L’art de (se) mentir

Je ne pouvais me résigner à être une silencieuse particule anonyme, qui, la nuit, se dissout dans le rêve collectif, tandis que d’autres hommes en décrivent la beauté à la lumière d’une infecte lampe à huile.

Je désirais être une voix dans le cœur de ce silence. Une voix nette, parfaite. Parfaite, non : la plus parfaite.

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L’Écrivain raté, de Roberto Arlt, traduction de Geneviève Adrienne Orssaud, éditions Sillage, 2014.

Ceux d’entre vous qui suivent ce blog depuis quelque temps feront sans doute un lien entre cette critique et celle que j’avais postée en 2014 concernant l’excellent roman de José Angel Mañas, Je suis un écrivain frustré (article ICI). Toutefois, bien que le thème général soit proche – un récit à la première personne mettant en scène un écrivain qui n’arrive plus à écrire –, les deux livres sont sensiblement différents. Ne serait-ce que par le ton : le très bref récit de l’Argentin Roberto Arlt est une satire et se présente clairement comme telle.

Arlt (1900-1942) est l’auteur de romans, chroniques et pièces de théâtre ancrés dans la réalité de son pays et de son temps, marqués par un style nouveau, qui suscita de virulentes critiques, et une philosophie particulière, où dominent la nécessité de l’action, la condamnation de la ville inhumaine et l’interrogation sur l’aliénation, qu’elle résulte du travail ou d’autre chose. Dans cette nouvelle parue pour la première fois en 1932 puis reprise dans le recueil El Jorobadito en 1933, il donne la parole à un écrivain qui n’en est plus un mais s’attache à donner le change, par refus de s’avouer déchu. Bien que le ton soit ironique et que la dérision fleurisse à chaque page, Arlt livre une analyse très fine des processus psychologiques guidant l’individu. Il montre comment l’écrivain privé d’inspiration s’acharne à justifier sa propre improductivité, à dénigrer ceux qui écrivent pour ne pas avouer qu’il les jalouse ; comment, aussi, à force de mentir aux autres, il finit par croire à ses mensonges. «On n’imite pas le fantôme en vain. Arrive un jour où on le devient.» Il en profite pour brosser le portrait au vitriol de l’univers des gens de lettres, de leurs recherches prétentieuses, de leurs postures vaines. Songe-t-il parfois à lui-même, jeune auteur marginal repoussant les lettres académiques autant que les groupes lettrés qui brillaient à son époque ? Il ne m’appartient pas de le dire, je connais trop peu son œuvre. Mais j’engage vivement tous ceux que le démon de l’écriture titille et les inconsolables de la stérilité narrative à lire ce cuento aussi simple que brillant, dont la fin, contre toute attente, délivre une forme de sagesse (ironique ?) de la part d’un homme qui a pris la mesure lucide de lui-même.

 

 

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Retour sur la guerre du Viêt Nam

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Vietnam, de Ken Burns et Lynn Novick, Arte éditions, 2017.

Arte a l’art de proposer des documentaires solides, bien construits, richement documentés. Parmi eux, j’avais déjà apprécié Prohibition, de Ken Burns et Lynn Novick. Des mêmes réalisateurs, j’ai découvert récemment Vietnam. Neuf épisodes de près d’une heure chacun (apparemment, la version américaine du documentaire dure 18 heures !) retraçant l’histoire d’un conflit qui, pendant trente ans, a dévasté un pays, créé une fracture durable au sein du peuple vietnamien, et déchiré l’opinion publique américaine.

Il faut le souligner pour commencer : ce documentaire américain traite de la guerre du Viêt Nam, et non du pays en lui-même et en général. Il n’omet toutefois pas de présenter l’avant et l’après-guerre, afin d’offrir une vision d’ensemble satisfaisante. S’il n’évite pas certains écueils (notamment un pathos typique des productions de ce genre), il les fait bientôt oublier grâce à l’ampleur de la recherche documentaire et la richesse du propos. Je n’avais pour ma part jamais rien vu d’aussi complet sur le sujet — mais je ne suis pas spécialiste, il est vrai.

