Cinéma mon amour

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Film noir. 100 All-Time Favorites, par Paul Duncan et Jürgen Müller, Taschen, 2014.

Attention, ce livre est dangereux ! Non seulement on peine à s’en détacher quand on commence à le lire, mais en plus, on se prend à trembler devant le nombre de films que l’on n’a pas vus, on songe qu’on reverrait bien une multitude d’autres, et on note sur une liste qui devient bientôt déraisonnablement longue tous les DVD qu’il va falloir acheter.

Car les 100 films ici rassemblés sont tous présentés de manière alléchante. Les photographies dominent, mais le texte n’est jamais vain, et on apprend beaucoup, on révise ses classiques aussi. Si le cinéma américain des années 1940-1950 est, comme on pouvait s’y attendre vu le sujet, prédominant, on trouve aussi des œuvres françaises, allemandes, britanniques, italiennes, et même japonaises. C’est que les auteurs n’ont pas limité leur sélection à ce que l’on qualifie habituellement de «film noir». Ils ont retenu des réalisations qui avaient, peu ou prou, certains caractères propres au film noir classique, du type Assurance sur la mort (1944) ou Les Tueurs (1946). Et cela fonctionne plutôt bien. Du Cabinet du docteur Caligari (1920) à Drive (2011), qui marquent les bornes temporelles de la sélection, en passant par La Brigade du suicide (1947),  Péché mortel (1948), Ascenseur pour l’échafaud (1958) ou Blue Velvet (1986), on envisage le septième art par le biais de l’esprit, de l’esthétique, du scénario noirs.

Je n’en dirai pas davantage, courez acheter ce pavé très bien fait et relativement bon marché. Moi, je dois aller voir Ossessione (1943), une adaptation par le jeune Luchino Visconti du roman Le Facteur sonne toujours deux fois de James M. Cain. Eh oui.

Une vie contemporaine

Pour moi, il y a toujours quelque chose à comprendre.

Dieu-et-moi

Dieu & moi. Comment on devient athée. Et pourquoi on le reste, par Jean Soler, Paris, De Fallois, 2016.

Voilà des mois que j’ai reçu ce livre. Je l’ai lu, presque aussitôt. Je devais le présenter, pensais le faire dès que j’aurais quelques instants. Mais je n’ai jamais «quelques instants». Il faut toujours courir. S’agiter. S’épuiser.

Sur le coin de mon bureau, le livre comme un pavé de culpabilité. Chaque jour enfoui sous de nouveaux papiers, de nouveaux livres. Comme les regrets qui s’empilent jusqu’à déborder et noyer l’existence.

De regrets, dans cette autobiographie, il n’y en a guère. C’est une des choses qui m’a le plus marquée : un homme se retourne sur sa longue vie, une vie comme on n’en aura jamais, et ne regrette rien. Comme ce doit être réconfortant d’être sûr d’avoir toujours fait les bons choix !

Mais reprenons par le début. Dieu & moi. Comment on devient athée. Et pourquoi on le reste, c’est l’autobiographie de Jean Soler, érudit et penseur dont je vous ai déjà parlé ICI. Le titre fait évidemment écho à Qui est Dieu ? et aux autres ouvrages publiés par cet auteur sur les monothéismes — des écrits majeurs, selon moi, mais qui ont été la cible de critiques violentes et, la plupart du temps, injustifiées, pour ne pas dire franchement calomnieuses, de la part de personnes qui refusent un autre regard, anthropologique et historique, sur leurs croyances. Mais ce n’est pas le lieu ici d’en parler. Laissons de côté les gens de mauvaise foi (oui, il y a ici un jeu de mots, assez mauvais mais je l’assume) et revenons à Jean Soler.

