Pin-up et maillots de bain

Affiche PIN-UP web.jpgSi vous êtes à Paris en ce mois d’août — mois qui est le meilleur pour profiter des lieux, dans la mesure où une partie des Parisiens a déserté, rendant la ville plus calme et plaisante — et que vous souhaitez vous changer les idées en beauté, au sens strict, je vous invite à aller découvrir la charmante exposition Pin-up. L’âge d’or du balnéaire, proposée par la Galerie Joseph.

Tout est dans le titre : on y voit des pin-up, en photographie (encore que quelques visiteuses s’attachent à perpétuer la tradition !), et des maillots de bain datant pour l’essentiel des années 1950, même s’il se trouve aussi des exemples plus anciens et plus récents. On est loin, assurément, des maillots de bain bon marché et des corps négligés que l’on observe sur nos plages réelles. Ici, tout n’est que glamour, luxe et élégance. Des affiches montrant Elizabeth Taylor, Ava Gardner, Esther Williams, Marilyn Monroe, bien sûr, qui est mise en vedette comme de juste, et bien d’autres beautés sont placées en contrepoint des soixante modèles de maillots sélectionnés pour l’exposition par les collectionneurs Ghislaine Rayer et Patrice Gaulupeau.

Gardner, Ava

Ava Gardner dans une débauche de léopard, photographie promotionnelle pour le fil Mogambo de John Ford, 1953.  © Aurimages

Outre le plaisir des yeux, et l’amusement parfois (si si, il est des maillots quelque peu curieux, tant en raison de leurs motifs que du tissu choisi ou de leur forme), on en profite pour réviser son histoire des mœurs et de la mode, aux États-Unis et en France. Saviez-vous que c’est pour contourner la censure qui interdisait aux actrices de se montrer dénudées que se sont développées les photographies de stars en tenue de plage (hypocrisie, quand tu nous tiens) ? Que c’est parce que le code Hays interdisait formellement que le nombril de ces dames soit visible que l’on a inventé le deux-pièces avec culotte haute et cultivé le une-pièce (parfois à jupette), deux styles de maillots devenus iconiques ? Qui n’a en tête Marilyn Monroe et son sublime maillot rouge de How to Marry a Millionaire? Ici, on en voit une affiche, mais on peut aussi admirer le divin maillot de dentelle et velours qu’elle porte dans une scène de Love nest (1951). Pensons aussi à Betty Page dans un de ses ravissants maillots à l’imprimé léopard. Ces vêtements de bain nous paraissent aujourd’hui bien innocents, fort décents; pourtant, à en croire l’attitude pudique et gênée des mannequins qui défilent pour présenter les derniers modèles sur les films d’actualité des années 1950, on voit que c’était alors un vêtement osé. Autres temps…

Nid d'amour

Marilyn Monroe, radieuse dans son maillot de la marque Catalina pour le film Love Nest (1951). © Bridgeman Images

Les maillots présentés, issus souvent des plus grandes marques (Catalina, Jantzen, Cole of California, marque pour laquelle Christian Dior dessina des modèles, etc.) sont parfois des pièces haute-couture. On comprend la vogue des pool parties, qui permettaient de porter crânement ces merveilles flamboyantes, parfois en lamé, d’autres fois ornées de velours et dentelles, en lieu et place de robes de cocktail.

Cette exposition est une ode à la femme, au glamour et au chic intemporel : à ne pas rater !

Pour plus d’informations, rendez-vous sur le site de la Galerie Joseph.

 

La guillotine et la médecine

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Physiologie de la Veuve. Une histoire médicale de la guillotine, par Anne Carol, Champ Vallon, 2012.

Cet ouvrage intelligent et bien conçu conte l’histoire de la guillotine, de sa création durant la période révolutionnaire jusqu’en 1914, en mettant en relief ses rapports avec la médecine. C’est très documenté, clair, précis, et tout bonnement passionnant.