La série revient d’abord aux sources du conflit, avec un premier épisode très réussi qui retrace l’histoire de la guerre d’Indochine et la naissance d’un Viêt Nam indépendant, divisé en deux suite aux accords de Genève (1954). La figure d’Hô Chi Minh est particulièrement mise en lumière, comme de juste. Puis, au fil des épisodes traitant chacun d’une période précise, on voit comment le pays, placé au cœur de considérations géopolitiques mondiales, s’enfonce dans une guerre qui est à la fois une guerre civile et un conflit international ; lequel n’est pas officiellement une guerre : les États-Unis, au mépris des lois internationales, commencent à intervenir massivement sans avoir déclaré leur entrée en guerre. Les intervenants sollicités par les réalisateurs et les explications dispensées par le narrateur en voix-off permettent au spectateur de s’y retrouver entre les diverses parties concernées : la République démocratique du Viêt Nam, fondée par Hô Chi Minh en 1945 (ou Viêt Nam du Nord, bientôt devenu communiste), la République du Viêt Nam (1955-1975), ou Viêt Nam du Sud, gouvernée par des dictateurs successifs soutenus par les Américains, et les États-Unis. Du côté de l’image, on voit des photographies et des extraits de films d’archives, dont certains sont très éprouvants. Les clichés les plus célèbres, devenus des icônes mondiales, sont replacés dans leur contexte par les photographes et journalistes qui en sont les auteurs. Le travail de ces reporters force l’admiration, et illustre avec éclat de ce que devrait être la presse, démontre son rôle crucial et l’importance de sa liberté. Parmi les documents utilisés par les réalisateurs, il y a aussi des enregistrements des conversations des présidents américains avec leurs conseillers militaires ou leurs ministres (Kennedy parlait dans un dictaphone, Johnson et Nixon enregistraient tous leurs entretiens). Le moins que l’on puisse dire est qu’ils provoquent la stupéfaction du spectateur, et son indignation, autant qu’ils expliquent les causes réelles de cet immense désastre. Tous les films exploitant la veine du complot d’État, des tractations sordides, des tentatives d’intimidation, du mensonge politique généralisé, s’avèrent n’être que le pâle reflet de la réalité. C’est tout simplement ahurissant, et terrifiant.

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L’alternance dynamique des documents anciens et des témoignages actuels donne le sentiment de transcrire aussi justement que possible l’état d’esprit et la culture des pays et de leurs peuples, tellement opposés. On peut regretter le fait que le rôle joué par la Chine et l’URSS soit peu abordé ; mais pour le reste, ce documentaire constitue une somme d’informations remarquable, y compris du côté vietnamien : les réalisateurs ont même eu accès à des documents inédits. Ce point de vue est celui qui m’a le plus intéressée dans la mesure où c’est celui qui est le moins connu. Mentionnons aussi le rôle joué par l’excellente bande-son, qui contribue indéniablement à l’agrément du visionnage : aux musiques de Trent Reznor et Atticus Ross s’ajoutent des morceaux américains emblématiques des années 60 et du début des années 70, représentatives de la jeunesse contestataire aussi bien que des changements sociétaux en cours (lutte pour les droits civiques, mouvement hippie, opposition à la guerre, etc.). La musique vietnamienne, hélas, n’est guère présente, ce qui nuit un peu à l’équilibre culturel de l’ensemble.