Dans cette autobiographie en forme de patchwork de souvenirs notés à mesure qu’ils venaient et non selon l’ordre chronologique (la linéarité de nos existences n’est pas celle de la pensée, ni du sentiment), l’auteur se raconte. Comme il l’indique dans son avant-propos, cela lui permet, dans une certaine mesure, d’expliquer comment il est devenu athée, et pourquoi, par quel jeu de circonstances imprévues il a écrit les ouvrages qu’il a écrits et qui lui ont valu à la fois des éloges et des attaques. Se racontant, avec pudeur et cependant une absolue franchise — je dis franchise, non objectivité : qui aurait la prétention (et la bêtise) de se dire objectif quant à sa propre personne ? —, il nous conduit à travers les moments décisifs d’une vie, ses sommets, ses abîmes aussi. On peut ne pas partager ses idées, sur la politique internationale ou la religion ; on peut ne pas être d’accord avec sa lecture des faits. Chacun est libre de juger selon ses connaissances et ses propres idées. Mais il est impossible de ne pas être fasciné par cette existence inextricablement mêlée à l’histoire culturelle et politique de la France, de la Pologne, d’Israël, de l’Iran, etc. Sans cesse en effet l’intime et le public, le fil ténu d’un trajet personnel et d’une histoire en train de se jouer se superposent, se croisent, tissant un tout.

Le style est net, précis, sans fioritures. Les avis tranchés, et parfois cassants. Pas de langue de bois, pas de volonté d’arrondir les angles. Ce livre n’est pas fait pour plaire, mais pour expliquer. Comprendre. Et, d’une certaine manière, légitimer le travail de toute une vie. Certes, on sent parfois un peu trop chez l’auteur le besoin de mettre en avant les appuis qu’il a reçus de grands noms, d’éminents savants, tels Paul Veyne ou Christian Goudineau. Mais c’est humain. Après avoir été vilipendé, il a le droit de chercher à se défendre. Ce n’est toutefois pas l’essentiel de ces 330 pages, loin de là.

Je recommande cette lecture aux passionnés d’histoire contemporaine, aux amateurs d’autobiographies et à tous ceux qui s’intéressent à l’athéisme. Il est rare qu’on en parle si bien et si clairement.

Prose poétique en torrent

Phrase errante

La phrase errante, d’Alain Roussel, Le Réalgar, 2017.

Faire un récit (roman, prose poétique, peu importe) qui ne soit qu’une longue phrase, c’est un passage presque imposé pour un auteur contemporain. De James Joyce jusqu’à Ali Zamir (auteur de l’envoûtant Anguille sous roche), nombreux sont ceux qui s’y sont frottés, avec plus ou moins de bonheur. Pourquoi un tel exercice de style? Pour traduire la pensée comme elle va. Comme elle coule. Un texte fluide, bondissant d’écueil en écueil, remuant, tourbillonnant, se perdant parfois — en apparence du moins — pour mieux retrouver son fil conducteur ténu et cependant présent, voilà ce que propose La phrase errante d’Alain Roussel (du même auteur, j’ai présenté déjà Le Labyrinthe du singe). Certains passages le disent, qui semblent une mise en abîme de cette démarche littéraire:

… mots dispersés d’une écriture devenue folle et qui donne l’impression de n’avoir ni commencement ni fin, pas linéaire, non, mais spatiale, avec une profondeur, des mots côte à côte et les uns derrière les autres à des distances incroyables, en salves continues, proposant au regard de multiples itinéraires, avec des boucles et des spirales dans la voie lactée …

Le texte est bref, 43 pages, et le mieux est de le lire d’une traite. Afin de se laisser (em)porter. Lecteur à la dérive. Ce n’est pas le genre d’œuvre qu’on lit par tronçons, entre deux activités «productives» ; il faut lui laisser le champ libre. Même si c’est peut-être ce qu’il y a de plus difficile à faire dans nos existences menées au pas de course, qu’on le veuille ou non.

L’auteur déroule en spirale une phrase-ru qui devient rivière, où les mots s’appellent les uns les autres, s’entraînent, joyeusement. Le style et le rythme reflètent les errements de la pensée, divagation ou circumambulation autour de quelques obsessions latentes. Ce qui est remarquable, c’est que l’on perçoit ici combien les coq-à-l’âne et incohérences sont plus profondes que les raisonnements logiques. (Plus humaines?) Le quotidien et la métaphysique se côtoient, se chevauchent, se heurtent, et le réel souvent vacille sous l’impulsion d’une magie : l’imagination. On sent le parti pris des choses: mais ces choses ne sont pas ce qu’elles semblent être. Elles ont en elles des virtualités multiples que l’auteur éveille d’un mot. Parce que le monde est «innommable», il convient de multiplier les tentatives de dénomination, effort vain et fier dans son inanité même, victoire sur l’insaisissable. Les très belles pages dédiées au plafond, aux murs et au plancher chantent la préséance du mot sur la matière. Du nom sur le réel. Cratylisme à la sauce surréaliste, si l’on veut. Le poète recrée le monde, avec un sens aigu du burlesque. Il est une course-poursuite impliquant un saucisson belliqueux que je vous laisse découvrir. La fantaisie n’est toutefois pas seule dans ce flot de la pensée : il y a les souvenirs aussi, qui rejaillissent à la faveur d’un objet, d’un terme, d’une sonorité peut-être (les assonances et allitérations se bousculent dans ce texte, renforçant le murmure de la phrase-torrent).

