Le roman de Jean Harlow, comète platine

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Platine, de Régine Detambel, Arles, Actes Sud, 2018.

Jean Harlow, pour tous les amoureux du cinéma hollywoodien de l’âge d’or, est une légende. Première bonde platine (du moins, la plus célèbre des années trente), actrice au sourire ravageur et à la plastique exploitée à outrance par les studios, elle fut l’un des modèles revendiqués par Marilyn Monroe, et par bien d’autres blondes platine des années cinquante et soixante, au point qu’un film lui fut consacré (Harlow, 1965 – film de la Paramount sur une star de la MGM).

J’ai vu par le passé de nombreux films de Miss Harlow, et je connaissais évidemment sa fin tragiquement précoce (elle est morte à 26 ans, après d’atroces souffrances) ; j’avais regardé ses photos, aimé sa fraîcheur, qui parvenait à s’exprimer en dépit du maquillage outrancier et des cheveux malmenés par le fer à friser et les décolorations agressives). Mais le livre de Régine Detambel jette une autre lumière sur cette figure emblématique du glamour. Dans un style extrêmement travaillé, l’auteur peint sa vie de comète, en s’appuyant vraisemblablement sur des sources nombreuses et solides. Parfois elle laisse parler (enfin, penser, devrions-nous dire) la mère, possessive, le beau-père, malsain, ou Harlean elle-même – Harlean, pas Jean : Régine Detambel tient à présenter la femme et non la créature cinématographique, qui a choisi comme pseudonyme le nom de jeune fille de sa mère (docteur Freud, êtes-vous là ?).

Le texte, relativement bref, replace la jeune femme à la vie douloureuse dans son époque : de sa jeunesse dans les années vingt à la gloire absolue dix ans plus tard, en famille ou parmi les stars. On est immergé dans l’atmosphère des studios, on observe le poids écrasant d’une machine bien huilée, qui crée, contrôle, aliène ses acteurs et actrices. Combien furent broyés ? Cette présentation, qui sonne juste, n’est cependant pas documentaire. Il ne s’agit en aucun cas d’une biographie classique. Certes, le récit suit le fil chronologique, mais c’est un roman, comme l’indique d’ailleurs la couverture. C’est peut-être ce qui a fait son succès.

Une fois le volume refermé, impossible de n’avoir pas envie de voir ou revoir les nombreux films de celle qui fit fantasmer, à un point que l’on ne saurait imaginer aujourd’hui, les États-Unis et l’Europe, et ce, avec un œil neuf, plus sensible à la (très jeune) personne qui existait sous les fards, la soie, les boucles trop rigides et le maquillage. Une personne qui a énormément souffert, mais reste dans notre imaginaire, à mille lieues de la sordide réalité, l’une des créatures les plus lumineuses qu’ait enfantées le cinéma.

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La photographie, art sensible. Deux expositions à ne pas manquer

Ombres et lumière : Daido Moriyama et Nicéphore Niépce

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Daido Moriyama, Sans titre, Tokyo, Japon. Photographie issue de la série « View from the Laboratory », 2008. © Daido Moriyama Photo Foundation, courtesy of Akio Nagasawa Gallery (Tokyo) et Galerie Jean-Kenta Gauthier (Paris)
Ce cliché montre la reproduction de la photographie Le Point de vue du Gras au-dessus du lit de Daido Moriyama.

