Les pastels du Petit Palais

Les expositions consacrées aux peintres de la seconde moitié du XIXe siècle et du début du XXe siècle sont nombreuses en France, les artistes impressionnistes et symbolistes jouissant d’une réelle notoriété. Mais l’on voit alors surtout des peintures (à l’huile, à l’aquarelle), ainsi que des dessins, gravures, etc. Ce que choisit de présenter cet automne le musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, sous la houlette de la commissaire d’exposition Gaëlle Rio, c’est une autre technique, moins connue peut-être : le pastel.

Art délicat, fragile (les œuvres sont sensibles à la lumière et aux vibrations), le pastel est souvent associé au XVIIIe siècle, avec raison d’ailleurs. Le parcours d’exposition commence donc fort logiquement par un rappel de l’héritage de ce siècle, que ce soit dans l’art des portraits, des paysages ou des décors religieux. S’il se trouve des études préparatoires réalisées au pastel, il y a aussi d’emblée sur les cimaises quelques pièces abouties qui prouvent que ce médium peut rivaliser avec la peinture. Le soutien de grands critiques d’art et la création de la Société des pastellistes français, en 1885, attesteront le regain d’intérêt et le renouvellement de la technique dans la seconde moitié du siècle. Toute la suite de la visite en est la lumineuse démonstration.

La moisson. Les lieuses de gerbes.

Léon Lhermitte, La Moisson. Les lieuses de gerbes, pastel, 1897. © Petit Palais / Roger-Viollet

Vient d’abord un espace présentant le pastel naturaliste. Ici, on voit que les artistes ont notamment renoué avec cette technique pour tenter de traduire sur le papier les variations atmosphériques et de saisir sur le vif le réel, qu’il soit observé dans la nature ou dans les villes modernes. C’est ainsi qu’à côté des pastels de paysagistes tels Iwill ou Alexandre Nozal, dont on admire le très onirique Nocturne. Le lac Léman – Souvenir de Villeneuve (1895), on verra des travaux des champs, rappelant Millet, mais aussi les ravissantes et étranges danseuses de Fernand Pelez (1905) ou la Sortie des midinettes de Théophile-Alexandre Steinlen (avant 1907).

Le troisième espace, dévolu aux impressionnistes, est dans la continuité du précédent, et on comprend immédiatement pourquoi les artistes se sont attachés à ce médium : il permet de capturer instantanément  un effet de lumière, un miroitement, une ombre, la spontanéité d’un mouvement aussi. Berthe Morisot, Paul Guillaumin, Degas, Renoir, Gauguin, tous sont présents. Certes, pour beaucoup, le pastel est avant tout une technique utilisée pour la préparation de l’œuvre à venir ; il n’en reste pas moins qu’on voit de très belles choses, comme le Portrait de Moïse Dreyfus par Mary Cassatt (1879), où l’âme du modèle transparaît dans l’expression rieuse du regard, ou encore le double portrait du sculpteur Jean-Paul Aubé et de son fils réalisé par Gauguin, où s’affirme l’art des couleurs de cet artiste.

LE SCULPTEUR AUBE ET SON FILS EMILE

Paul Gauguin, Le Sculpteur Aubé et son fils Émile, pastel, 1882. © Petit Palais / Roger-Viollet