Laissez-vous emporter par le cours poétique de ce petit livre où résonnent des échos de Michaux, Ponge, Beckett, Artaud , entre autres. Le livre est en lui-même fort joli; son papier soyeux et sa couverture au grain épais ravissent les doigts, la mise en page aérée satisfait l’œil — le seul reproche que je lui pourrais faire concerne les vilaines césures à deux lettres, qui sont une de mes bêtes noires. Les peintures (ou dessins? la couverture et la page de titre se contredisent à ce sujet) de Sandra Sanseverino enfin, par leur enchevêtrement de filaments et lignes folles répondent au texte et invitent à des projections mentales sans fin. Pour échapper un instant à la morne grisaille qui nous entoure.

… le monde m’apparaît soudain bien fade, il manque à son masque l’expression du regard, son feu ardent qui embrase, et mon ennui serait mortel s’il n’y avait cet appel au voyage intérieur pour échapper au sentiment d’exil …

 

Les pépites du Tripode

Parmi mes éditeurs fétiches, il y a, vous le savez peut-être si vous me suivez sur ce blog, Le Tripode. En cette fin d’année, j’ai lu deux ouvrages publiés par cette maison qui sont de ceux que l’on doit conseiller, par simple humanisme : passer à côté serait terrible !

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La femme qui pensait être belle, par Kenneth Bernard, Le Tripode, 2016.

Le premier est un recueil de nouvelles de l’Américain Kenneth Bernard, auteur atypique dont j’avais déjà lu Extraits des archives du district, roman paru chez le même éditeur. Au fil d’histoires narrées à la première personne (l’auteur joue de la confusion entre lui-même et le narrateur, entre l’autofiction et l’invention pure, de sorte que le lecteur est renvoyé à son envie, un brin puérile, de toujours identifier l’écrivain à son œuvre), Bernard déplie les pensées apparemment anodines qui traversent notre esprit au quotidien. Lors d’une promenade avec sa femme, où se réinvente le motif de la marche comme acte métaphysique ; lors d’un trajet en métro, où une scène plus qu’étrange laisse en nous un vague malaise ; face à des notes de bas de page, rivales des notes de fin ; à propos du King Kong de 1933, qui donne lieu à une plaisante relecture de Tarzan, et à une pointilleuse suite d’interrogations portant entre autres sur le sexe du primate protagoniste. N’oublions pas non plus la nouvelle réservée aux rêveries des poulets. À chaque fois, on est maintenu dans un équilibre parfait entre gravité profonde de ce qui est dit et légèreté dans la façon de le dire, sens et absurdité, réflexion rationnelle et délire imaginatif. Insaisissable et diablement efficace, l’auteur nous mène par le bout du nez, et rappelle combien tout, autour de nous, est sujet à des développements de pensée inattendus dès lors qu’on prend le temps de s’y intéresser. Et qu’on a ce petit grain de folie si nécessaire.

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Glose, par Juan José Saer, Le Tripode, 2015.