Je vous ai déjà parlé de Daido Moriyama en 2016, à l’occasion de la superbe exposition de la Fondation Cartier pour l’art contemporain (voir l’article). Cette fois, c’est le toujours très dynamique musée Nicéphore-Niépce de Chalon-sur-Saône qui invite l’artiste japonais. Ce choix n’est pas arbitraire : Daido Moriyama possède, affichée au-dessus de son lit, un tirage de la première photographie de l’histoire (Le Point de vue du Gras, 1827), prise selon le procédé de l’héliographie inventé par Nicéphore Niépce. La plaque d’étain originale est aujourd’hui conservée à Austin, au Texas, où Daido Moriyama est allée la voir de ses propres yeux en 2015, après en avoir tant observé la reproduction. Les travaux du père de la photographie ont pendant des décennies été une source d’inspiration et surtout d’étude pour le Japonais qui, en 2008, alors qu’il avait 70 ans, vint même en France, à Chalon-sur-Saône et Saint-Loup-de-Varennes (où se trouve la maison de Niépce), pour un pèlerinage sur les lieux de l’invention d’un art auquel il a voué sa vie. C’est la série de photographies prises à cette occasion (« View from the Laboratory », 2008), ainsi que d’autres, également liées au travail de Nicéphore Niépce, toutes en noir et blanc, qui sont exceptionnellement réunies à Chalon.

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Daido Moriyama, Sans titre, Chalon-sur-Saône, France. Photographie issue de la série « View from the Laboratory », 2008. © Daido Moriyama Photo Foundation, courtesy of Akio Nagasawa Gallery (Tokyo) et Galerie Jean-Kenta Gauthier (Paris)

Deux salles sont dévolues à l’exposition : la première, à l’étage, rassemble les photographies prises par Moriyama à Chalon et Saint-Loup-de-Varennes en 2008. On retrouve les ingrédients habituels de l’art de Moriyama : travail sur les lignes, textures, ombres, cadrages inattendus, spontanéité des scènes capturées, aspect grenu et forts contrastes, richesse des noirs, etc. On retrouve aussi ces images où apparaît, ombre fantomatique, la silhouette du photographe, humanité à peine « sensible » prise dans l’objet inanimé observé. Les rapports entre l’œuvre du photographe japonais et celle de son prédécesseur français, qui n’avaient rien d’évident a priori (si l’on n’a pas lu les écrits de Moriyama), se révèlent, notamment autour de la question primordiale de la lumière et de l’ombre.

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Daido Moriyama, Sans titre, Chalon-sur-Saône, France. Photographie issue de la série « View from the Laboratory », 2008. © Daido Moriyama Photo Foundation, courtesy of Akio Nagasawa Gallery (Tokyo) et Galerie Jean-Kenta Gauthier (Paris)

Lorsque je plonge au plus profond de ma mémoire visuelle, le paysage d’un jour d’été lointain ressuscite et me revient. Est-ce une arrière-cour vue depuis la fenêtre ? Des formes indistinctes d’arbres et de maisons sont fixées sur la plaque enduite d’asphalte. Leurs contours sont presque effacés, la lumière et l’ombre voltigent et se confondent dans une atmosphère granuleuse, l’image a l’air fossilisée. Ce paysage d’un jour d’été date d’il y a exactement cent cinquante-sept ans, il est apparu sous les yeux d’un chimiste du nom de Nicéphore Niépce, qui habitait Saint-Loup, un village retiré de France. C’est la première « photographie » au monde. Bien évidemment, je n’ai pas été directement témoin de cette scène. J’ai découvert cette image dans un album photo il y a une dizaine d’années. (Memories of a Dog, 1984)

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Daido Moriyama, Eyeball, Setagaya-ku, Tokyo. Photographie issue de la série « Lettre à Saint-Loup », 1990. © Daido Moriyama Photo Foundation, courtesy of Akio Nagasawa Gallery (Tokyo) et Galerie Jean-Kenta Gauthier (Paris)

La seconde salle, que l’on atteint après avoir traversé les collections permanentes du musée – une bonne occasion de les redécouvrir après les avoir vues à travers l’objectif de Moriyama – se situe au rez-de-chaussée, dans le vaste espace dévolu aux expositions temporaires. On y voit les clichés pris à Austin (Texas) et à Tokyo. Quelques superbes tirages de très grand format, comme Eyeball (1990), de la série « Lettre à Saint-Loup », captent l’attention. Ailleurs, ce sont des séries où se manifeste l’art d’extraire la poésie du plus humble objet du quotidien, de fixer ce qu’un individu (le photographe) perçoit du réel et du présent. Daido Moriyama a le don de faire voir ces choses qui nous entourent et que nous ne regardons jamais vraiment. Un « parti pris des choses » aussi poétique et fascinant que celui de Francis Ponge.