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Comment ont réagi les spectateurs américains face à ce documentaire ? Il serait intéressant de le savoir. En ce qui me concerne, c’est indéniablement la colère et la sidération qui l’emportent. Que la guerre ait été menée et prolongée pour des raisons strictement politiques, avec un mépris absolu des vies humaines (les vies vietnamiennes, surtout), ce n’est pas une découverte ; mais ce documentaire révèle des choses que le grand public ignorait probablement. Par exemple sur les choix de Richard Nixon. De plus, si les Américains reviennent sans cesse sur le traumatisme subi et la fracture sociale née de cette guerre injuste et immorale, s’ils déplorent à longueur de temps les 58 000 morts qu’ils ont eu au terme de 30 années de guerre, il ne faut pas oublier que les Vietnamiens, de leur côté, ont perdu dans le même temps près de 3 millions d’hommes et de femmes, de vieillards et d’enfants, soit 10 % de leur population. Les civils n’ont pas été épargnés, loin de là, d’autant qu’aux morts s’ajoutent les millions de réfugiés, sans toit, sans terre, sans rien. Le pays lui-même a été complètement dévasté, détruit par les bombardements américains incessants et d’une violence inouïe ; il a en outre été pollué durablement, par l’usage intensif du fameux agent orange, défoliant qui ne se contenta pas de détruire la végétation, mais tua la faune et causa des malformations et de graves problèmes de santé…

Dans ce conflit finalement « gagné » par le Viêt Nam, c’est bien le Viêt Nam qui a le plus souffert, et qui continue, aujourd’hui encore, de payer le prix d’une guerre dont, hélas, les dirigeants politiques occidentaux semblent n’avoir pas retenu la leçon.

Je n’ai pour ma part qu’un conseil à donner : achetez ce DVD, offrez-le à vos proches. C’est une œuvre incontournable.

 

Les pastels du Petit Palais

Les expositions consacrées aux peintres de la seconde moitié du XIXe siècle et du début du XXe siècle sont nombreuses en France, les artistes impressionnistes et symbolistes jouissant d’une réelle notoriété. Mais l’on voit alors surtout des peintures (à l’huile, à l’aquarelle), ainsi que des dessins, gravures, etc. Ce que choisit de présenter cet automne le musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, sous la houlette de la commissaire d’exposition Gaëlle Rio, c’est une autre technique, moins connue peut-être : le pastel.

Art délicat, fragile (les œuvres sont sensibles à la lumière et aux vibrations), le pastel est souvent associé au XVIIIe siècle, avec raison d’ailleurs. Le parcours d’exposition commence donc fort logiquement par un rappel de l’héritage de ce siècle, que ce soit dans l’art des portraits, des paysages ou des décors religieux. S’il se trouve des études préparatoires réalisées au pastel, il y a aussi d’emblée sur les cimaises quelques pièces abouties qui prouvent que ce médium peut rivaliser avec la peinture. Le soutien de grands critiques d’art et la création de la Société des pastellistes français, en 1885, attesteront le regain d’intérêt et le renouvellement de la technique dans la seconde moitié du siècle. Toute la suite de la visite en est la lumineuse démonstration.

La moisson. Les lieuses de gerbes.

Léon Lhermitte, La Moisson. Les lieuses de gerbes, pastel, 1897. © Petit Palais / Roger-Viollet

Vient d’abord un espace présentant le pastel naturaliste. Ici, on voit que les artistes ont notamment renoué avec cette technique pour tenter de traduire sur le papier les variations atmosphériques et de saisir sur le vif le réel, qu’il soit observé dans la nature ou dans les villes modernes. C’est ainsi qu’à côté des pastels de paysagistes tels Iwill ou Alexandre Nozal, dont on admire le très onirique Nocturne. Le lac Léman – Souvenir de Villeneuve (1895), on verra des travaux des champs, rappelant Millet, mais aussi les ravissantes et étranges danseuses de Fernand Pelez (1905) ou la Sortie des midinettes de Théophile-Alexandre Steinlen (avant 1907).

Le troisième espace, dévolu aux impressionnistes, est dans la continuité du précédent, et on comprend immédiatement pourquoi les artistes se sont attachés à ce médium : il permet de capturer instantanément  un effet de lumière, un miroitement, une ombre, la spontanéité d’un mouvement aussi. Berthe Morisot, Paul Guillaumin, Degas, Renoir, Gauguin, tous sont présents. Certes, pour beaucoup, le pastel est avant tout une technique utilisée pour la préparation de l’œuvre à venir ; il n’en reste pas moins qu’on voit de très belles choses, comme le Portrait de Moïse Dreyfus par Mary Cassatt (1879), où l’âme du modèle transparaît dans l’expression rieuse du regard, ou encore le double portrait du sculpteur Jean-Paul Aubé et de son fils réalisé par Gauguin, où s’affirme l’art des couleurs de cet artiste.