Le second livre, plus dense et exigeant peut-être, est une œuvre de l’Argentin Juan José Saer, dont j’ai présenté déjà L’Ancêtre. En commençant ce volume, je l’admets, j’eus un moment de dépit : je ne retrouvais pas l’enchantement absolu que m’avait procuré la lecture du précédent roman. Je n’étais pas transportée. Le sujet (banal à dessein), le cadre, le style, tout me refusait l’envoûtement espéré. Mais je persévérai. Et fis bien. Glose est un roman extraordinaire. Il se mérite, il faut se rendre disponible pour bien le pénétrer, mais une fois cela fait, on est récompensé. L’auteur, à travers un narrateur et divers personnages, réussit l’exploit de peindre de la manière la plus exacte qu’on puisse rêver le flot des pensées, la perception du monde qu’a tout individu, le cours des existences éclaté en scènes choisies, chronologie abolie. On songe à ce qui nourrit nos mémoires, à la construction des souvenirs, à la différence subtile et finalement vaine entre le vécu et l’imaginé, on décrypte le rapport à l’autre, l’inexorable altérité qui nous sépare de tout et de tous et dont, cependant, parfois, nous brisons les murs de verre par la grâce d’un geste, d’un sentiment, d’une parole. En 260 pages, Saer (et sa traductrice exceptionnelle, Laure Bataillon) accomplit un tour de force qui laisse béat d’admiration.
On se demande parfois ce qui différencie un grand écrivain d’une personne qui écrit ; un auteur littéraire d’un apprenti barbouilleur. Lisez ce livre, et vous en verrez la démonstration. Tout, de la structure interne du roman à sa mise en mots, est achevé, parfait, complexe et cependant dénué de prétention. Aucune concession à l’agrément facile, aucun effet rebattu. On n’a plus qu’à s’incliner.

 

 

 

Wilde et Besnard : la seconde moitié du XIXe siècle s’invite au Petit Palais

Le mythe Oscar Wilde

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Napoleon Sarony, Portrait d’Oscar Wilde #15, 1882. © Washington, Bibliothèque du Congrès

En ce moment, on peut voir quatre expositions au Petit Palais, à Paris. Mais celle qui attire tous les regards, et jouit de la plus grande publicité, c’est bien entendu celle qui met en scène un artiste connu, qu’il est de bon ton d’aimer si l’on se veut cultivé, ou vaguement rebelle, ou si l’on est jeune, et ce, même quand on n’a rien lu de lui – ce qui, en l’occurrence, est fort dommage car c’est un excellent écrivain. Je veux bien sûr parler d’Oscar Wilde (1854-1900), « l’impertinent absolu » comme le dit le sous-titre de l’exposition.

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Aubrey Beardsley, J’ai baisé ta bouche Iokanaan, The Studio, n°1, avril 1893. © Collection Merlin Holland

On trouve dans cette manifestation attractive, dotée d’une scénographie bien pensée, aussi bien des œuvres admirées par le dandy esthète, qui fut à ses heures critique d’art, que des photographies, dont la fameuse série des clichés pris par Napoleon Sarony en 1882, lors de la tournée de Wilde aux États-Unis. Il y a aussi un grand nombre de caricatures, témoins hauts en couleur des réactions violentes que suscitait la manière d’être de l’écrivain (lequel prenait un malin plaisir à attiser les braises par ses remarques volontiers provocantes). Et puis, bien sûr, ce sont les manuscrits de lettres ou d’œuvres, les éditions originales, qui font saliver le bibliophile en goguette. Sans oublier la magnifique petite salle dédiée à Salomé, cette pièce extraordinaire que Wilde composa en français sur un mythe dont je vous ai récemment parlé (voir cet article) et qui faisait florès en cette fin de XIXe siècle. L’ensemble constitue une mosaïque chatoyante et divertissante, saupoudrée d’aphorismes (le point fort de cet auteur spirituel et perpétuellement en quête du bon mot) distribués au fil des espaces.

Ni trop brève, ni trop longue, la visite rend compte de la vie effervescente de celui qui, après son procès pour homosexualité en 1895, connut les affres de la prison de Reading, l’exil en France, et une fin précoce – nécessaire à l’essor du mythe de l’auteur du Portrait de Dorian Gray ? Elle dépeint également le réseau des relations amicales, intellectuelles et artistiques de Wilde, en Angleterre comme en France, et nous plonge dans ce monde béni des dieux qui vit exister en même temps, et parfois se croiser, Mallarmé, Régnier, Verlaine, Louÿs, Gide, Toulouse-Lautrec, Tissot, William Morris, John Singer Sargent, Richmond, Watts, Stanhope, Crane, Beardsley, pour ne citer que quelques-uns des artistes que l’on retrouve dans l’exposition.