De cet univers de la nature, de la famille et de l’intime caractéristique des pastels impressionnistes, on passe au pastel mondain. Le portrait, prisé de l’élite aristocratique et bourgeoise et source de revenus pour les artistes, ne se fait pas qu’à la peinture sous le Second Empire et la Troisième République : on demande aussi des pastels, raffinés, élégants, et dont la précision et la virtuosité confondent le spectateur. James Tissot, Jacques-Émile Blanche, Charles Léandre, Albert Besnard, René Gilbert (dont on voit un magnifique et flamboyant Portrait de femme à l’aigrette, datée de 1909), Eugène Vidal et d’autres rivalisent, et à leurs côtés, quelques femmes, telle Claude Marlef — le pastel était plus accessible que la peinture en cette époque où l’égalité des sexes, y compris en matière artistique, n’était pas de mise. Sur tous ces portraits, la somptuosité des tissus n’a d’égal que le velouté et la luminosité des carnations, féminines surtout. Cette perfection du rendu des chairs opalescentes est illustrée notamment par Antonio de La Gandara et Victor Prouvé, pourvoyeurs de beautés gracieuses et abandonnées, par Alfred Roll, qui en donne le pendant hystérique (Démoniaque, 1904 environ), ou encore par Pierre Carrier-Belleuse, qui signe le très sensuel Sur le sable de la dune (1896), dont on peine à détacher son regard.

SUR LE SABLE DE LA DUNE

Pierre Carrier-Belleuse, Sur le sable de la dune, pastel, 1896. © Petit Palais / Roger-Viollet

LUCIEN LEVY-DHURMER - FEU D'ARTIFICE

Lucien Lévy-Dhurmer, Feu d’artifice à Venise, pastel, non daté (premier quart du XXe siècle). © Petit Palais / Roger-Viollet

Pour finir en apothéose, le cinquième espace propose un pot-pourri de pastels symbolistes. Comment les artistes de ce courant auraient-ils pu résister aux possibilités chromatiques du pastel, aux effets vaporeux, évanescents qu’il autorise ? Ce médium permet de donner forme et surtout couleurs aux visions intérieures, plus ou moins fantastiques, plus ou moins fantasmées. Outre les symphonies colorées de Redon (La Naissance de Vénus, 1912, ou Vieil ange, 1892-1895), qui sont mises en valeur comme de juste, on trouve d’étranges scènes antiques chez Ker-Xavier Roussel, une étude rêveuse chez Alphonse Osbert (La Chute des feuilles, 1905), tandis que Lucien Lévy-Dhurmer (ah ! un maître absolu) nous transporte dans la féerie d’une Venise nocturne (Feu d’artifice à Venise, vers 1906) ou livre un Beethoven rougeoyant presque surnaturel (vers 1906). De Charles Léandre enfin, on remarquera tout particulièrement le très imposant et quasi sacré Sur champ d’or (1897), choisi avec flair pour servir d’affiche à l’exposition.

Au terme de la visite, vous aurez contemplé plus de 120 pastels (issus du fonds du Petit Palais), dont un grand nombre n’avaient jamais été exposés ; rencontré des dizaines d’artistes, plus ou moins célèbres ; traversé tout un pan de l’histoire de l’art française, jusqu’à nos jours, puisque trois œuvres contemporaines d’Irving Petlin sont exposées. Merci le Petit Palais !

21167765_10155270263506943_5207042861640753218_oPour plus d’informations concernant l’exposition et les horaires, tarifs, etc., c’est ICI.

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God save the pin-up girls

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Pinup girls, playmates et bimbos, par Sébastien Hubier, le murmure, septembre 2017.

Ce petit livre est une réussite : loin de se contenter de rabâcher des choses déjà connues et parfois erronées, il brosse à grands traits l’histoire culturelle et esthétique de ces jolies filles «à épingler au mur» qui cristallisent une certaine vision de la femme, propre à chaque époque. Les pin-up et leurs descendantes, playmates et bimbos, sont par excellence le fruit de l’union (contre-nature ? que nenni, comme le montre avec brio Sébastien Hubier) de la féminité et du mercantilisme, de l’érotisme et de la société de consommation. Même si elles incarnent en partie des fantasmes masculins, elles ne sauraient être réduites, comme on pourrait le croire, à de purs emblèmes du machisme, des freins au féminisme. La réalité est plus compliquée, comme toujours. Et plus riche !
Bourré de références, embrassant divers champs (esthétique et histoire de l’art, culture et histoire des mentalités, sociologie, anthropologie même), bien écrit, ce qui ne gâche rien, cet ouvrage se lit avec plaisir. Son seul défaut : n’être pas illustré ; mais c’est le propre de la collection «Borderline» de donner seulement des textes. Enfin, presque pas illustré : une très jolie pin-up d’Alberto Vargas, reproduite en noir et blanc, nous aide à surmonter le chagrin d’avoir achevé la lecture… Pour le reste, le lecteur n’aura qu’à garder son ordinateur à portée de main, afin de partir en quête de toutes ces images et personnes dont il est question au fil des pages.

