Exquis trépas

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Gabrielle Wittkop, Les Départs exemplaires, Verticales, 2012

Dans ce recueil ont été rassemblées cinq nouvelles caractéristiques de l’art précieux de Gabrielle Wittkop, dont deux inédites. On y retrouve les obsessions personnelles de l’auteure, transcrites dans un style sans pareil. La mort, qui donne son titre à la compilation, constitue le sujet principal de chaque texte et le protagoniste réel de l’œuvre comme de la vie. Les Derniers Secrets de Mr T. livrent, dans une Asie coloniale séduisante et fatale, à la végétation luxuriante et vaguement menaçante, un récit à plusieurs voix où les temporalités se chevauchent comme les témoignages, selon une méthode prisée de l’écrivaine, laissant le lecteur dans l’incertitude.

Idalia sur la tour, chef-d’œuvre absolu de cruauté glacée, la perle de ce recueil à mes yeux, déroule dans les brumes romantiques et funèbres du Rhin une sorte de conte gothico-victorien parfaitement maîtrisé.

Les Nuits de Baltimore nous entraînent quant à elles dans l’Amérique hallucinée et alcoolisée d’Edgar Allan Poe, où folie et lucidité n’ont plus de frontières, et où se perd le lecteur.

Une descente rappelle le goût de l’auteure pour les marginaux, les univers infernaux, la misère aux proportions mythologiques, le symbolisme du labyrinthe et des entrailles, qu’elles soient celles de la Terre mère vorace ou des êtres humains.

Enfin, l’hermaphrodisme, monstruosité (au sens premier) maintes fois abordée par Wittkop dans son œuvre, triomphe dans Claude et Hippolyte ou l’Inadmissible histoire du feu turquois, splendide récit ciselé ancré dans ce XVIIIe siècle à la fois raffiné et répugnant que Gabrielle Wittkop sait recréer comme personne grâce à l’intime connaissance qu’elle en a, et qui affleure aussi bien dans son écriture et son vocabulaire que dans les mille et un détails formant le fond et le décor de l’histoire.

Tous les univers, toutes les techniques narratives, tout l’esprit de l’auteure tels qu’on a pu les savourer dans ses autres écrits, notamment Le Nécrophile, Sérénissime assassinat ou La Marchande d’enfants, sont ainsi condensés, gemmes chatoyantes dans leur écrin de papier.

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The queen Bettie

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Bettie Page, reine des courbes, de Petra Mason, photographies de Bunny Yeager, Huginn & Muninn, 2014

Bettie Page (1923-2008) est incontestablement la plus célèbre pin-up des années 1950. Icône fétichiste autant que modèle de photos de charme, elle a posé pour des milliers de clichés au cours de sa relativement brève carrière (elle quitte les spots en 1957 et change radicalement de vie).

Après avoir sombré dans l’oubli pendant deux décennies, elle est remise en lumière dans les années 1980 par quelques admirateurs passionnés, et devient une source d’inspiration majeure pour des apprenties pin-up et des icônes contemporaines telle Dita von Teese.

Ce beau livre relié explore la collaboration fructueuse entre la jolie brunette et la toute jeune Bunny Yeager, elle-même ex-pin-up devenue photographe. Au cours de l’année 1954, en Floride où Bettie va passer sept mois, les deux femmes vont nouer une relation professionnelle qui débouche sur certains des plus beaux clichés de Bettie. Photos glamours, nus sans aucun caractère pornographique, scènes pleines d’humour et d’énergie se déclinent au fil des pages, souvent en noir et blanc, parfois dans de belles versions peintes à la main. Partout, la vitalité et la joie du modèle jaillissent des images. La beauté parfaite du corps et du visage de Bettie est magnifiée par l’art de Bunny Yeager.

La reproduction des illustrations est de bonne qualité, mais le texte, dans sa traduction française, n’a de toute évidence pas bénéficié d’un travail éditorial soigné. Les coquilles et erreurs sont nombreuses, ce qui est vraiment fâcheux. Je conseille donc aux amateurs de Bettie Page d’acheter le livre dans sa version anglaise, pour que le bonheur des yeux ne soit pas amoindri par ces imperfections textuelles très énervantes.

Si vous aimez Bettie Page, je recommande vivement le film de 2005 réalisé par Mary Harron, avec la ravissante Gretchen Mol dans le rôle-titre : The Notorious Bettie Page.