Un illustre oublié : Albert Besnard

Parce qu’il est moins célèbre, je parlerai davantage d’Albert Besnard (1849-1934) et de la rétrospective qui lui est consacrée au Petit Palais, après que l’exposition a été présentée au palais Lumière d’Évian. C’est l’occasion rêvée de faire plus ample connaissance avec un peintre de la Belle Époque qui fut reconnu en son temps – il fut couvert de charges et distinctions honorifiques, et eut même droit à des funérailles nationales – mais a depuis quelque peu sombré dans l’oubli. Pourtant, nombre de ses œuvres monumentales ornent encore les édifices publics parisiens (et notamment le Petit Palais, pour lequel il réalisa la peinture de la coupole du vestibule).

La découverte se fait au fil de séquences thématiques, réparties en cinq espaces aux couleurs vibrantes (violet, rouge, bleu, vert et de nouveau violet), comme pour mieux faire écho à la palette chromatique de l’artiste et à l’univers de la Belle Époque.

On commence comme de juste par les débuts de Besnard, qui reçoit le Grand Prix de Rome en 1874. Cela lui permet de séjourner ensuite trois ans en Italie, où il rencontre la sculptrice Charlotte Dubray, qui devient sa femme. Il peint à cette époque des sujets mythologiques, historiques et des portraits qui rencontrent déjà un franc succès. Mais c’est en Angleterre, où le couple s’installe de 1880 à 1883, que se produit le tournant déterminant dans la vie artistique de Besnard. Il découvre la peinture préraphaélite et s’inspire de sa palette et de ses sujets allégoriques. C’est aussi à Londres qu’il se lie d’amitié avec le graveur Alphonse Legros, et s’initie à l’eau-forte. Dorénavant, il mènera ses recherches plastiques dans les deux domaines, comme le montre bien l’exposition.

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Albert Besnard, Portrait de Madame Georges Rodenbach, 1897, Toulon, musée d’Art. © 2015 F. Joncour. Le poète belge et son épouse étaient des amis du couple Besnard. Charlotte Besnard sculpta d’ailleurs le tombeau de Georges Rodenbach au Père-Lachaise.

Besnard portraitiste est mis en lumière dans l’espace suivant. Le superbe Portrait de madame Roger Jourdain (1886) accueille le visiteur. En rupture avec les représentations naturalistes, cette œuvre audacieuse fit scandale au Salon de 1886. Il est vrai que le peintre, habile pour saisir la psychologie de son modèle, fait aussi preuve d’une modernité certaine dans son traitement des couleurs et des effets de lumière. Variant les techniques (il excelle notamment au pastel), Besnard fait poser aussi bien les grandes figures mondaines, littéraires et artistiques de son temps – le cercle de ses fréquentations ferait pâlir d’envie n’importe qui – que des modèles anonymes.

Mais il ne fait pas que des portraits. Il est également l’auteur d’un certain nombre de décors monumentaux, commandés par l’État (signe de la faveur publique et critique dont il jouit de son vivant), la Ville de Paris ou de riches particuliers. On en voit, dans le cadre de l’exposition, divers modèles préparatoires, certains ayant donné lieu à une réalisation (par exemple, La Vérité entraînant les Sciences à sa suite répand sa lumière sur les hommes, œuvre imaginée pour le salon des Sciences de l’Hôtel de ville de Paris), tandis que d’autres projets ne furent pas retenus.

La Vérité entraînant les Sciences à sa suite répand sa lumière sur les hommes (détail)

Albert Besnard, La Vérité entraînant les Sciences à sa suite répand sa lumière sur les hommes (détail), vers 1890, peinture murale du salon des Sciences de l’Hôtel de ville de Paris. © Claire Pignol / COARC / Roger-Viollet

L’espace suivant revient à la femme, sujet de prédilection de l’artiste, et offre un contraste saisissant entre les pastels, lumineux, et les eaux-fortes, sombres et grinçantes. Certains des portraits au pastel réunis sont d’une grâce absolue, tels l’onirique L’Éclipse ou la femme au croissant de lune (1888) ou la Baigneuse (1888). On ne sera pas étonné d’apprendre que Besnard fut l’un des grands promoteurs du renouveau de cette technique. Face à cette beauté éclatante, il y a l’ombre inquiétante qui s’exprime dans la série d’eaux-fortes intitulée La Femme (1895). L’artiste y reconstitue, en douze planches, une existence féminine d’un pessimisme achevé. Jugez-en par les titres des œuvres : La Femme ; Le Flirt ; L’Amour ; Le Triomphe mondain ; L’Accouchement ; Maternité heureuse ; Le Deuil ; Le Viol ; La Prostitution ; La Misère ; Le Suicide ; Pauvre Cœur meurtri.