Le début de l’ouvrage revient sur la conception de l’appareil de mise à mort «moderne», par Ignace-Joseph Guillotin et Antoine Louis. L’auteure expose les débats qui ont accompagné sa mise en service, les améliorations apportées au mécanisme, etc. Cette partie est aussi l’occasion de rappeler les types de supplice qui étaient jusqu’alors réservés aux condamnés à mort (il y a quelques citations parfaitement atroces), et de revenir plus largement sur le rapport des hommes du siècle des Lumières à la mort et à la condamnation judiciaire. Sont aussi envisagées l’élaboration du Code pénal et les raisons éthiques et politiques du choix de mise à mort par décapitation (la peine capitale portant alors doublement bien son nom).

Le deuxième partie est consacrée à l’étude des doutes qui agitent le monde médical et l’opinion publique concernant la supposée douceur de cette mise à mort. Si Lepelletier y voit «le plus prompt et le plus doux des supplices», d’autres, postulant la survie du cerveau et des sensations corporelles pendant un temps plus ou moins long suite à la décollation, font au contraire de ce supplice le plus effroyable qui soit, physiquement et moralement. Et de multiplier les expériences de galvanisation sur les corps et têtes suppliciés pour voir si, en effet, les uns ou les autres survivent à la chute du couperet et sont donc susceptibles de souffrir après l’exécution de la peine…

La troisième partie embrasse six décennies (1820-1880) durant lesquelles le débat sur la survie des têtes coupées bat son plein, associé à une nouvelle salve de considérations politiques et morales autour du condamné et de la peine de mort. C’est le temps de la recrudescence des têtes coupées dans l’art et des histoires à frémir, dont l’auteure montre qu’elles ne sont pas sans lien avec les expériences scientifiques, parfois franchement litigieuses, menées avec acharnement sur les corps et chefs des suppliciés. Des écrits de Dumas, Villiers de L’Isle-Adam aux montreurs de foire, les têtes coupées sont partout !

Les scientifiques, physiologistes, craniologues rivalisent autour des corps (de moins en moins nombreux) pour percer les secrets de la vie et de la mort, flirtent avec la tentation de ressusciter le défunt comme de nouveaux Jésus équipés du dernier cri médical, tandis que l’opinion publique tend de plus en plus à réclamer le respect de la dépouille mortelle des guillotinés — quand ce ne sont pas ces derniers eux-mêmes qui formulent en guise d’ultime volonté le vœu que leur corps puisse reposer en paix.

La dernière partie analyse plus particulièrement l’évolution du statut du condamné, et la façon dont les médecins se sont servis des corps des suppliciés de manière parfois choquante (selon nos critères contemporains). Elle apporte de nombreux exemples à l’appui de la démonstration théorique, et invite tout un chacun à se poser des questions fondamentales, sans jamais tomber dans la moralisation ou la prise de position politique ou sociale trop appuyée.

En un mot, vous l’aurez compris, ce livre est une réussite que je ne saurais trop conseiller. Si vous aimez l’anthropologie, l’histoire, la médecine, le droit, les récits de faits divers sordides aussi, si vous avez en outre un penchant certain pour l’horreur et le grand-guignol, achetez-le ! (Et puis, c’est quand même une lecture idéale pour alimenter la conversation en tous lieux.)

Pour votre information : j’ai présenté l’an dernier un autre ouvrage d’Anne Carol paru chez le même éditeur. Il portait sur l’embaumement. La critique est ICI.

 

Relire Renard

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L’Ecornifleur, de Jules Renard, Paris, Gallimard (Folio classique), 1980.

Un bref billet, au terme de la lecture — relecture — de L’Écornifleur, de Jules Renard. Paru en 1890, cet excellent roman constitué de courts chapitres qui composent autant de tableaux de la vie quotidienne (l’omnibus, le dîner, le voyage en train, la baignade, etc.) est un régal. Renard manie la dérision et l’ironie comme personne, et ses fameuses formules, qui abondent dans son Journal, trouvent dans ce livre-ci un bel accueil. Citons-en une :

Enfin j’ai un idéal : la pâleur de mon teint et ma tristesse en répondent.