Une ville pas comme les autres

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Juliette Rigondet, Un village pour aliénés tranquilles, Fayard, 2019

Dans cet ouvrage solidement documenté et pourvu de quelques photographies en noir et blanc, Juliette Rigondet revient sur l’histoire un peu particulière de la petite ville de Dun-sur-Auron, dans le Cher. Une ville qu’elle connaît bien, puisqu’elle y a grandi. Pourquoi dis-je « particulière » ? Parce que Dun fut le lieu d’une expérimentation originale et réussie, qui se poursuit de nos jours : celle de l’accueil familial de personnes souffrant de troubles mentaux.

Tout commence en décembre 1892. Le docteur Auguste Marie, de l’hôpital Sainte-Anne à Paris, vient s’installer à Dun-sur-Auron en compagnie de vingt-quatre patientes classées parmi les « aliénés tranquilles » – comprenez des malades (séniles, dépressifs ou psychotiques) jugés non dangereux pour autrui comme pour eux-mêmes. L’auteure explique pourquoi cette ville a été choisie, comment s’effectuent la sélection des patientes (des femmes seulement à l’origine, même s’il y aura des entorses à cette règle au cours des décennies suivantes, et plutôt âgées pour éviter tout risque de grossesse – là encore, cette règle des origines sera contournée par la suite) et celle des familles d’accueil. On découvre la genèse de cette expérience thérapeutique originale mais non inédite : Auguste Marie avait observé en Écosse une semblable démarche, et il existait en Belgique des « colonies » (c’est le terme employé à l’époque) de placement des « fous » parmi la population.

Juliette Rigondet revient dans un premier temps sur la vie et le parcours d’Auguste Marie, pose le contexte socio-économique et rappelle brièvement les grandes tendances de la psychiatrie de l’époque, ainsi que les insuffisances, voire les francs dysfonctionnements, des asiles d’aliénés à la fin du XIXe siècle. Dans une deuxième partie, elle s’attache plus particulièrement aux pensionnaires, choisissant quelques figures marquantes et représentatives qu’elle a pu suivre grâce aux documents d’archives et, pour les plus récents, en s’appuyant sur des témoignages. Cette section est très intéressante et touchante, sans pathos ni mièvrerie. Elle soulève la question de savoir si toutes ces femmes étaient vraiment « folles », ou si les malheurs, la misère, la malchance plus que des raisons médicales réelles n’ont pas contribué à les mener jusqu’à Dun. L’auteure cite parfois des lettres de patientes ou de proches, qui manifestent en creux la toute-puissance de l’administration médicale. Une troisième partie concerne les « nourriciers », que l’on désigne aujourd’hui sous l’appellation de « famille d’accueil ». La tonalité sociologique est encore plus marquée ici, et nous renseigne sur les tenants économiques, moraux, sociaux et culturels de cette expérimentation. On apprend aussi bien à quoi devaient jadis et doivent aujourd’hui ressembler les logements destinés à accueillir les malades que la nature et l’évolution sur cent ans des rapports entre ceux-ci et les gens de la ville, entre séparation et acceptation, tolérance et moqueries. La dernière partie s’attache à la spécificité de ce village hôpital, aux types de soins dispensés, hier et aujourd’hui, à Dun, à l’importance de la structure hospitalière dans le tissu économique et social, au travail des pensionnaires ainsi qu’à leur sexualité. Elle soulève de nouveau des questions, sans prétendre apporter une réponse définitive ou donner un avis péremptoire, ce qui est bienvenu.

Le ton général de l’ouvrage est plaisant : sans verser dans l’angélisme, il propose une vision objective, abordant le pour et le contre, ne reculant pas devant les critiques mais peignant également les réussites de ce mode de soins. Le seul reproche que je puis faire est que le livre comporte des coquilles, nombreuses dans certains passages. Le travail éditorial aurait pu être plus soigné. Cela n’empêche cependant pas d’apprécier cette lecture, et de saluer le talent de Juliette Rigondet qui, par son style agréable et son étude organisée en chapitres brefs et pertinents, présente avec brio ce « village pour aliénés tranquilles ».