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Albert Besnard, Exigeante ou le Peintre et la Mort, série Elle, 1900-1901, collection privée. © Th. Hennocque

Soucieux de ne pas rompre l’effet produit par cette série sur le visiteur, les commissaires d’exposition nous entraînent immédiatement à la découverte d’une autre série tout aussi gaie, Elle (1900-1901), commandée par le collectionneur Joseph Vitta. «Elle», c’est la Mort. «Elle», c’est ce squelette qui, dans chacune des magnifiques vingt-six planches de la série, s’immisce dans le quotidien des personnages. Sous le voile d’humour noir, très présent, une angoisse sourde persiste. On sent là l’expression d’une hantise réelle, personnelle, violente et profonde. L’œuvre n’en est que plus belle.

Pour nous ramener sous des cieux plus riants, la suite et fin du parcours s’attache à montrer le rôle joué par Besnard dans le renouveau de l’orientalisme, au tournant du siècle. Une sélection de peintures réalisées à la suite de ses voyages en Espagne, au Maroc, en Algérie puis, bien plus tard, en Inde, manifeste le goût pérenne de l’artiste pour les couleurs éclatantes et, toujours, cette inlassable recherche sur les effets de lumière.

Besnard, peintre moderne, artiste duel, chantre de la femme et ami du Tout-Paris, vous attend. Ne le ratez pas !

Oscar Wilde. L’impertinent absolu, jusqu’au 15 janvier 2017. Plus d’informations ICI.

Albert Besnard. Modernités Belle Époque, jusqu’au 29 janvier 2017. Plus d’informations ICI.

Salomé : mythes, arts et fantasmes

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Salomé. Destinées imaginaires d’une figure biblique, par Paul-André Claudel, Paris, Ellipses, 2013.

Je fais partie de ces gens qui sont obsédés par la figure de Salomé. D’abord parce que je suis très jeune tombée amoureuse des peintures de Gustave Moreau sur ce thème, et de la pièce d’Oscar Wilde, écrite en français s’il vous plaît. Ensuite parce qu’y domine le motif de la décapitation. Enfin parce que cette princesse, à l’origine personnage plus que mineur des Évangiles, est devenu une sorte de personnification sublime de la femme fatale, sous la plume et le pinceau, notamment, des artistes de la fin du XIXe siècle.

Il m’était par conséquent impossible de n’être pas subjuguée.

Parmi mes lectures du moment sur ce thème, un livre paru en 2013 aux éditions Ellipses. Comme tous les titres de la collection «Biographies et mythes historiques», cet ouvrage présente l’avantage d’être à la fois solide du point de vue du fond (la bibliographie en est un indice) et plaisant à lire — pas de lourdeurs érudites, de notes sans fin comme dans les essais universitaires. Bien sûr, si l’on veut aller plus loin, obtenir des précisions, il faut prendre la peine de chercher ailleurs par soi-même. Mais on a avec ce volume une vue d’ensemble satisfaisante, qui permet de découvrir, siècle après siècle, nombre d’œuvres d’art dédiées à la belle Juive, au saint chef décollé et au roi Hérode (qui en prend généralement pour son grade, tout comme son épouse Hérodiade).

L’auteur, après avoir posé le contexte historique, commence par analyser la source première, à savoir les brefs récits contenus dans les Évangiles de Marc et Matthieu, qui demeurent peu bavards sur le sujet et ne prennent pas même la peine de nommer la danseuse honnie, simplement désignée comme la fille d’Hérodiade. Il montre ensuite le destin théologique et artistique du festin macabre, de la littérature patristique aux réécritures médiévales, l’essor du mythe et sa transformation à la Renaissance, surtout par le biais des arts picturaux, qui se délectent des représentations de la belle tenant le chef coupé de Jean le Baptiste. Après une relative éclipse à l’âge classique (luxure et sanglantes exécutions ne sont plus au goût du jour), il explore le regain d’intérêt pour Salomé à l’âge romantique, avec Atta Troll de Heine en particulier, puis l’apothéose fabuleuse de l’époque décadente et fin-de-siècle, qui fait de Salomé un de ses phares, en littérature, en peinture, en musique, et même du côté de la danse. Là, les noms d’artistes ayant exploré le thème pleuvent : Flaubert, Huysmans et Moreau, Mallarmé et Wilde, bien sûr, mais aussi Lorrain, Samain, D’Annunzio, Milosz, et en peinture Regnault, Redon, Klimt, pour ne citer que quelques-uns des plus connus. On ne sait plus où donner de la tête, si j’ose dire. Le XXe siècle n’est pas oublié, qui vient conclure 2000 ans d’interprétations échevelées du mythe, le portant entre autres au cinéma (ah ! le Salomé de Charles Bryant avec la divine Nazimova !).