Narré à la première personne (il avait été écrit à la troisième personne à l’origine) par Henri, poète et parasite, ce roman est celui de l’ordinaire vu à travers le prisme littéraire. Le protagoniste fréquente un couple de bourgeois honnêtes, les Vernet, pas plus ridicules que lui dans le fond, et les accompagne en vacances en Normandie. On trouve dans les divers épisodes contés du Flaubert, du Maupassant, du Goncourt, et du Renard, bien sûr. D’ailleurs, lorsque Mme Vernet et Henri composent en rêve la bibliothèque de la première, Flaubert, les Goncourt et Zola sont convoqués ; Balzac est écarté car il comporte trop de descriptions au goût de madame !

De l’adultère raté à la pose du narrateur en poète, de la visite des sites à la contemplation de la mer, tout chez Henri passe par le truchement littéraire : il appréhende le monde comme un objet de seconde main, si l’on peut dire. Ses préparatifs pour le voyage le montrent bien :

Nous allions voir la mer. Je pris avec moi mes autorités : La Mer de Michelet, La Mer de Richepin. Frappant de petits coups sur les tranches pour faire envoler la poussière, je me dis :

«Avec ça, rien à craindre !»

J’ajoutai à ces deux livres Les Paysans de Balzac, pour le cas où je serais obligé de faire quelque excursion en pleine campagne, de causer avec un médecin ou un curé et d’admirer la nature.

Ses actes sont tous pareillement motivés par sa culture littéraire, mais la réalité ne correspondant pas en tous points aux fictions, la déception n’est jamais loin. Songeons à la visite dans une ferme, qui est un morceau remarquable, ou à la scène plus grinçante de la tentative de viol de Marguerite, la nièce dodue et innocente des Vernet.

C’est drôle et mordant, piquant et très juste. Le roman est assez osé parfois, pour l’époque, et la charge sensuelle ne saurait être ignorée. Le plaisir des sens, la nature sont en effet très présents sous la plume de Renard. Les comparaisons animalières aussi (quoi de plus normal pour l’auteur des Histoires naturelles ?). Ce qui n’empêche pas une certaine poésie parfois, qui naît au sein même du réalisme, comme dans cette métaphore bien assonancée :

La mer est moutonneuse. Un invisible et infatigable menuisier lui rabote, rabote le dos et fait des copeaux.

Voici un roman qui n’a pas pris une ride et qu’il est urgent de redécouvrir !

Cinéma mon amour

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Film noir. 100 All-Time Favorites, par Paul Duncan et Jürgen Müller, Taschen, 2014.

Attention, ce livre est dangereux ! Non seulement on peine à s’en détacher quand on commence à le lire, mais en plus, on se prend à trembler devant le nombre de films que l’on n’a pas vus, on songe qu’on reverrait bien une multitude d’autres, et on note sur une liste qui devient bientôt déraisonnablement longue tous les DVD qu’il va falloir acheter.

Car les 100 films ici rassemblés sont tous présentés de manière alléchante. Les photographies dominent, mais le texte n’est jamais vain, et on apprend beaucoup, on révise ses classiques aussi. Si le cinéma américain des années 1940-1950 est, comme on pouvait s’y attendre vu le sujet, prédominant, on trouve aussi des œuvres françaises, allemandes, britanniques, italiennes, et même japonaises. C’est que les auteurs n’ont pas limité leur sélection à ce que l’on qualifie habituellement de «film noir». Ils ont retenu des réalisations qui avaient, peu ou prou, certains caractères propres au film noir classique, du type Assurance sur la mort (1944) ou Les Tueurs (1946). Et cela fonctionne plutôt bien. Du Cabinet du docteur Caligari (1920) à Drive (2011), qui marquent les bornes temporelles de la sélection, en passant par La Brigade du suicide (1947),  Péché mortel (1948), Ascenseur pour l’échafaud (1958) ou Blue Velvet (1986), on envisage le septième art par le biais de l’esprit, de l’esthétique, du scénario noirs.

Je n’en dirai pas davantage, courez acheter ce pavé très bien fait et relativement bon marché. Moi, je dois aller voir Ossessione (1943), une adaptation par le jeune Luchino Visconti du roman Le Facteur sonne toujours deux fois de James M. Cain. Eh oui.