LE SCULPTEUR AUBE ET SON FILS EMILE

Paul Gauguin, Le Sculpteur Aubé et son fils Émile, pastel, 1882. © Petit Palais / Roger-Viollet

De cet univers de la nature, de la famille et de l’intime caractéristique des pastels impressionnistes, on passe au pastel mondain. Le portrait, prisé de l’élite aristocratique et bourgeoise et source de revenus pour les artistes, ne se fait pas qu’à la peinture sous le Second Empire et la Troisième République : on demande aussi des pastels, raffinés, élégants, et dont la précision et la virtuosité confondent le spectateur. James Tissot, Jacques-Émile Blanche, Charles Léandre, Albert Besnard, René Gilbert (dont on voit un magnifique et flamboyant Portrait de femme à l’aigrette, datée de 1909), Eugène Vidal et d’autres rivalisent, et à leurs côtés, quelques femmes, telle Claude Marlef — le pastel était plus accessible que la peinture en cette époque où l’égalité des sexes, y compris en matière artistique, n’était pas de mise. Sur tous ces portraits, la somptuosité des tissus n’a d’égal que le velouté et la luminosité des carnations, féminines surtout. Cette perfection du rendu des chairs opalescentes est illustrée notamment par Antonio de La Gandara et Victor Prouvé, pourvoyeurs de beautés gracieuses et abandonnées, par Alfred Roll, qui en donne le pendant hystérique (Démoniaque, 1904 environ), ou encore par Pierre Carrier-Belleuse, qui signe le très sensuel Sur le sable de la dune (1896), dont on peine à détacher son regard.

SUR LE SABLE DE LA DUNE

Pierre Carrier-Belleuse, Sur le sable de la dune, pastel, 1896. © Petit Palais / Roger-Viollet

LUCIEN LEVY-DHURMER - FEU D'ARTIFICE

Lucien Lévy-Dhurmer, Feu d’artifice à Venise, pastel, non daté (premier quart du XXe siècle). © Petit Palais / Roger-Viollet

Pour finir en apothéose, le cinquième espace propose un pot-pourri de pastels symbolistes. Comment les artistes de ce courant auraient-ils pu résister aux possibilités chromatiques du pastel, aux effets vaporeux, évanescents qu’il autorise ? Ce médium permet de donner forme et surtout couleurs aux visions intérieures, plus ou moins fantastiques, plus ou moins fantasmées. Outre les symphonies colorées de Redon (La Naissance de Vénus, 1912, ou Vieil ange, 1892-1895), qui sont mises en valeur comme de juste, on trouve d’étranges scènes antiques chez Ker-Xavier Roussel, une étude rêveuse chez Alphonse Osbert (La Chute des feuilles, 1905), tandis que Lucien Lévy-Dhurmer (ah ! un maître absolu) nous transporte dans la féerie d’une Venise nocturne (Feu d’artifice à Venise, vers 1906) ou livre un Beethoven rougeoyant presque surnaturel (vers 1906). De Charles Léandre enfin, on remarquera tout particulièrement le très imposant et quasi sacré Sur champ d’or (1897), choisi avec flair pour servir d’affiche à l’exposition.

Au terme de la visite, vous aurez contemplé plus de 120 pastels (issus du fonds du Petit Palais), dont un grand nombre n’avaient jamais été exposés ; rencontré des dizaines d’artistes, plus ou moins célèbres ; traversé tout un pan de l’histoire de l’art française, jusqu’à nos jours, puisque trois œuvres contemporaines d’Irving Petlin sont exposées. Merci le Petit Palais !

21167765_10155270263506943_5207042861640753218_oPour plus d’informations concernant l’exposition et les horaires, tarifs, etc., c’est ICI.

