La photographie, art sensible. Deux expositions à ne pas manquer

Ombres et lumière : Daido Moriyama et Nicéphore Niépce

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Daido Moriyama, Sans titre, Tokyo, Japon. Photographie issue de la série « View from the Laboratory », 2008. © Daido Moriyama Photo Foundation, courtesy of Akio Nagasawa Gallery (Tokyo) et Galerie Jean-Kenta Gauthier (Paris)
Ce cliché montre la reproduction de la photographie Le Point de vue du Gras au-dessus du lit de Daido Moriyama.

Je vous ai déjà parlé de Daido Moriyama en 2016, à l’occasion de la superbe exposition de la Fondation Cartier pour l’art contemporain (voir l’article). Cette fois, c’est le toujours très dynamique musée Nicéphore-Niépce de Chalon-sur-Saône qui invite l’artiste japonais. Ce choix n’est pas arbitraire : Daido Moriyama possède, affichée au-dessus de son lit, un tirage de la première photographie de l’histoire (Le Point de vue du Gras, 1827), prise selon le procédé de l’héliographie inventé par Nicéphore Niépce. La plaque d’étain originale est aujourd’hui conservée à Austin, au Texas, où Daido Moriyama est allée la voir de ses propres yeux en 2015, après en avoir tant observé la reproduction. Les travaux du père de la photographie ont pendant des décennies été une source d’inspiration et surtout d’étude pour le Japonais qui, en 2008, alors qu’il avait 70 ans, vint même en France, à Chalon-sur-Saône et Saint-Loup-de-Varennes (où se trouve la maison de Niépce), pour un pèlerinage sur les lieux de l’invention d’un art auquel il a voué sa vie. C’est la série de photographies prises à cette occasion (« View from the Laboratory », 2008), ainsi que d’autres, également liées au travail de Nicéphore Niépce, toutes en noir et blanc, qui sont exceptionnellement réunies à Chalon.

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Daido Moriyama, Sans titre, Chalon-sur-Saône, France. Photographie issue de la série « View from the Laboratory », 2008. © Daido Moriyama Photo Foundation, courtesy of Akio Nagasawa Gallery (Tokyo) et Galerie Jean-Kenta Gauthier (Paris)

Deux salles sont dévolues à l’exposition : la première, à l’étage, rassemble les photographies prises par Moriyama à Chalon et Saint-Loup-de-Varennes en 2008. On retrouve les ingrédients habituels de l’art de Moriyama : travail sur les lignes, textures, ombres, cadrages inattendus, spontanéité des scènes capturées, aspect grenu et forts contrastes, richesse des noirs, etc. On retrouve aussi ces images où apparaît, ombre fantomatique, la silhouette du photographe, humanité à peine « sensible » prise dans l’objet inanimé observé. Les rapports entre l’œuvre du photographe japonais et celle de son prédécesseur français, qui n’avaient rien d’évident a priori (si l’on n’a pas lu les écrits de Moriyama), se révèlent, notamment autour de la question primordiale de la lumière et de l’ombre.

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Daido Moriyama, Sans titre, Chalon-sur-Saône, France. Photographie issue de la série « View from the Laboratory », 2008. © Daido Moriyama Photo Foundation, courtesy of Akio Nagasawa Gallery (Tokyo) et Galerie Jean-Kenta Gauthier (Paris)

Lorsque je plonge au plus profond de ma mémoire visuelle, le paysage d’un jour d’été lointain ressuscite et me revient. Est-ce une arrière-cour vue depuis la fenêtre ? Des formes indistinctes d’arbres et de maisons sont fixées sur la plaque enduite d’asphalte. Leurs contours sont presque effacés, la lumière et l’ombre voltigent et se confondent dans une atmosphère granuleuse, l’image a l’air fossilisée. Ce paysage d’un jour d’été date d’il y a exactement cent cinquante-sept ans, il est apparu sous les yeux d’un chimiste du nom de Nicéphore Niépce, qui habitait Saint-Loup, un village retiré de France. C’est la première « photographie » au monde. Bien évidemment, je n’ai pas été directement témoin de cette scène. J’ai découvert cette image dans un album photo il y a une dizaine d’années. (Memories of a Dog, 1984)

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Daido Moriyama, Eyeball, Setagaya-ku, Tokyo. Photographie issue de la série « Lettre à Saint-Loup », 1990. © Daido Moriyama Photo Foundation, courtesy of Akio Nagasawa Gallery (Tokyo) et Galerie Jean-Kenta Gauthier (Paris)

La seconde salle, que l’on atteint après avoir traversé les collections permanentes du musée – une bonne occasion de les redécouvrir après les avoir vues à travers l’objectif de Moriyama – se situe au rez-de-chaussée, dans le vaste espace dévolu aux expositions temporaires. On y voit les clichés pris à Austin (Texas) et à Tokyo. Quelques superbes tirages de très grand format, comme Eyeball (1990), de la série « Lettre à Saint-Loup », captent l’attention. Ailleurs, ce sont des séries où se manifeste l’art d’extraire la poésie du plus humble objet du quotidien, de fixer ce qu’un individu (le photographe) perçoit du réel et du présent. Daido Moriyama a le don de faire voir ces choses qui nous entourent et que nous ne regardons jamais vraiment. Un « parti pris des choses » aussi poétique et fascinant que celui de Francis Ponge.

Informations pratiques
Daido Moriyama, un jour d’été, jusqu’au 20 janvier 2019, musée Nicéphore-Niépce, 28 quai des Messageries, 71100 Chalon-sur-Saône. www.museeniepce.com

 

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La photographie, art des lignes

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Cig Harvey, The Pale Yellow Cadillac, Sadie, Portland, Maine, 2010. © Cig Harvey

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Augusto Cantamessa, Breve Orizzonte, 1955. © Augusto Cantamessa, concession de Bruna Genovesio et Patrik Losano

Si vous aimez la photographie, il y a, en cet automne, d’autres expositions à ne pas manquer. Parmi elles, celle proposée par la Propriété Caillebotte, à Yerres. Présentant 126 clichés (tirages originaux) de la collection Gilman et Gonzalez-Falla, cette manifestation réunit de véritables chefs-d’œuvre autour d’un fil directeur : les lignes. On y admire le travail d’artistes majeurs de toutes nationalités : Eugène Atget, Rineke Dijkstra, Man Ray, Walker Evans, Harry Callahan, Henri Cartier Bresson, Ilse Bing, Karl Blossfeldt, Hiroshi Sugimoto, parmi bien d’autres. Tous ont capté dans leurs œuvres la beauté des lignes, qu’elles soient « instantanées » (selon le mot de Cartier Bresson), droites, parallèles, courbes, qu’elles relèvent de la nature ou de constructions humaines, d’un édifice ou du corps humain. C’est la puissance formelle des images qui est mise en lumière, sans bornes géographiques ou temporelles. Ici, l’image est réaliste, là, elle tend à l’abstraction ; celle-ci est en couleurs, celle-là, en noir et blanc ; l’une date du milieu du siècle passé, l’autre, d’aujourd’hui ; toutes exaltent l’importance de la ligne, saisie par l’œil du photographe et transformée en art. On assiste ainsi, au fil de la visite, à ce phénomène magique, alchimique, de transmutation du réel en art, par le biais d’une volonté subjective qui a su, à un moment donné, extraire de son contexte et soumettre à un cadrage précis un morceau de monde.

La beauté des lignes, chefs-d’œuvre de la collection Gilman et Gonzalez-Falla, jusqu’au 2 décembre, Propriété Caillebotte, 8 rue de Concy, 91330 Yerres. proprietecaillebotte.com

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