Une vie contemporaine

Pour moi, il y a toujours quelque chose à comprendre.

Dieu-et-moi

Dieu & moi. Comment on devient athée. Et pourquoi on le reste, par Jean Soler, Paris, De Fallois, 2016.

Voilà des mois que j’ai reçu ce livre. Je l’ai lu, presque aussitôt. Je devais le présenter, pensais le faire dès que j’aurais quelques instants. Mais je n’ai jamais «quelques instants». Il faut toujours courir. S’agiter. S’épuiser.

Sur le coin de mon bureau, le livre comme un pavé de culpabilité. Chaque jour enfoui sous de nouveaux papiers, de nouveaux livres. Comme les regrets qui s’empilent jusqu’à déborder et noyer l’existence.

De regrets, dans cette autobiographie, il n’y en a guère. C’est une des choses qui m’a le plus marquée : un homme se retourne sur sa longue vie, une vie comme on n’en aura jamais, et ne regrette rien. Comme ce doit être réconfortant d’être sûr d’avoir toujours fait les bons choix !

Mais reprenons par le début. Dieu & moi. Comment on devient athée. Et pourquoi on le reste, c’est l’autobiographie de Jean Soler, érudit et penseur dont je vous ai déjà parlé ICI. Le titre fait évidemment écho à Qui est Dieu ? et aux autres ouvrages publiés par cet auteur sur les monothéismes — des écrits majeurs, selon moi, mais qui ont été la cible de critiques violentes et, la plupart du temps, injustifiées, pour ne pas dire franchement calomnieuses, de la part de personnes qui refusent un autre regard, anthropologique et historique, sur leurs croyances. Mais ce n’est pas le lieu ici d’en parler. Laissons de côté les gens de mauvaise foi (oui, il y a ici un jeu de mots, assez mauvais mais je l’assume) et revenons à Jean Soler.

Dans cette autobiographie en forme de patchwork de souvenirs notés à mesure qu’ils venaient et non selon l’ordre chronologique (la linéarité de nos existences n’est pas celle de la pensée, ni du sentiment), l’auteur se raconte. Comme il l’indique dans son avant-propos, cela lui permet, dans une certaine mesure, d’expliquer comment il est devenu athée, et pourquoi, par quel jeu de circonstances imprévues il a écrit les ouvrages qu’il a écrits et qui lui ont valu à la fois des éloges et des attaques. Se racontant, avec pudeur et cependant une absolue franchise — je dis franchise, non objectivité : qui aurait la prétention (et la bêtise) de se dire objectif quant à sa propre personne ? —, il nous conduit à travers les moments décisifs d’une vie, ses sommets, ses abîmes aussi. On peut ne pas partager ses idées, sur la politique internationale ou la religion ; on peut ne pas être d’accord avec sa lecture des faits. Chacun est libre de juger selon ses connaissances et ses propres idées. Mais il est impossible de ne pas être fasciné par cette existence inextricablement mêlée à l’histoire culturelle et politique de la France, de la Pologne, d’Israël, de l’Iran, etc. Sans cesse en effet l’intime et le public, le fil ténu d’un trajet personnel et d’une histoire en train de se jouer se superposent, se croisent, tissant un tout.

Le style est net, précis, sans fioritures. Les avis tranchés, et parfois cassants. Pas de langue de bois, pas de volonté d’arrondir les angles. Ce livre n’est pas fait pour plaire, mais pour expliquer. Comprendre. Et, d’une certaine manière, légitimer le travail de toute une vie. Certes, on sent parfois un peu trop chez l’auteur le besoin de mettre en avant les appuis qu’il a reçus de grands noms, d’éminents savants, tels Paul Veyne ou Christian Goudineau. Mais c’est humain. Après avoir été vilipendé, il a le droit de chercher à se défendre. Ce n’est toutefois pas l’essentiel de ces 330 pages, loin de là.

Je recommande cette lecture aux passionnés d’histoire contemporaine, aux amateurs d’autobiographies et à tous ceux qui s’intéressent à l’athéisme. Il est rare qu’on en parle si bien et si clairement.