Quant à moi, je vous laisse avec la beauté rousse de Vargas.

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Un essai qui ne prend pas de gants

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Le gauche. Bref manuel pour soigner la droite, par Alain Jugnon, le murmure, coll. Borderline, septembre 2017.

Disons-le d’emblée, ce petit essai d’Alain Jugnon est une sorte de gros coup de pied dans la fourmilière — et aux fesses. Une invitation (ou plutôt un appel  vigoureux) à réfléchir à tout ce qu’on lit, entend, voit, pour s’opposer au retour plus ou moins insidieux de la pensée fasciste telle que la définit l’auteur.  La droite en prend pour son grade, mais la gauche aussi, et les monothéismes, n’en parlons même pas. Les attaques se font nommément : Alain Finkielkraut et Renaud Camus, Michel Onfray, Michel Houellebecq, divers journalistes (radio en particulier), tiennent compagnie à Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron, Manuel Valls, etc.  Tous sont régulièrement apostrophés et critiqués au fil des entrées qui composent l’ouvrage, sorte de «journal de cette dérive [celle de la pensée renouant avec le fascisme], de ce voyage au bout de leur nuit», débuté après les attentats du 7 janvier 2015 et poursuivi jusqu’en 2017. En voici un exemple (d’entrée et d’attaque) :

Les bousilleurs. Ils «cassent le travail» de la pensée humaine, ils représentent «une force de réaction fâcheuse» (c’étaient les mots de Gilles Deleuze contre les «nouveaux philosophes», à l’époque), ils sont partout, causant, publiant, répondant, vendant : ils font le bruit et le buzzzz qu’il faut pour l’État monstre, pour le Dieu mort, pour l’Argent roi. Ils en crèvent de honte quand ils sont seuls (le faux philosophe, le faux intellectuel, le faux historien) et en jouissent de douleur quand ils passent à la télé : les nominés sont Onfray, Finkielkraut et Zemmour.

Philosophe et écrivain, engagé humainement autant que littérairement, si j’ose dire, l’auteur ne fait pas qu’attaquer : il égrène aussi les noms de livres organisant la résistance à ce «cathofascisme» , sort de l’ombre des penseurs anarchistes, des révolutionnaires de la vie et de l’art, convoque à la rescousse Deleuze, Guattari, Nietzsche, sans oublier, côté littérature, Rimbaud, Artaud (of course : Jugnon est l’éditeur des Cahiers Artaud !), Bataille ou Kafka, pour ne citer qu’eux.

Bien sûr, tous les lecteurs ne seront pas d’accord avec tout ce qu’ils lisent; certains, comme moi, seront un peu hésitants sur le sens exact de phrases qui ont parfois des airs d’aphorismes nébuleux; d’autres encore seront blessés par des jugements qu’ils pourront considérer trop à l’emporte-pièce; mais enfin, ceux qui décideront de découvrir cette comète nouvellement venue dans la collection Borderline (j’en ai parlé déjà, ici et ici) ne le regretteront pas : c’est stimulant, vif, et franchement bienvenu en ces temps de monopensée médiatique.

Pin-up et maillots de bain

Affiche PIN-UP web.jpgSi vous êtes à Paris en ce mois d’août — mois qui est le meilleur pour profiter des lieux, dans la mesure où une partie des Parisiens a déserté, rendant la ville plus calme et plaisante — et que vous souhaitez vous changer les idées en beauté, au sens strict, je vous invite à aller découvrir la charmante exposition Pin-up. L’âge d’or du balnéaire, proposée par la Galerie Joseph.