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Salomé dansant devant Hérode, par Gustave Moreau, 1874-1876, Los Angeles, Hammer Museum. © Hammer Museum, Photo Robert Wedemeyer

Certes, il est des passages du livre qui m’ont moins convaincue, comme cette insistance à vouloir donner de Salomé une biographie historique (c’est souvent creux), certaines hypothèses un peu vaines et quelques commentaires personnels dont on se serait passé. Mais l’auteur prend visiblement plaisir à écrire sur ce thème, joue de la langue (les titres des chapitres sont assez savoureux), ajoute parfois une pointe d’humour noir, et, somme toute, rend la lecture de son étude fort agréable.

Ne reste plus au lecteur qui achève l’ouvrage qu’à lire ou relire les quelques dizaines d’œuvres dont il a imprudemment noté, au fil des pages, les titres. Au travail !

Muses ou artistes, muses et artistes

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Camille Claudel, La Valse, 1893, bronze. Collection des musées de Poitiers. © Musées de Poitiers/Ch. Vignaud

En collaboration avec le musée des Beaux-Arts de Nantes et le palais Lumière d’Évian, le musée Sainte-Croix de Poitiers propose cet été et jusqu’en octobre une exposition dédiée aux femmes artistes et aux femmes modèles entre 1860 et 1930. Suzanne Valadon, Anna de Noailles, Romaine Brooks, Misia Sert ou Colette, entre autres, vous attendent au fil de l’accrochage temporaire inséré au cœur des collections permanentes, recentrées sur ce thème pour l’occasion.

On le sait, dans le monde de l’art, la femme est davantage présente en tant que muse ou modèle que comme créatrice. Pourtant, à force de pugnacité et par la force de leur talent propre, certaines ont réussi à s’y faire une place. Ainsi Camille Claudel, dont on admire à Poitiers La Valse (1893), ou la sulfureuse peintre américaine Romaine Brooks, dont on découvre la sépulcrale Vénus triste (1916-1917). Les muses et modèles elles-mêmes n’étaient pas inactives ; que l’on songe seulement aux rôles endossés par Ida Rubinstein, tour à tour danseuse, égérie, mécène…

Kizette en rose

Tamara de Lempicka, Kizette en rose, 1927, huile sur toile. Collection du musée des Beaux-Arts de Nantes. © RMN-Grand Palais / Gérard Blot © Tamara Art Heritage / ADAGP, Paris 2016

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Sarah Lipska, Buste de la princesse Nathalie Paley, vers 1930, bois et porcelaine. Collection des musées de Poitiers. © Musées de Poitiers/Ch. Vignaud

L’exposition réunit des œuvres d’artistes célèbres, telle Tamara de Lempicka, et moins connus, par exemple Sarah Lipska, auteur du Buste de la princesse Nathalie Paley (vers 1930). Aux côtés de ces dames, des artistes masculins, parmi lesquels le touche-à-tout Félix Vallotton, le symboliste Edgard Maxence, qui donne de la femme une vision sublimée et empreinte de l’esthétique préraphaélite dans L’Âme de la forêt (1898), ou encore le Néerlandais Kees Van Dogen, peintre du Tout-Paris dans les années 1920.

 

Artistes et modèles dialoguent ainsi et nous convient à jeter un autre regard, féminin sinon féministe, sur ces décennies de changement et d’innovations, tant dans le domaine de l’art que dans la société, qui virent évoluer les statuts, rôles et images dévolus à la femme ou plutôt aux femmes, dans toute leur diversité.

Belles de jour. Femmes artistes, femmes modèles, jusqu’au 9 octobre, musée Sainte-Croix de Poitiers. Plus d’informations ICI.