Prose poétique en torrent

Phrase errante

La phrase errante, d’Alain Roussel, Le Réalgar, 2017.

Faire un récit (roman, prose poétique, peu importe) qui ne soit qu’une longue phrase, c’est un passage presque imposé pour un auteur contemporain. De James Joyce jusqu’à Ali Zamir (auteur de l’envoûtant Anguille sous roche), nombreux sont ceux qui s’y sont frottés, avec plus ou moins de bonheur. Pourquoi un tel exercice de style? Pour traduire la pensée comme elle va. Comme elle coule. Un texte fluide, bondissant d’écueil en écueil, remuant, tourbillonnant, se perdant parfois — en apparence du moins — pour mieux retrouver son fil conducteur ténu et cependant présent, voilà ce que propose La phrase errante d’Alain Roussel (du même auteur, j’ai présenté déjà Le Labyrinthe du singe). Certains passages le disent, qui semblent une mise en abîme de cette démarche littéraire:

… mots dispersés d’une écriture devenue folle et qui donne l’impression de n’avoir ni commencement ni fin, pas linéaire, non, mais spatiale, avec une profondeur, des mots côte à côte et les uns derrière les autres à des distances incroyables, en salves continues, proposant au regard de multiples itinéraires, avec des boucles et des spirales dans la voie lactée …

Le texte est bref, 43 pages, et le mieux est de le lire d’une traite. Afin de se laisser (em)porter. Lecteur à la dérive. Ce n’est pas le genre d’œuvre qu’on lit par tronçons, entre deux activités «productives» ; il faut lui laisser le champ libre. Même si c’est peut-être ce qu’il y a de plus difficile à faire dans nos existences menées au pas de course, qu’on le veuille ou non.

L’auteur déroule en spirale une phrase-ru qui devient rivière, où les mots s’appellent les uns les autres, s’entraînent, joyeusement. Le style et le rythme reflètent les errements de la pensée, divagation ou circumambulation autour de quelques obsessions latentes. Ce qui est remarquable, c’est que l’on perçoit ici combien les coq-à-l’âne et incohérences sont plus profondes que les raisonnements logiques. (Plus humaines?) Le quotidien et la métaphysique se côtoient, se chevauchent, se heurtent, et le réel souvent vacille sous l’impulsion d’une magie : l’imagination. On sent le parti pris des choses: mais ces choses ne sont pas ce qu’elles semblent être. Elles ont en elles des virtualités multiples que l’auteur éveille d’un mot. Parce que le monde est «innommable», il convient de multiplier les tentatives de dénomination, effort vain et fier dans son inanité même, victoire sur l’insaisissable. Les très belles pages dédiées au plafond, aux murs et au plancher chantent la préséance du mot sur la matière. Du nom sur le réel. Cratylisme à la sauce surréaliste, si l’on veut. Le poète recrée le monde, avec un sens aigu du burlesque. Il est une course-poursuite impliquant un saucisson belliqueux que je vous laisse découvrir. La fantaisie n’est toutefois pas seule dans ce flot de la pensée : il y a les souvenirs aussi, qui rejaillissent à la faveur d’un objet, d’un terme, d’une sonorité peut-être (les assonances et allitérations se bousculent dans ce texte, renforçant le murmure de la phrase-torrent).

Laissez-vous emporter par le cours poétique de ce petit livre où résonnent des échos de Michaux, Ponge, Beckett, Artaud , entre autres. Le livre est en lui-même fort joli; son papier soyeux et sa couverture au grain épais ravissent les doigts, la mise en page aérée satisfait l’œil — le seul reproche que je lui pourrais faire concerne les vilaines césures à deux lettres, qui sont une de mes bêtes noires. Les peintures (ou dessins? la couverture et la page de titre se contredisent à ce sujet) de Sandra Sanseverino enfin, par leur enchevêtrement de filaments et lignes folles répondent au texte et invitent à des projections mentales sans fin. Pour échapper un instant à la morne grisaille qui nous entoure.