Tout est dans le titre : on y voit des pin-up, en photographie (encore que quelques visiteuses s’attachent à perpétuer la tradition !), et des maillots de bain datant pour l’essentiel des années 1950, même s’il se trouve aussi des exemples plus anciens et plus récents. On est loin, assurément, des maillots de bain bon marché et des corps négligés que l’on observe sur nos plages réelles. Ici, tout n’est que glamour, luxe et élégance. Des affiches montrant Elizabeth Taylor, Ava Gardner, Esther Williams, Marilyn Monroe, bien sûr, qui est mise en vedette comme de juste, et bien d’autres beautés sont placées en contrepoint des soixante modèles de maillots sélectionnés pour l’exposition par les collectionneurs Ghislaine Rayer et Patrice Gaulupeau.

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Ava Gardner dans une débauche de léopard, photographie promotionnelle pour le fil Mogambo de John Ford, 1953.  © Aurimages

Outre le plaisir des yeux, et l’amusement parfois (si si, il est des maillots quelque peu curieux, tant en raison de leurs motifs que du tissu choisi ou de leur forme), on en profite pour réviser son histoire des mœurs et de la mode, aux États-Unis et en France. Saviez-vous que c’est pour contourner la censure qui interdisait aux actrices de se montrer dénudées que se sont développées les photographies de stars en tenue de plage (hypocrisie, quand tu nous tiens) ? Que c’est parce que le code Hays interdisait formellement que le nombril de ces dames soit visible que l’on a inventé le deux-pièces avec culotte haute et cultivé le une-pièce (parfois à jupette), deux styles de maillots devenus iconiques ? Qui n’a en tête Marilyn Monroe et son sublime maillot rouge de How to Marry a Millionaire? Ici, on en voit une affiche, mais on peut aussi admirer le divin maillot de dentelle et velours qu’elle porte dans une scène de Love nest (1951). Pensons aussi à Betty Page dans un de ses ravissants maillots à l’imprimé léopard. Ces vêtements de bain nous paraissent aujourd’hui bien innocents, fort décents; pourtant, à en croire l’attitude pudique et gênée des mannequins qui défilent pour présenter les derniers modèles sur les films d’actualité des années 1950, on voit que c’était alors un vêtement osé. Autres temps…

Nid d'amour

Marilyn Monroe, radieuse dans son maillot de la marque Catalina pour le film Love Nest (1951). © Bridgeman Images

Les maillots présentés, issus souvent des plus grandes marques (Catalina, Jantzen, Cole of California, marque pour laquelle Christian Dior dessina des modèles, etc.) sont parfois des pièces haute-couture. On comprend la vogue des pool parties, qui permettaient de porter crânement ces merveilles flamboyantes, parfois en lamé, d’autres fois ornées de velours et dentelles, en lieu et place de robes de cocktail.

Cette exposition est une ode à la femme, au glamour et au chic intemporel : à ne pas rater !

Pour plus d’informations, rendez-vous sur le site de la Galerie Joseph.

 

La guillotine et la médecine

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Physiologie de la Veuve. Une histoire médicale de la guillotine, par Anne Carol, Champ Vallon, 2012.

Cet ouvrage intelligent et bien conçu conte l’histoire de la guillotine, de sa création durant la période révolutionnaire jusqu’en 1914, en mettant en relief ses rapports avec la médecine. C’est très documenté, clair, précis, et tout bonnement passionnant.

Le début de l’ouvrage revient sur la conception de l’appareil de mise à mort «moderne», par Ignace-Joseph Guillotin et Antoine Louis. L’auteure expose les débats qui ont accompagné sa mise en service, les améliorations apportées au mécanisme, etc. Cette partie est aussi l’occasion de rappeler les types de supplice qui étaient jusqu’alors réservés aux condamnés à mort (il y a quelques citations parfaitement atroces), et de revenir plus largement sur le rapport des hommes du siècle des Lumières à la mort et à la condamnation judiciaire. Sont aussi envisagées l’élaboration du Code pénal et les raisons éthiques et politiques du choix de mise à mort par décapitation (la peine capitale portant alors doublement bien son nom).