God save the pin-up girls

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Pinup girls, playmates et bimbos, par Sébastien Hubier, le murmure, septembre 2017.

Ce petit livre est une réussite : loin de se contenter de rabâcher des choses déjà connues et parfois erronées, il brosse à grands traits l’histoire culturelle et esthétique de ces jolies filles «à épingler au mur» qui cristallisent une certaine vision de la femme, propre à chaque époque. Les pin-up et leurs descendantes, playmates et bimbos, sont par excellence le fruit de l’union (contre-nature ? que nenni, comme le montre avec brio Sébastien Hubier) de la féminité et du mercantilisme, de l’érotisme et de la société de consommation. Même si elles incarnent en partie des fantasmes masculins, elles ne sauraient être réduites, comme on pourrait le croire, à de purs emblèmes du machisme, des freins au féminisme. La réalité est plus compliquée, comme toujours. Et plus riche !
Bourré de références, embrassant divers champs (esthétique et histoire de l’art, culture et histoire des mentalités, sociologie, anthropologie même), bien écrit, ce qui ne gâche rien, cet ouvrage se lit avec plaisir. Son seul défaut : n’être pas illustré ; mais c’est le propre de la collection «Borderline» de donner seulement des textes. Enfin, presque pas illustré : une très jolie pin-up d’Alberto Vargas, reproduite en noir et blanc, nous aide à surmonter le chagrin d’avoir achevé la lecture… Pour le reste, le lecteur n’aura qu’à garder son ordinateur à portée de main, afin de partir en quête de toutes ces images et personnes dont il est question au fil des pages.

Quant à moi, je vous laisse avec la beauté rousse de Vargas.

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Un essai qui ne prend pas de gants

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Le gauche. Bref manuel pour soigner la droite, par Alain Jugnon, le murmure, coll. Borderline, septembre 2017.

Disons-le d’emblée, ce petit essai d’Alain Jugnon est une sorte de gros coup de pied dans la fourmilière — et aux fesses. Une invitation (ou plutôt un appel  vigoureux) à réfléchir à tout ce qu’on lit, entend, voit, pour s’opposer au retour plus ou moins insidieux de la pensée fasciste telle que la définit l’auteur.  La droite en prend pour son grade, mais la gauche aussi, et les monothéismes, n’en parlons même pas. Les attaques se font nommément : Alain Finkielkraut et Renaud Camus, Michel Onfray, Michel Houellebecq, divers journalistes (radio en particulier), tiennent compagnie à Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron, Manuel Valls, etc.  Tous sont régulièrement apostrophés et critiqués au fil des entrées qui composent l’ouvrage, sorte de «journal de cette dérive [celle de la pensée renouant avec le fascisme], de ce voyage au bout de leur nuit», débuté après les attentats du 7 janvier 2015 et poursuivi jusqu’en 2017. En voici un exemple (d’entrée et d’attaque) :

Les bousilleurs. Ils «cassent le travail» de la pensée humaine, ils représentent «une force de réaction fâcheuse» (c’étaient les mots de Gilles Deleuze contre les «nouveaux philosophes», à l’époque), ils sont partout, causant, publiant, répondant, vendant : ils font le bruit et le buzzzz qu’il faut pour l’État monstre, pour le Dieu mort, pour l’Argent roi. Ils en crèvent de honte quand ils sont seuls (le faux philosophe, le faux intellectuel, le faux historien) et en jouissent de douleur quand ils passent à la télé : les nominés sont Onfray, Finkielkraut et Zemmour.

Philosophe et écrivain, engagé humainement autant que littérairement, si j’ose dire, l’auteur ne fait pas qu’attaquer : il égrène aussi les noms de livres organisant la résistance à ce «cathofascisme» , sort de l’ombre des penseurs anarchistes, des révolutionnaires de la vie et de l’art, convoque à la rescousse Deleuze, Guattari, Nietzsche, sans oublier, côté littérature, Rimbaud, Artaud (of course : Jugnon est l’éditeur des Cahiers Artaud !), Bataille ou Kafka, pour ne citer qu’eux.

