, elle n’eut pas eu la chance de jouer beaucoup de grands rôles dans de bons films. Les studios préféraient la cantonner aux rôles de beauté ténébreuse, de séductrice exotique (oh, le ridicule personnage de Tondelayo dans White Cargo !). Elle n’eut pas la carrière de Garbo ou Dietrich, malgré son visage sublime. Elle tenta de produire elle-même deux films, mais le second, péplum qui s’avéra un échec monumental, la laissa sur la paille…

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Hedy Lamarr. Document de presse, D.R.

À la frustration de n’être pas reconnue, à l’échec professionnel et financier, au fiasco de sa vie privée, à la crainte de vieillir aussi, vint s’ajouter la drogue, qu’elle consomma probablement d’abord malgré elle, à cause du tristement célèbre Dr Feelgood, Max Jacobson de son nom, qui fit tant de mal parmi les stars de l’époque. Hedy partit à la dérive, se replia sur elle-même. Recourant avec excès à la chirurgie esthétique, elle ravagea son visage à force de le vouloir rajeunir et embellir, et s’isola pour éviter les moqueries cruelles. Elle connut bien des décennies misérables, avant qu’en 1990, pour la première fois, un article de Fleming Meeks paru dans Forbes évoquât ses inventions, dont celle du fameux brevet de 1941-1942, et montrât que la belle était aussi intelligente. La reconnaissance arrivait un peu tard. Et restait faible, avouons-le.

Le documentaire en forme de portrait double réalisé par l’ex-journaliste Alexandra Dean vient, après quelques autres initiatives, réparer cette injustice. Il est ostensiblement partisan et à la gloire de la femme, de l’actrice et de l’inventrice. Les facettes les plus négatives sont assez rapidement traitées. Ce n’en est pas moins un rappel passionnant de ce qu’a pu être l’existence d’une femme indépendante dans un monde d’hommes, et un exemple remarquable de tragique du réel sous le vernis du glamour. On y entend des extraits de l’entretien qu’accorda Hedy Lamarr à Fleming Meeks en 1990, et l’on voit de nombreuses images d’archives et scènes tirées de ses films. S’y ajoutent des animations, en particulier pour ce qui touche aux inventions de cette femme surprenante et compliquée qui mérite décidément qu’on se souvienne d’elle. Et pas seulement pour sa divine apparence.

8c0bf576cd437ee9522c650a6941fb40Hedy Lamarr: from Extase to Wifi (Titre anglais : Bombshell. The Hedy Lamarr Story), d’Alexandra Dean, États-Unis, 2017. Durée : 86 minutes. Sortie en France le 6 juin 2018.

Bande-annonce du documentaire ICI.

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