Informations pratiques
Daido Moriyama, un jour d’été, jusqu’au 20 janvier 2019, musée Nicéphore-Niépce, 28 quai des Messageries, 71100 Chalon-sur-Saône. www.museeniepce.com

 

À voir également

La photographie, art des lignes

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Cig Harvey, The Pale Yellow Cadillac, Sadie, Portland, Maine, 2010. © Cig Harvey

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Augusto Cantamessa, Breve Orizzonte, 1955. © Augusto Cantamessa, concession de Bruna Genovesio et Patrik Losano

Si vous aimez la photographie, il y a, en cet automne, d’autres expositions à ne pas manquer. Parmi elles, celle proposée par la Propriété Caillebotte, à Yerres. Présentant 126 clichés (tirages originaux) de la collection Gilman et Gonzalez-Falla, cette manifestation réunit de véritables chefs-d’œuvre autour d’un fil directeur : les lignes. On y admire le travail d’artistes majeurs de toutes nationalités : Eugène Atget, Rineke Dijkstra, Man Ray, Walker Evans, Harry Callahan, Henri Cartier Bresson, Ilse Bing, Karl Blossfeldt, Hiroshi Sugimoto, parmi bien d’autres. Tous ont capté dans leurs œuvres la beauté des lignes, qu’elles soient « instantanées » (selon le mot de Cartier Bresson), droites, parallèles, courbes, qu’elles relèvent de la nature ou de constructions humaines, d’un édifice ou du corps humain. C’est la puissance formelle des images qui est mise en lumière, sans bornes géographiques ou temporelles. Ici, l’image est réaliste, là, elle tend à l’abstraction ; celle-ci est en couleurs, celle-là, en noir et blanc ; l’une date du milieu du siècle passé, l’autre, d’aujourd’hui ; toutes exaltent l’importance de la ligne, saisie par l’œil du photographe et transformée en art. On assiste ainsi, au fil de la visite, à ce phénomène magique, alchimique, de transmutation du réel en art, par le biais d’une volonté subjective qui a su, à un moment donné, extraire de son contexte et soumettre à un cadrage précis un morceau de monde.

La beauté des lignes, chefs-d’œuvre de la collection Gilman et Gonzalez-Falla, jusqu’au 2 décembre, Propriété Caillebotte, 8 rue de Concy, 91330 Yerres. proprietecaillebotte.com

Des voix et des vies

Si tant est que ça l’ait été un jour, il n’est désormais plus possible de raconter l’histoire d’une personne de manière linéaire, ou comme on dit, du berceau à la tombe. Personne ne vit comme ça.

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Ásta, de Jón Kalman Stefánsson, traduction d’Éric Boury, Paris, Grasset, 2018.

Ce que dit le narrateur de cette nouvelle œuvre de Jón Kalman Stefánsson, c’est ce que met en pratique l’écrivain, dans chacun de ses romans. Dans Ásta (nom du personnage féminin censément principal), on retrouve les biographies entrecroisées et bondissant d’une époque à l’autre qui nous avait séduits dans les précédents ouvrages. Il en résulte une lecture parfois complexe pour qui veut suivre précisément le fil des existences ; une lecture qui reflète le fonctionnement de la mémoire et des souvenirs : parfois, les choses se brouillent, le sens se perd, et ne restent que des moments, qui, assemblés, finissent par former le tableau d’une vie.

