Dix jours à l’asile, en 1887

NellieBlyNew York, 1887. Le New York World confie à la journaliste Nellie Bly une mission : celle de s’infiltrer incognito dans un asile d’aliénés pour relater ensuite cette expérience. La jeune femme, qui n’a pas froid aux yeux, accepte et entreprend de se faire interner au Blackwell’s Island Insane Asylum, sur Roosevelt Island. Une sorte de cité des fous : 1 600 femmes, de la simple dépressive (comme nous dirions aujourd’hui) à la folle furieuse, y sont parquées, dans des conditions épouvantables.

C’est le récit véridique de ces dix jours d’internement volontaire que nous pouvons lire, y compris en français pour ceux qui le souhaitent (10 jours dans un asile, paru aux éditions Points).

Nellie Bly, de son vrai nom Elisabeth Jane Cochrane (1864-1922), est une pionnière de ce type particulier, et alors très nouveau, de journalisme d’investigation qu’est le journalisme sous couverture. Esprits mal tournés que je vois sourire intérieurement à l’emploi de cette expression imagée, passez votre chemin ! Ce n’est clairement pas le genre de cette jeune femme bien élevée et un tantinet snob, très consciente en tout cas de sa classe sociale, comme le révèlent dans le récit qui nous occupe certaines notations condescendantes telles que :

Even if the nurses were kind, which they are not, it would require more presence of mind than woman of their class possess to risk the flames and their own lives while they unlocked the hundred doors for the insane prisoners.

Au temps pour le regard objectif. La tendance à faire du petit peuple une masse grossière, méchante, opposée aux bonnes manières et à l’urbanité des personnes cultivées est particulièrement marquée dans la première partie du reportage (phase où la journaliste se fait passer pour folle pour être déférée devant un juge et envoyée à l’asile – le tout avec une facilité qui fait froid dans le dos). Sans doute faut-il y voir le reflet d’une conscience de classe involontaire.

Mais peu importe : l’expérience narrée reste exceptionnelle. Pour la première fois, le monde « du dehors » découvre la réalité cachée derrière les murs gris des institutions qui n’ont de charitables que le nom. On se croirait dans un roman de Dickens tant c’est sordide. Froid, faim, mauvais traitements, vexations, mépris des faibles, arrogance de ceux qui détiennent le « savoir », et ce mal éternel : le sadisme des gardes-malades et des infirmières qui sont ici d’authentiques tortionnaires. On reste un peu sur sa faim, on aurait aimé plus de détails et peut-être moins de narration mettant en scène la journaliste (durant toute la phase préparatoire surtout, quand elle s’arrange pour se faire interner) ; mais cette lecture reste passionnante.

Évidemment, depuis, on a appris bien d’autres choses sur les horreurs perpétrées dans les établissements psychiatriques, des livres et des films ont exploité le sujet, mais on imagine sans peine le scandale que suscita à l’époque un tel coup de projecteur sur une réalité qu’on maquillait tout autrement entre gens de la bonne société.

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En bref, ce récit, quoique évidemment daté tant par le fond que par la forme, demeure intéressant à bien des égards : d’abord, il donne un point de vue féminin sur la société de l’époque, et montre l’attitude des gens de tous états vis-à-vis d’une femme d’un certain niveau social. Ensuite, il dépeint le système bien huilé qui peut conduire, en 24 heures, du foyer pour femmes à l’asile. Enfin, il dresse du milieu « hospitalier » caritatif un tableau saisissant qui doit, aujourd’hui encore, mutatis mutandis, nous inviter à réfléchir au regard porté sur et aux soins apportés aux malades mentaux, handicapés et autres personnes en situation de dépendance et de souffrance.

N.B. Si vous ne souhaitez pas acheter le livre (il en existe diverses éditions, en versions papier ou numérique), vous pouvez retrouver le récit et les illustrations de l’édition originale ICI.

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