Le deuxième partie est consacrée à l’étude des doutes qui agitent le monde médical et l’opinion publique concernant la supposée douceur de cette mise à mort. Si Lepelletier y voit «le plus prompt et le plus doux des supplices», d’autres, postulant la survie du cerveau et des sensations corporelles pendant un temps plus ou moins long suite à la décollation, font au contraire de ce supplice le plus effroyable qui soit, physiquement et moralement. Et de multiplier les expériences de galvanisation sur les corps et têtes suppliciés pour voir si, en effet, les uns ou les autres survivent à la chute du couperet et sont donc susceptibles de souffrir après l’exécution de la peine…

La troisième partie embrasse six décennies (1820-1880) durant lesquelles le débat sur la survie des têtes coupées bat son plein, associé à une nouvelle salve de considérations politiques et morales autour du condamné et de la peine de mort. C’est le temps de la recrudescence des têtes coupées dans l’art et des histoires à frémir, dont l’auteure montre qu’elles ne sont pas sans lien avec les expériences scientifiques, parfois franchement litigieuses, menées avec acharnement sur les corps et chefs des suppliciés. Des écrits de Dumas, Villiers de L’Isle-Adam aux montreurs de foire, les têtes coupées sont partout !

Les scientifiques, physiologistes, craniologues rivalisent autour des corps (de moins en moins nombreux) pour percer les secrets de la vie et de la mort, flirtent avec la tentation de ressusciter le défunt comme de nouveaux Jésus équipés du dernier cri médical, tandis que l’opinion publique tend de plus en plus à réclamer le respect de la dépouille mortelle des guillotinés — quand ce ne sont pas ces derniers eux-mêmes qui formulent en guise d’ultime volonté le vœu que leur corps puisse reposer en paix.

La dernière partie analyse plus particulièrement l’évolution du statut du condamné, et la façon dont les médecins se sont servis des corps des suppliciés de manière parfois choquante (selon nos critères contemporains). Elle apporte de nombreux exemples à l’appui de la démonstration théorique, et invite tout un chacun à se poser des questions fondamentales, sans jamais tomber dans la moralisation ou la prise de position politique ou sociale trop appuyée.

En un mot, vous l’aurez compris, ce livre est une réussite que je ne saurais trop conseiller. Si vous aimez l’anthropologie, l’histoire, la médecine, le droit, les récits de faits divers sordides aussi, si vous avez en outre un penchant certain pour l’horreur et le grand-guignol, achetez-le ! (Et puis, c’est quand même une lecture idéale pour alimenter la conversation en tous lieux.)

Pour votre information : j’ai présenté l’an dernier un autre ouvrage d’Anne Carol paru chez le même éditeur. Il portait sur l’embaumement. La critique est ICI.

 

Relire Renard

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L’Ecornifleur, de Jules Renard, Paris, Gallimard (Folio classique), 1980.

Un bref billet, au terme de la lecture — relecture — de L’Écornifleur, de Jules Renard. Paru en 1890, cet excellent roman constitué de courts chapitres qui composent autant de tableaux de la vie quotidienne (l’omnibus, le dîner, le voyage en train, la baignade, etc.) est un régal. Renard manie la dérision et l’ironie comme personne, et ses fameuses formules, qui abondent dans son Journal, trouvent dans ce livre-ci un bel accueil. Citons-en une :

Enfin j’ai un idéal : la pâleur de mon teint et ma tristesse en répondent.