Roman polyphonique avant tout, Ásta donne à lire le récit chaotique d’un agonisant plus lucide que jamais, les lettres d’une femme (l’héroïne) à son amant parti, les pensées d’un narrateur écrivain islandais (Stefánsson s’amuse à provoquer chez le lecteur le désir bien connu d’identifier le personnage et son créateur). Les époques se chevauchent, et prouvent que rien ne change jamais vraiment dans le cœur et l’âme des hommes. Seules les circonstances évoluent, et elles sont si peu de chose, au fond.

Fidèle à lui-même, l’auteur accorde une place prépondérante aux femmes, transcende la médiocrité du réel pour atteindre la poésie, et peint avec une tendresse teintée de désespoir les errances que sont les existences humaines. Ce qui est nouveau, à mon sens, ce sont ces interventions de l’écrivain qui traitent du monde comme il va (assez mal), des problèmes cruciaux de nos sociétés qui courent à leur perte (écologie, capitalisme destructeur, précipitation généralisée…), du sort de la littérature aussi (« La littérature a-t-elle été repoussée dans ce périmètre, ferait-elle désormais partie du divertissement, de l’industrie ? Un écrivain islandais est un macareux moine »). Ironie, sensibilité sans sensiblerie, maîtrise des mots et de leur pouvoir évocatoire – par une sorte de mise en abîme, les personnages sont tous pareillement conscients de l’importance vitale des paroles et des écrits (c’est par exemple évident dans cette remarque : « Parfois, on a l’impression qu’on pourrait envoyer les gens dans la tombe rien qu’en parlant d’eux au passé »), affleurent dans ce roman plus puissamment ancré dans le corps et le sexe que les précédents, mais assez semblables à eux par sa capacité à embrasser le sort de l’humanité à travers les destins de quelques figures particulières.

Si « certains mots portent en eux un séjour en enfer », ceux de Stefánsson, toujours aussi magnifiquement traduits par Éric Boury, portent toute la (triste et belle) vérité de notre condition.

(Si vous aimez Jón Kalman Stefánsson, allez voir sur ce blog les autres critiques relatives à son œuvre traduite en français, ainsi que les entretiens qu’il m’a accordés par le passé.)

Il était quatre blondes…

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Ultra blonde, de Didier Grandsart, Paris, éditions Nicolas Chaudun, 2014.

En mai 1933, la magazine Cinémonde organisait un concours, en partenariat avec la MGM. Son objet : élire la plus belle «blonde» de Paris, et l’envoyer en fanfare aux États-Unis pour rencontrer la déjà légendaire platinum blonde, l’actrice Jean Harlow. Ravissante, espiègle, spirituelle, celle-ci mourrait quatre ans plus tard, âgée de 26 ans seulement, après avoir tourné bien des films et être devenue un authentique sex-symbol, source d’inspiration pour de nombreuses femmes (Marilyn Monroe, Jayne Mansfield, ou plus récemment Madonna, ont affirmé leur admiration pour cette actrice). Mais ce n’est pas de Jean Harlow que parle ce livre même si, bien sûr, elle est évoquée à plusieurs reprises au fil des pages. Plus surprenant peut-être, il n’est pas non plus question de Marilyn Monroe, qui incarne pourtant, dans l’imaginaire collectif, LA blonde du XXsiècle.

L’auteur a choisi, parmi la foule de blondes qui ont illuminé le firmament cinématographique du siècle dernier, quatre femmes, quatre existences qui lui étaient particulièrement chères : Mae West (1893-1980), Jayne Mansfield (1933-1967), Kim Novak (1933) et Carroll Baker (1932).