Bien sûr, tous les lecteurs ne seront pas d’accord avec tout ce qu’ils lisent; certains, comme moi, seront un peu hésitants sur le sens exact de phrases qui ont parfois des airs d’aphorismes nébuleux; d’autres encore seront blessés par des jugements qu’ils pourront considérer trop à l’emporte-pièce; mais enfin, ceux qui décideront de découvrir cette comète nouvellement venue dans la collection Borderline (j’en ai parlé déjà, ici et ici) ne le regretteront pas : c’est stimulant, vif, et franchement bienvenu en ces temps de monopensée médiatique.

Pin-up et maillots de bain

Affiche PIN-UP web.jpgSi vous êtes à Paris en ce mois d’août — mois qui est le meilleur pour profiter des lieux, dans la mesure où une partie des Parisiens a déserté, rendant la ville plus calme et plaisante — et que vous souhaitez vous changer les idées en beauté, au sens strict, je vous invite à aller découvrir la charmante exposition Pin-up. L’âge d’or du balnéaire, proposée par la Galerie Joseph.

Tout est dans le titre : on y voit des pin-up, en photographie (encore que quelques visiteuses s’attachent à perpétuer la tradition !), et des maillots de bain datant pour l’essentiel des années 1950, même s’il se trouve aussi des exemples plus anciens et plus récents. On est loin, assurément, des maillots de bain bon marché et des corps négligés que l’on observe sur nos plages réelles. Ici, tout n’est que glamour, luxe et élégance. Des affiches montrant Elizabeth Taylor, Ava Gardner, Esther Williams, Marilyn Monroe, bien sûr, qui est mise en vedette comme de juste, et bien d’autres beautés sont placées en contrepoint des soixante modèles de maillots sélectionnés pour l’exposition par les collectionneurs Ghislaine Rayer et Patrice Gaulupeau.

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Ava Gardner dans une débauche de léopard, photographie promotionnelle pour le fil Mogambo de John Ford, 1953.  © Aurimages

Outre le plaisir des yeux, et l’amusement parfois (si si, il est des maillots quelque peu curieux, tant en raison de leurs motifs que du tissu choisi ou de leur forme), on en profite pour réviser son histoire des mœurs et de la mode, aux États-Unis et en France. Saviez-vous que c’est pour contourner la censure qui interdisait aux actrices de se montrer dénudées que se sont développées les photographies de stars en tenue de plage (hypocrisie, quand tu nous tiens) ? Que c’est parce que le code Hays interdisait formellement que le nombril de ces dames soit visible que l’on a inventé le deux-pièces avec culotte haute et cultivé le une-pièce (parfois à jupette), deux styles de maillots devenus iconiques ? Qui n’a en tête Marilyn Monroe et son sublime maillot rouge de How to Marry a Millionaire? Ici, on en voit une affiche, mais on peut aussi admirer le divin maillot de dentelle et velours qu’elle porte dans une scène de Love nest (1951). Pensons aussi à Betty Page dans un de ses ravissants maillots à l’imprimé léopard. Ces vêtements de bain nous paraissent aujourd’hui bien innocents, fort décents; pourtant, à en croire l’attitude pudique et gênée des mannequins qui défilent pour présenter les derniers modèles sur les films d’actualité des années 1950, on voit que c’était alors un vêtement osé. Autres temps…

Nid d'amour

Marilyn Monroe, radieuse dans son maillot de la marque Catalina pour le film Love Nest (1951). © Bridgeman Images

Les maillots présentés, issus souvent des plus grandes marques (Catalina, Jantzen, Cole of California, marque pour laquelle Christian Dior dessina des modèles, etc.) sont parfois des pièces haute-couture. On comprend la vogue des pool parties, qui permettaient de porter crânement ces merveilles flamboyantes, parfois en lamé, d’autres fois ornées de velours et dentelles, en lieu et place de robes de cocktail.