Colette et Alexandra David-Néel, des planches aux mots

Colettevagabonde2_20188281149_largeSi, comme moi, vous avez eu la chance de grandir dans une certaine familiarité avec les écrits et photographies de Colette, vous avez sans doute déjà lu La Vagabonde. Moins connu sans doute que la série des Claudine et que Chéri, ce beau roman publié en 1910 s’appuie en grande partie sur la vie de l’auteure : Renée Néré est une artiste de café-concert, comme le fut Colette, et une ex-femme de lettres. Épouse divorcée d’un artiste (dans le livre, un peintre, dans la réalité, l’écrivain Willy) qui a brisé son cœur et ses illusions, elle est indépendante, un peu farouche, un peu bohème. Comme sa créatrice, amoureuse inconditionnelle des chats et des chiens, Renée a une chienne, Fossette.

Je ne raconterai pas l’histoire, qu’il faut découvrir dans la langue ciselée et follement élégante de Colette, qui ne dédaigne pas non plus de recourir au parler des gens du théâtre populaire. Je dirai simplement que cette plume riche et diverse transcrit à merveille l’esprit de la Belle Époque et nous transporte sans effort loin de ce quotidien souvent médiocre et décevant qui est le nôtre, tout en peignant le portrait d’une femme farouchement libre, fût-ce au prix de la solitude.

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Alexandra David-Néel, Le Grand Art, Le Tripode, 2018

Ce roman peut être lu en regard d’un autre, qui lui est contemporain : le délicieux Le Grand Art, signé par une jeune Alexandra David-Néel. Demeuré inédit jusqu’en 2018, où il a été publié par les éditions du Tripode, ce beau roman à la première personne conte l’existence mouvementée d’une jeune chanteuse lyrique, de la misère à la gloire, et peint avec bonheur les dessous pas toujours très propres du théâtre et de l’opéra, de la bourgeoisie et de la petite noblesse des années 1900. Il nous fait pénétrer aussi dans l’univers des courtisanes, figures clés pour comprendre la société et les mentalités d’alors. Enfin, comme le texte de Colette, Le Grand Art chante une vocation plus forte que les aléas de la vie, et la vitalité combative de l’esprit artiste, envers et contre tout. Un livre comme on n’en fait plus…

Dans l’intimité des mots et des choses

Nous avons beau assigner des règles au langage, essayer de lui faire entendre raison par la grammaire, la logique et autres astuces destinées à le faire entrer dans un cadre, rien n’y fait. Les mots continuent de ricaner dans l’ombre, à nos dépens. Dans ces conditions, sommes-nous condamnés à parler à côté ? Sans doute. Mais si cette condamnation devenait une chance, si elle nous permettait une plus grande liberté, de prendre le large par la parole ? (Préface, p. 8-9)

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La Vie secrète des mots et des choses, d’Alain Roussel, Éditions Maurice Nadeau, 2019

Voici un livre que l’on ne peut écrire qu’au terme d’une longue fréquentation des mots. À travers les quatre textes réunis dans ce recueil (un inédit, les autres déjà parus, indépendamment les uns des autres, et dont l’un a été remanié) éclate en effet l’intimité tout à la fois joyeuse et savante d’Alain Roussel avec la langue française.

Les textes sont présentés selon une gradation vers l’abscons, l’absent, l’abstrait.

D’abord, on découvre « La vie privée des mots », ou la très personnelle collection de mots du narrateur, qui s’exprime à la première personne et nous invite à pénétrer son univers mental, ses rêveries langagières. Prêtant sa voix – sa plume – aux mots devenus vivants (enfin, ils le sont déjà, n’est-ce pas ? Disons qu’ils acquièrent ici un supplément d’être), il invente leur histoire, leur caractère, leur généalogie en convoquant divers domaines  et centres d’intérêt qui lui sont propres, tels l’ésotérisme, l’alchimie, les spiritualités, la poésie… Il joue encore sur les rapprochements sémantiques, étymologiques, phonétiques (pratique de la cabale phonétique), s’appuie sur la forme même des lettres, qui devient signifiante, comme un hiéroglyphe nouveau. Il s’inscrit, ce faisant, dans une lignée d’écrivains penseurs des mots, des lettres en tant que signes, et de leur rapport au réel : Nodier, Hugo, Rimbaud, Raymond Roussel, Leiris, entre autres. Certains passages expliquent ce travail ; ainsi, p. 64 :

À une certaine façon de réveiller les vocables par la sonorité, de les secouer dans leur graphie, de les démasquer par tous les moyens, y compris l’étymologie, la mythologie, voire l’ésotérisme et l’hermétisme, de les mettre à nu – avec l’espoir de découvrir mon propre visage –, je ne peux nier sans mauvaise foi que j’en suis l’auteur [de cette collection de mots].