La première, qui défraya la chronique par son impertinence, son indépendance, son talent aussi, a protégé sa vie privée. Elle s’engageait sur les planches (par exemple, avec ses pièces Sex et The Drag, à la fin des années 1920) ou devant les caméras (citons Lady Lou, en 1933), écrivait des textes qu’elle jouait ensuite. Défendant les minorités et fustigeant les inégalités autant que la discrimination, pourfendant la morale puritaine, elle s’attira les foudres de la censure et des ligues bien-pensantes. Le magnat de la presse William R. Hearst, par exemple, lui livra une guerre sans merci. Cela ne l’empêcha pas de poursuivre une longue carrière, au théâtre et même dans les night-clubs où, vieille déjà, elle chante entourée de beaux jeunes gens musculeux et peu vêtus. Ce n’est donc pas une surprise si cette femme libre renoue avec le 7e art à l’occasion de son rôle dans l’étrange Myra Breckinridge (1970), film qui explore les méandres de l’identité sexuelle, de la transsexualité et malmène allègrement le modèle viril américain.

Deuxième venue dans le livre, Jayne Mansfield, dont on se rappelle surtout la poitrine généreuse et le physique avantageux. Ce n’est pas un hasard : Jayne a tout fait pour être médiatisée grâce à son apparence. Pourtant, elle n’était pas un corps dénué d’âme, encore moins une poupée sans talent. Mariée et mère à 17 ans, elle veut depuis toute petite être actrice. Mais la concurrence est rude. Pour percer, elle met elle-même en scène ses débuts en misant sur son sex-appeal. Et cela fonctionne. Elle obtient de petits rôles, joue à Broadway, se taille un beau succès auprès du public. La presse la suit partout et elle en profite. On regarde aujourd’hui avec un sourire toutes ces photos, seins en avant et ventre rentré. Courtisée par Hollywood qui flaire son potentiel de star (c’est l’époque où l’on cherche une rivale à Marilyn), elle établit rapidement son personnage de blonde écervelée et amusante. Elle est ainsi parfaite dans La Blonde et moi (1956), de Billy Wilder. Le public la suit moins quand elle aborde des rôles plus dramatiques, comme l’année suivante dans Les Naufragés de l’autocar, d’après le roman de Steinbeck. Mariée à un M. Univers (si si) en 1955, Jayne conjugue carrière et vie de famille. Elle aura en tout cinq enfants (tout en conservant un corps de sirène) de trois mariages différents. Indépendante, elle tente de gérer seule sa carrière à compter de 1959, mais ce n’est pas une réussite. La presse et le public continuent cependant de la suivre à la trace et de se délecter de chacune de ses apparitions. Hélas, sa vie privée entame une spirale descendante : alcool, violences domestiques, déceptions à répétition et puis l’accident fatal, en 1967. Jayne meurt à 34 ans et entre dans la légende hollywoodienne.

Née la même année que Jayne, Kim Novak (dont le vrai prénom était Marilyn !) commence elle aussi sa carrière très jeune, et dès 1954, elle enchaîne les films. Les studios entreprennent (évidemment) d’en faire une énième rivale de Marilyn Monroe. Chaque photo affirme son érotisme mâtiné de douceur. Les réalisateurs, parfois très bons, lui confient des rôles souvent intéressants, qui lui permettent d’être remarquée. Lors de sa troisième collaboration avec George Sidney (La Blonde ou la Rousse, 1957), elle joue aux côtés de Frank Sinatra et Rita Hayworth. Mais c’est Sueurs froides, tourné juste après, qui la fait entrer au panthéon du cinéma. Hitchcock n’aime pas Kim Novak et ne manque pas une occasion de le faire savoir (il avait d’ailleurs choisi Vera Miles pour le rôle principal féminin, mais elle était tombée enceinte peu avant le tournage). Pourtant, l’actrice est parfaite dans le rôle de Madeleine/Judy, et son interprétation fait beaucoup pour le film. Très active dans les années 1960 (elle joue notamment dans Embrasse-moi, idiot ! en 1964, ou Le Démon des femmes de Robert Aldrich, en 1968), Kim Novak apparaît aussi beaucoup dans la presse, qui se délecte de tout ce qui touche à sa vie amoureuse. Le déclin professionnel s’amorce néanmoins, et elle ne connaîtra plus le succès éblouissant de Sueurs froides. Le cinéma, qui reflète en cela la société, préfère décidément la blondeur jeune, voire très jeune. 