Narré à la première personne (il avait été écrit à la troisième personne à l’origine) par Henri, poète et parasite, ce roman est celui de l’ordinaire vu à travers le prisme littéraire. Le protagoniste fréquente un couple de bourgeois honnêtes, les Vernet, pas plus ridicules que lui dans le fond, et les accompagne en vacances en Normandie. On trouve dans les divers épisodes contés du Flaubert, du Maupassant, du Goncourt, et du Renard, bien sûr. D’ailleurs, lorsque Mme Vernet et Henri composent en rêve la bibliothèque de la première, Flaubert, les Goncourt et Zola sont convoqués ; Balzac est écarté car il comporte trop de descriptions au goût de madame !

De l’adultère raté à la pose du narrateur en poète, de la visite des sites à la contemplation de la mer, tout chez Henri passe par le truchement littéraire : il appréhende le monde comme un objet de seconde main, si l’on peut dire. Ses préparatifs pour le voyage le montrent bien :

Nous allions voir la mer. Je pris avec moi mes autorités : La Mer de Michelet, La Mer de Richepin. Frappant de petits coups sur les tranches pour faire envoler la poussière, je me dis :

«Avec ça, rien à craindre !»

J’ajoutai à ces deux livres Les Paysans de Balzac, pour le cas où je serais obligé de faire quelque excursion en pleine campagne, de causer avec un médecin ou un curé et d’admirer la nature.

Ses actes sont tous pareillement motivés par sa culture littéraire, mais la réalité ne correspondant pas en tous points aux fictions, la déception n’est jamais loin. Songeons à la visite dans une ferme, qui est un morceau remarquable, ou à la scène plus grinçante de la tentative de viol de Marguerite, la nièce dodue et innocente des Vernet.

C’est drôle et mordant, piquant et très juste. Le roman est assez osé parfois, pour l’époque, et la charge sensuelle ne saurait être ignorée. Le plaisir des sens, la nature sont en effet très présents sous la plume de Renard. Les comparaisons animalières aussi (quoi de plus normal pour l’auteur des Histoires naturelles ?). Ce qui n’empêche pas une certaine poésie parfois, qui naît au sein même du réalisme, comme dans cette métaphore bien assonancée :

La mer est moutonneuse. Un invisible et infatigable menuisier lui rabote, rabote le dos et fait des copeaux.

Voici un roman qui n’a pas pris une ride et qu’il est urgent de redécouvrir !

Cinéma mon amour

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Film noir. 100 All-Time Favorites, par Paul Duncan et Jürgen Müller, Taschen, 2014.

Attention, ce livre est dangereux ! Non seulement on peine à s’en détacher quand on commence à le lire, mais en plus, on se prend à trembler devant le nombre de films que l’on n’a pas vus, on songe qu’on reverrait bien une multitude d’autres, et on note sur une liste qui devient bientôt déraisonnablement longue tous les DVD qu’il va falloir acheter.

Car les 100 films ici rassemblés sont tous présentés de manière alléchante. Les photographies dominent, mais le texte n’est jamais vain, et on apprend beaucoup, on révise ses classiques aussi. Si le cinéma américain des années 1940-1950 est, comme on pouvait s’y attendre vu le sujet, prédominant, on trouve aussi des œuvres françaises, allemandes, britanniques, italiennes, et même japonaises. C’est que les auteurs n’ont pas limité leur sélection à ce que l’on qualifie habituellement de «film noir». Ils ont retenu des réalisations qui avaient, peu ou prou, certains caractères propres au film noir classique, du type Assurance sur la mort (1944) ou Les Tueurs (1946). Et cela fonctionne plutôt bien. Du Cabinet du docteur Caligari (1920) à Drive (2011), qui marquent les bornes temporelles de la sélection, en passant par La Brigade du suicide (1947),  Péché mortel (1948), Ascenseur pour l’échafaud (1958) ou Blue Velvet (1986), on envisage le septième art par le biais de l’esprit, de l’esthétique, du scénario noirs.

Je n’en dirai pas davantage, courez acheter ce pavé très bien fait et relativement bon marché. Moi, je dois aller voir Ossessione (1943), une adaptation par le jeune Luchino Visconti du roman Le Facteur sonne toujours deux fois de James M. Cain. Eh oui.