Cette exposition est une ode à la femme, au glamour et au chic intemporel : à ne pas rater !

Pour plus d’informations, rendez-vous sur le site de la Galerie Joseph.

 

La guillotine et la médecine

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Physiologie de la Veuve. Une histoire médicale de la guillotine, par Anne Carol, Champ Vallon, 2012.

Cet ouvrage intelligent et bien conçu conte l’histoire de la guillotine, de sa création durant la période révolutionnaire jusqu’en 1914, en mettant en relief ses rapports avec la médecine. C’est très documenté, clair, précis, et tout bonnement passionnant.

Le début de l’ouvrage revient sur la conception de l’appareil de mise à mort «moderne», par Ignace-Joseph Guillotin et Antoine Louis. L’auteure expose les débats qui ont accompagné sa mise en service, les améliorations apportées au mécanisme, etc. Cette partie est aussi l’occasion de rappeler les types de supplice qui étaient jusqu’alors réservés aux condamnés à mort (il y a quelques citations parfaitement atroces), et de revenir plus largement sur le rapport des hommes du siècle des Lumières à la mort et à la condamnation judiciaire. Sont aussi envisagées l’élaboration du Code pénal et les raisons éthiques et politiques du choix de mise à mort par décapitation (la peine capitale portant alors doublement bien son nom).

Le deuxième partie est consacrée à l’étude des doutes qui agitent le monde médical et l’opinion publique concernant la supposée douceur de cette mise à mort. Si Lepelletier y voit «le plus prompt et le plus doux des supplices», d’autres, postulant la survie du cerveau et des sensations corporelles pendant un temps plus ou moins long suite à la décollation, font au contraire de ce supplice le plus effroyable qui soit, physiquement et moralement. Et de multiplier les expériences de galvanisation sur les corps et têtes suppliciés pour voir si, en effet, les uns ou les autres survivent à la chute du couperet et sont donc susceptibles de souffrir après l’exécution de la peine…

La troisième partie embrasse six décennies (1820-1880) durant lesquelles le débat sur la survie des têtes coupées bat son plein, associé à une nouvelle salve de considérations politiques et morales autour du condamné et de la peine de mort. C’est le temps de la recrudescence des têtes coupées dans l’art et des histoires à frémir, dont l’auteure montre qu’elles ne sont pas sans lien avec les expériences scientifiques, parfois franchement litigieuses, menées avec acharnement sur les corps et chefs des suppliciés. Des écrits de Dumas, Villiers de L’Isle-Adam aux montreurs de foire, les têtes coupées sont partout !

Les scientifiques, physiologistes, craniologues rivalisent autour des corps (de moins en moins nombreux) pour percer les secrets de la vie et de la mort, flirtent avec la tentation de ressusciter le défunt comme de nouveaux Jésus équipés du dernier cri médical, tandis que l’opinion publique tend de plus en plus à réclamer le respect de la dépouille mortelle des guillotinés — quand ce ne sont pas ces derniers eux-mêmes qui formulent en guise d’ultime volonté le vœu que leur corps puisse reposer en paix.

La dernière partie analyse plus particulièrement l’évolution du statut du condamné, et la façon dont les médecins se sont servis des corps des suppliciés de manière parfois choquante (selon nos critères contemporains). Elle apporte de nombreux exemples à l’appui de la démonstration théorique, et invite tout un chacun à se poser des questions fondamentales, sans jamais tomber dans la moralisation ou la prise de position politique ou sociale trop appuyée.

En un mot, vous l’aurez compris, ce livre est une réussite que je ne saurais trop conseiller. Si vous aimez l’anthropologie, l’histoire, la médecine, le droit, les récits de faits divers sordides aussi, si vous avez en outre un penchant certain pour l’horreur et le grand-guignol, achetez-le ! (Et puis, c’est quand même une lecture idéale pour alimenter la conversation en tous lieux.)

Pour votre information : j’ai présenté l’an dernier un autre ouvrage d’Anne Carol paru chez le même éditeur. Il portait sur l’embaumement. La critique est ICI.