D’un mot au suivant, d’un développement aux notes surréalistes à l’autre, on rebondit, glisse dans une spirale qui finit par réunir tous les acteurs-mots de ce drame malicieux, comme dans les comptines de notre enfance qui formaient une boucle infinie. Au fil de ces vies farfelues, des artistes pointent leur nez, des personnalités comme Freud aussi (qui apparaît ici bien polisson, auprès de la joycienne Miss Molly aux beaux mollets, et des filles linguistiques de la psych-ana-lyse, Anna et Lise). Des souvenirs se mêlent à des aventures amoureuses fantaisistes nées de l’étude des mots, parsemés de citations et évocations littéraires. Finalement, la réalité finit par être subjuguée aux mots et aux lettres, qui deviennent, si j’ose dire, l’alpha et l’oméga du monde.

Après ces visions – au sens où le narrateur se fait voyant, à la manière d’un Rimbaud facétieux – poétiques et drolatiques, aux accents quelquefois rabelaisiens, une deuxième section, « Lettres d’amour », met en scène la liaison épistolaire et amoureuse entre deux lettres, l et r. C’est l’occasion d’une débauche de mots passionnés autour des… mots. Les lettres présentent toutes les étapes d’une histoire d’amour qui finit mal : la séduction, la passion charnelle, la trahison et, enfin, la rupture. Le vocabulaire, parfois très cru, et l’imaginaire érotique ne manqueront pas de rappeler au lecteur quelques correspondances fameuses entre lettrés d’antan.

La partie suivante, joliment intitulée « L’ordinaire, la métaphysique », manifeste un certain parti pris des choses. Chaise, fenêtre, pied, chemin… sont explorés par la pensée, dégagés de leur réalité physique. C’est l’occasion d’une nouvelle réflexion à la première personne, qui semble offrir au narrateur la possibilité de s’explorer lui-même à travers cette vie abstraite des choses les plus banales. Par moments, des images, des mots, des objets affleurent, qui avaient été étudiés dans les textes précédents, créant une forme de continuité dans cet ensemble en apparence disparate, et trahissant les intérêts récurrents de l’auteur.

Le recueil se clôt sur « La poignée de porte », audacieuse tentative d’exprimer ce qu’il y a d’insaisissable et d’inaccessible en toute chose. Une résistance au dire et à la connaissance qui est aussi constante qu’ignorée dans nos vies quotidiennes peu sensibles à ces questions, non ?

 

(Retrouvez sur ce blog deux autres recensions de livres d’Alain Roussel : Le Labyrinthe du singe et La Phrase errante.)

La prostitution jadis, en mots et en images

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Splendeurs et misères. Abécédaire de la prostitution au XIXe siècle, par Isolde Pludermacher et Claire Dupin de Beyssat, Flammarion / Musée d’Orsay, 2015.

Une gourmandise, voilà ce qu’est ce tout petit livre paru à l’occasion de la belle exposition que le musée d’Orsay proposa en 2015 autour du thème de la prostitution. Sous sa couverture ornée d’une friponne très enjuponnée, un trésor de dessins, gravures, peintures et photographies illustrant une sorte d’abécédaire. D’« Alcool » à « Voiture » en passant par « Bottines », « Client », « Opéra », entre autres, les auteures ont rassemblé une multitude d’informations pour mieux comprendre ce qu’était le monde des relations tarifées en France (et surtout à Paris) du Second Empire à la Belle Époque. Émaillant le propos, des citations d’œuvres littéraires contemporaines (Huysmans, Zola, Maupassant, Edmond de Goncourt, Paul Adam…)  ou empruntées à des auteurs comme Gustave Macé, chef de la sûreté, qui produisit divers ouvrages issus de son expérience professionnelle, notamment Gibier de Saint-Lazare (le gibier en question, ce sont les « filles », comme on les appelle alors). On y lit la vie des cocottes et des demi-mondaines, comme Nana dans la fiction ou Valtesse de La Bigne dans la réalité, aussi bien que celle des prostituées du bas de l’échelle, comme les pierreuses ou les filles à soldats.

Du côté des illustrations, on croise pareillement de nombreux artistes : Forain, Degas, Toulouse-Lautrec, Béraud, Steinlen, Rops, Manet, Kupka, parmi d’autres. Les peintures alternent avec les illustrations de presse et les photographies, créant une variété plaisante.