… le monde m’apparaît soudain bien fade, il manque à son masque l’expression du regard, son feu ardent qui embrase, et mon ennui serait mortel s’il n’y avait cet appel au voyage intérieur pour échapper au sentiment d’exil …

 

Les pépites du Tripode

Parmi mes éditeurs fétiches, il y a, vous le savez peut-être si vous me suivez sur ce blog, Le Tripode. En cette fin d’année, j’ai lu deux ouvrages publiés par cette maison qui sont de ceux que l’on doit conseiller, par simple humanisme : passer à côté serait terrible !

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La femme qui pensait être belle, par Kenneth Bernard, Le Tripode, 2016.

Le premier est un recueil de nouvelles de l’Américain Kenneth Bernard, auteur atypique dont j’avais déjà lu Extraits des archives du district, roman paru chez le même éditeur. Au fil d’histoires narrées à la première personne (l’auteur joue de la confusion entre lui-même et le narrateur, entre l’autofiction et l’invention pure, de sorte que le lecteur est renvoyé à son envie, un brin puérile, de toujours identifier l’écrivain à son œuvre), Bernard déplie les pensées apparemment anodines qui traversent notre esprit au quotidien. Lors d’une promenade avec sa femme, où se réinvente le motif de la marche comme acte métaphysique ; lors d’un trajet en métro, où une scène plus qu’étrange laisse en nous un vague malaise ; face à des notes de bas de page, rivales des notes de fin ; à propos du King Kong de 1933, qui donne lieu à une plaisante relecture de Tarzan, et à une pointilleuse suite d’interrogations portant entre autres sur le sexe du primate protagoniste. N’oublions pas non plus la nouvelle réservée aux rêveries des poulets. À chaque fois, on est maintenu dans un équilibre parfait entre gravité profonde de ce qui est dit et légèreté dans la façon de le dire, sens et absurdité, réflexion rationnelle et délire imaginatif. Insaisissable et diablement efficace, l’auteur nous mène par le bout du nez, et rappelle combien tout, autour de nous, est sujet à des développements de pensée inattendus dès lors qu’on prend le temps de s’y intéresser. Et qu’on a ce petit grain de folie si nécessaire.

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Glose, par Juan José Saer, Le Tripode, 2015.

Le second livre, plus dense et exigeant peut-être, est une œuvre de l’Argentin Juan José Saer, dont j’ai présenté déjà L’Ancêtre. En commençant ce volume, je l’admets, j’eus un moment de dépit : je ne retrouvais pas l’enchantement absolu que m’avait procuré la lecture du précédent roman. Je n’étais pas transportée. Le sujet (banal à dessein), le cadre, le style, tout me refusait l’envoûtement espéré. Mais je persévérai. Et fis bien. Glose est un roman extraordinaire. Il se mérite, il faut se rendre disponible pour bien le pénétrer, mais une fois cela fait, on est récompensé. L’auteur, à travers un narrateur et divers personnages, réussit l’exploit de peindre de la manière la plus exacte qu’on puisse rêver le flot des pensées, la perception du monde qu’a tout individu, le cours des existences éclaté en scènes choisies, chronologie abolie. On songe à ce qui nourrit nos mémoires, à la construction des souvenirs, à la différence subtile et finalement vaine entre le vécu et l’imaginé, on décrypte le rapport à l’autre, l’inexorable altérité qui nous sépare de tout et de tous et dont, cependant, parfois, nous brisons les murs de verre par la grâce d’un geste, d’un sentiment, d’une parole. En 260 pages, Saer (et sa traductrice exceptionnelle, Laure Bataillon) accomplit un tour de force qui laisse béat d’admiration.
On se demande parfois ce qui différencie un grand écrivain d’une personne qui écrit ; un auteur littéraire d’un apprenti barbouilleur. Lisez ce livre, et vous en verrez la démonstration. Tout, de la structure interne du roman à sa mise en mots, est achevé, parfait, complexe et cependant dénué de prétention. Aucune concession à l’agrément facile, aucun effet rebattu. On n’a plus qu’à s’incliner.