Il y a 500 ans, la mystérieuse danse des Strasbourgeois

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1518 – La fièvre de la danse, collectif, Strasbourg, les éditions des musées de Strasbourg, 2018.

Strasbourg, juillet 1518. Une femme se met à danser, sans raison apparente. Bientôt, d’autres femmes, des enfants, de jeunes hommes aussi, tous pauvres, semble-t-il, se joignent à elle, tout aussi inexplicablement. Ils dansent sans arrêt, jusqu’à l’épuisement. La magistrature strasbourgeoise agit pour contrôler la contagion de ce qui est alors considéré comme une maladie, répartit les « danseurs » dans deux lieux clos où ils peuvent s’agiter tout leur soûl, sous la surveillance de personnes payées à cet effet. On les envoie aussi en pèlerinage à Saverne, où se trouvent les reliques de saint Guy. Pourquoi ? Parce que cette curieuse maladie de la danse est appelée danse de Saint-Guy ! Le saint est donc le plus à même de guérir ces âmes frappées d’un curieux mal.

(Parenthèse anecdotique : saint Guy est appelé hors de France saint Vit ; les sources parlent ainsi de la St Vits tantz, la danse de Saint-Vit. Mais vu le sens du mot « vit » en français, le nom du martyr chrétien a été transformé pour éviter de fâcheux rapprochements dans l’esprit des fidèles…)

Cette frénésie dansante a depuis longtemps suscité l’intérêt des médecins, des historiens, des anthropologues, et, au cours des toutes dernières années, des écrivains. Le roman de Jean Teulé paru cette année (et assez vertement critiqué dans le présent ouvrage), 500e anniversaire oblige, en est l’exemple le plus fameux. Il était assez naturel que les musées de Strasbourg s’en emparent à leur tour. Abordant les faits de manière résolument historique, le musée de l’Œuvre Notre-Dame propose actuellement une exposition (pour en savoir plus, c’est ICI) qui, à travers des sources d’archives et des œuvres diverses, fait le point sur cette « fièvre de la danse ». Ce livre en est le catalogue.

Il se compose de trois parties :

  • D’abord, de jolies illustrations (gravures et manuscrits), pour ouvrir l’appétit ;
  • puis quatre essais illustrés par les pièces présentées dans l’exposition et offrant des points de vue divers (histoire, médecine, philosophie, pour l’essentiel), en guise de plat de résistance ;
  • enfin les sources, de deux types : documents d’archives et chroniques, en version bilingue. Cette partie, quoique brève, m’a particulièrement intéressée, et plaira aux historiens : on y lit l’action civile et religieuse face à cette urgence sanitaire, cause de désordre, qui ne semble toutefois pas surprendre plus que cela les contemporains (imaginez si cela se produisait aujourd’hui). Réunir ainsi les sources et les mettre à la disposition de chacun est une idée judicieuse.
    Voici un bref extrait, emprunté à une lettre du magistrat de Strasbourg à l’évêque Wilhelm le 25 juillet 1518 :

Vous nous avez écrit au sujet de l’inhabituelle maladie qui vient de se déclarer, pour que nous fassions un rapport. Ça a commencé avec une femme, puis avec d’autres personnes qui se sont mises à danser. Nous avons gardé ces personnes quelques jours et interrogé les médecins, qui nous ont dit qu’il s’agissait d’une maladie naturelle due à une conjonction astrale et à la chaleur du moment. Elle touche néanmoins à sa fin. Ceux qui ont été atteints ont été surveillés et on les a fait conduire chez saint Guy.

La lettre se poursuit avec l’énoncé des mesures religieuses prises pour faire face à « l’urgence ».

L’ensemble du livre est extrêmement intéressant, même s’il laisse un peu le lecteur sur sa faim. N’espérez pas, en effet, au terme de votre lecture, savoir exactement ce qui s’est passé : les éléments dont nous disposons ne permettent pas de le dire – sauf à broder, inventer, supputer, toutes choses permises aux écrivains mais pas aux auteurs de cet ouvrage, dont le but est clairement de remettre la danse de 1518 en contexte (et c’est fort bien fait) et d’ouvrir diverses pistes de réflexion à l’attention du lecteur. On aurait aimé que les essais soient un peu plus longs, peut-être, pour développer davantage certains points, mais il est vrai qu’un catalogue d’exposition n’a pas vocation à présenter des études complètes.

Ainsi, bien que l’on puisse être sur le coup quelque peu frustré (mais qu’était-ce donc vraiment que cette « danse » ????), on continue à penser à ce que l’on a lu pendant longtemps, on s’interroge. Et puis, on aura appris bien des choses sur cette époque, sur les diverses « danses » de Saint-Guy, tarentelles ou chorées qui ont parsemé le Moyen Âge finissant, en particulier dans le domaine rhénan et alsacien. N’est-ce pas déjà beaucoup ?

Pour les curieux qui voudraient avoir une idée plus précise de l’aspect du livre, un feuilletage partiel est disponible en ligne, ICI.

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