L’ensemble offre un panorama du sujet tel qu’il était perçu par les artistes, les bourgeois et les autorités de l’époque. L’ouvrage est assez bref, il ne s’agit évidemment pas d’une étude scientifique, et il n’a aucune prétention à l’exhaustivité. Mais tel qu’il est, il permet une découverte amusante et légère d’un sujet que l’on peut qualifier d’obsédant au XIXe siècle.

Un bouquet fin-de-siècle : Jean Lorrain en quelques textes méconnus

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Jean Lorrain, Miscellanées, Lille, Les Âmes d’Atala, 2019.

Écrivain prolifique de la décadence, Jean Lorrain (1855-1906) a, comme ses collègues, publié un grand nombre de textes dans des journaux et revues. Beaucoup ont été rassemblés en recueils par divers éditeurs. Aujourd’hui, les Âmes d’Atala font paraître le leur, sous le joli titre un tantinet désuet de Miscellanées – nom parfaitement adapté dans la mesure où, comme le confesse d’ailleurs l’éditeur scientifique des textes, ce recueil propose un mélange hétéroclite. Les écrits choisis sont regroupés en cinq sections : des contes, des impressions de voyage, deux récits inspirés par l’amitié tournée au vinaigre entre Lorrain et Jeanne Jacquemin, des textes autour de Salomé et enfin deux histoires de crimes. Tous les textes ne se valent pas, me semble-t-il ; certains sont assez anecdotiques. D’autres, en revanche, sont de petits bijoux qui reflètent à merveille l’art de Lorrain, son style ciselé et son imaginaire violent et bigarré.

Dans les contes, les nains fantastiques de l’araignée du Néthou précèdent les oies féeriques de Normandie, objets d’un récit légèrement patoisant. Un pastiche de conte de princesse est entrecoupé de scènes mettant en scène deux Anglaises contemporaines assez vulgaires, tandis que des rêveries ouvrent la porte à des visions cruelles et esthétiques.

Du côté des impressions de voyage, la vision très stéréotypée d’une Espagne pétrie de dévotion morbide et d’excès précède une promenade pittoresque au fil de la Seine, laquelle est suivie d’une plongée dans les quartiers de la prostitution à Marseille, où les femmes perdues sont tout à la fois viande et masques.

Les textes mettant en scène la « peintresse des yeux » Jeanne Jacquemin parlent d’art, d’esprit et de sensualité. Ils sont intéressants notamment en ce qu’ils montrent la technique du remploi littéraire : d’un texte à l’autre, nombre d’expressions, de phrases sont reprises. Une économie d’effort fréquemment observée chez les auteurs qui publiaient beaucoup dans les journaux. Ils illustrent aussi la fameuse dent dure de Lorrain envers ses contemporains.

Les textes associés à Salomé, figure chérie de la fin du siècle, évoquent ici la tentatrice fatale, là les avatars artistiques de la Danseuse. Dans l’un, les masques font leur retour sur un mode burlesque, tandis qu’un autre est l’occasion d’un portrait d’Oscar Wilde, auteur d’une Salomé théâtrale qui fit date.

Les deux derniers venus dans le livre sont très dissemblables. Le premier, fort réussi, est une fiction qui fait d’une couleur l’origine d’un meurtre (il fallait y penser !), alors que le second se présente comme le récit d’une visite à la morgue et sur les lieux supposés d’un crime. Tous deux exaltent un macabre emprunt de fascination propre à l’esprit décadent.

Somme toute, ce recueil varié se lit avec plaisir et permet d’envisager diverses facettes de l’art de Jean Lorrain, dont le visage aux yeux lourds orne la couverture du volume. Pour ne rien gâcher, le livre est charmant avec son costume violet au toucher délicieusement doux. Le violet dont Lorrain écrit, dans la nouvelle Le Vieux Rose : « Le violet est cruel, humble, rampant, sinistre ; les crimes des évêques, trahisons et supplices, flamboient dans ses reflets », et qui revêtait déjà, dans une nuance un peu différente, les couvertures de la célèbre Bibliothèque décadente des éditions Séguier… Bref, une couleur parfaite pour accompagner ces mots fin-de-siècle.

Si vous souhaitez vous procurer cet ouvrage, vous pouvez écrire directement à l’éditeur. Vous trouverez les informations de contact sur son site : https://zamdatala.net/