Carroll Baker conclut la série de ces ultra-blondes. Après des débuts marqués par un viol et des déceptions à Hollywood, la jeune femme, décidée et indépendante, suit les cours de l’Actors Studio de Lee Strasberg, à New York. Là, elle se lie avec divers acteurs, dont James Dean, grâce à qui elle obtient un rôle dans Géant (teinte en brune, elle joue la fille d’Elizabeth Taylor, d’un an plus jeune qu’elle dans la réalité ! Magie du cinéma). Mais le succès, éclatant, lui vient après sa prestation éblouissante dans Baby Doll, d’Elia Kazan, d’après Tennessee Williams. Préférée pour ce rôle à Miss Monroe elle-même (plus âgée, il est vrai), elle devient pour le public l’incarnation absolue de cette poupée de chair au cœur d’un drame mêlant humiliation, sexualité frustrée et séduction juvénile. Exigeante, l’actrice ne trouve guère de rôles à sa mesure dans les années qui suivent. On veut la cantonner au même type de personnage. Après une période très difficile, elle renoue toutefois avec le succès, et interprète notamment, en 1964, la mère de toutes les blondes platines, dans le film Harlow de Joe Levine. Carroll Baker a travaillé jusque dans les années 1990, au cinéma puis à la télévision, mais sa gloire, en Europe du moins, a pâli rapidement, à l’instar de celle de Kim Novak. 

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Ce sont ces quatre destins que présente l’ouvrage, sommairement. Qui veut en savoir plus devra lire les biographies recensées en fin de volume. L’intérêt du livre réside surtout dans l’iconographie, assez riche et originale. Dans une maquette agréable et pop, qui attribue à chaque «blonde» sa couleur de police, le lecteur voit défiler des portraits promotionnels émanant des studios, des pages de magazines, des photos prises lors des tournages. Ces clichés, qui soulignent la fascination exercée par ces jolies blondes sur le public (encore que Mae West, qui n’était pas à proprement parler jolie, a séduit par son esprit au moins autant que par son apparence – elle détonne un peu, en ce sens, par rapport aux trois autres actrices présentées dans ces pages). On observe leur évolution, et surtout on touche du doigt leur transformation en icônes, au sens propre.

Le XXsiècle a indubitablement été, en Occident, celui de la femme blonde, d’une blondeur le plus souvent artificielle et poussée à l’extrême. Le magnétisme durable exercé par ces chevelures artificielles et les beautés qui les arboraient, à l’écran et sur papier glacé, n’a pas disparu. Didier Grandsart n’aborde pas vraiment la question tant esthétique que sociologique (et psychanalytique, peut-être ?) de la blondeur, mais il nous offre une exquise promenade dans un monde glamour et souvent cruel, où la femme, quelque belle et envoûtante qu’elle soit, ne saurait être réduite à un simple objet.

Hedy Lamarr, par-delà la beauté

L’extrême beauté est sans doute un fardeau plus lourd à porter qu’on ne le pourrait croire. Je ne parle pas de la joliesse ou de la beauté trafiquée, fabriquée, de commande, mais de celle qui irradie de certains êtres de manière naturelle. Celle qui subjugue et qui, magnifiée par l’artifice (lumière, maquillage, costumes, etc.), crée une icône qui finalement prend le pas sur la personne réelle aux yeux des autres.

C’est ce qui est arrivé à de nombreuses stars, pour leur malheur. Parmi elles, Hedy Lamarr (1914-2000).

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Hedy Lamarr dans Ziegfeld girl (1941). 

Sa beauté ne fut pas qu’une malédiction, évidemment : associée à un caractère bien trempé et une volonté forte, elle permit à la très jeune Hedwig Eva Maria Kiesler, fille de la bourgeoisie juive viennoise, de se faire connaître, avec le sulfureux Extáze (1933), qui scandalisa par son érotisme franc (l’actrice y apparaît nue, et joue une scène d’orgasme !), puis dans une interprétation scénique de la gloire nationale, l’impératrice Élisabeth, dite Sissi. Cette même beauté doublée d’intelligence lui ouvrit les portes d’Hollywood, par l’entremise, d’abord, de Louis B. Mayer. C’est encore elle qui lui permit de se marier à de multiples reprises avec des hommes fortunés et puissants (son premier mari, Friedrich Mandl, était un richissime fabricant d’armes, qui fournit notamment les nazis et l’Italie fasciste dans les années 1930 ; elle le quitta au bout de quatre ans, dans des circonstances parfaitement rocambolesques). Mais le pendant de ces succès, dès cette époque, c’est l’impossibilité d’être vue comme autre chose qu’une belle statue. D’être prise au sérieux et reconnue.

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Document de presse, D.R.

Pourtant, Hedy Lamarr était d’une intelligence remarquable. Un esprit inventif, traversé d’idées géniales. Elle travailla à améliorer de nombreux objets du quotidien, participa aux côtés du milliardaire Howard Hughes à la création d’un nouveau design plus aérodynamique pour les avions, entre autres choses. Pendant la Seconde Guerre mondiale, songeant qu’il fallait inventer un système sûr pour téléguider les torpilles, elle mit au point, en collaboration avec le musicien et inventeur George Antheil (1900-1959), un système de codage des transmissions par étalement de spectre par saut de fréquence, dont elle déposa le brevet (intitulé Secret communication system) en 1941 (il fut enregistré l’année suivante). Les deux inventeurs en firent don à la Navy, qui l’oublia dans un coin. Pour un temps du moins ; car la technologie progressant, on se mit à utiliser le système présenté par ce brevet Lamarr-Antheil au moment de la crise des missiles de Cuba, puis pour les GPS, les téléphones mobiles ou, plus récemment, le Wi-Fi. En 1941, on n’en était pas là, et on demanda à la belle de participer à l’effort de guerre d’une manière plus conforme aux attentes des studios et des autorités en tous genres de l’époque – c’est-à-dire en jouant de ses charmes pour distraire les soldats. Elle le fit, comme ses collègues Marlene Dietrich, Rita Hayworth, Betty Grable et bien d’autres, et très efficacement : elle amassa des millions pour l’État en vendant des emprunts obligatoires, parfois en échange de baisers.

 

Sa filmographie est aujourd’hui largement oubliée (Algiers, Boom Town, Samson and Delilah, Dishonored Lady, The Strange Woman…). De fait, elle n’eut pas eu la chance de jouer beaucoup de grands rôles dans de bons films. Les studios préféraient la cantonner aux rôles de beauté ténébreuse, de séductrice exotique (oh, le ridicule personnage de Tondelayo dans White Cargo !). Elle n’eut pas la carrière de Garbo ou Dietrich, malgré son visage sublime. Elle tenta de produire elle-même deux films, mais le second, péplum qui s’avéra un échec monumental, la laissa sur la paille…

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Hedy Lamarr. Document de presse, D.R.

À la frustration de n’être pas reconnue, à l’échec professionnel et financier, au fiasco de sa vie privée, à la crainte de vieillir aussi, vint s’ajouter la drogue, qu’elle consomma probablement d’abord malgré elle, à cause du tristement célèbre Dr Feelgood, Max Jacobson de son nom, qui fit tant de mal parmi les stars de l’époque. Hedy partit à la dérive, se replia sur elle-même. Recourant avec excès à la chirurgie esthétique, elle ravagea son visage à force de le vouloir rajeunir et embellir, et s’isola pour éviter les moqueries cruelles. Elle connut bien des décennies misérables, avant qu’en 1990, pour la première fois, un article de Fleming Meeks paru dans Forbes évoquât ses inventions, dont celle du fameux brevet de 1941-1942, et montrât que la belle était aussi intelligente. La reconnaissance arrivait un peu tard. Et restait faible, avouons-le.

Le documentaire en forme de portrait double réalisé par l’ex-journaliste Alexandra Dean vient, après quelques autres initiatives, réparer cette injustice. Il est ostensiblement partisan et à la gloire de la femme, de l’actrice et de l’inventrice. Les facettes les plus négatives sont assez rapidement traitées. Ce n’en est pas moins un rappel passionnant de ce qu’a pu être l’existence d’une femme indépendante dans un monde d’hommes, et un exemple remarquable de tragique du réel sous le vernis du glamour. On y entend des extraits de l’entretien qu’accorda Hedy Lamarr à Fleming Meeks en 1990, et l’on voit de nombreuses images d’archives et scènes tirées de ses films. S’y ajoutent des animations, en particulier pour ce qui touche aux inventions de cette femme surprenante et compliquée qui mérite décidément qu’on se souvienne d’elle. Et pas seulement pour sa divine apparence.

8c0bf576cd437ee9522c650a6941fb40Hedy Lamarr: from Extase to Wifi (Titre anglais : Bombshell. The Hedy Lamarr Story), d’Alexandra Dean, États-Unis, 2017. Durée : 86 minutes. Sortie en France le 6 juin 2018.

Bande-annonce du documentaire ICI.

Le glamour en couleurs

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Hollywood en Kodachrome, par David Wills, Paris, La Martinière, 2014.

Amoureux du cinéma hollywoodien de l’âge d’or et du glamour, ce livre est pour vous ! Paru en 2014 en France, ce fort volume présente en 250 photographies magnifiquement reproduites un moment clé de l’histoire du cinéma et du star system.

Une brève introduction rappelle l’épopée de la photographie en couleurs à Hollywood dans les années 1940 (le procédé du Kodachrome est mis au point par les laboratoires Kodak en 1935). L’auteur, David Mills, explique en quelques mots les rapports étroits qu’entretiennent alors le cinéma, les magazines grand public et la publicité (à laquelle les stars participent gratuitement, pour promouvoir les films… les choses ont bien changé !) et montre combien l’arrivée de ces photographies en couleurs de grande qualité, produites par dizaines de milliers par les studios de cinéma, jouent un rôle majeur dans la transformation du système.

C’est l’avènement du glamour, qui coule à flots, déborde des pages de magazines, inspire et influence les foules.

L’ère du Kodachrome sera relativement brève, puisque dès la fin de la décennie, il commence à être supplanté par l’Ektachrome, dont l’usage est plus simple et plus rentable. Hélas, l’Ektachrome n’a pas la capacité à conserver comme son frère aîné la vivacité des couleurs, leur richesse vibrante. Les photographies de stars des années 1950 présentent bien souvent une teinte affadie qui contraste avec celle des clichés que l’on découvre dans ces pages. C’est presque choquant pour le lecteur contemporain, habitué à voir ces stars en noir et blanc, que ce soit dans les films ou les livres. Presque comme s’ils n’avaient pas existé en couleurs !

Tous ces portraits, posés, très travaillés, à la manière de peintures (le décor en particulier est toujours soigneusement étudié, ainsi que l’harmonie des teintes), fascinent et rendent nostalgiques. Ils ont participé à la fabrication de la légende hollywoodienne. Ils ont fixé dans l’imaginaire la beauté d’Hedy Lamarr et de Gene Tierney, la flamboyance de Rita Hayworth, le magnétisme de Lauren Bacall, le charisme de Robert Mitchum ou de Burt Lancaster. Certaines des stars présentes dans le livre sont aujourd’hui oubliées en France, mais furent des icônes absolues aux États-Unis durant la guerre et après : Lucille Ball, par exemple. Des déesses de chair fixées sur la pellicule émergent du passé, telles Yvonne de Carlo, Ava Gardner ou Lana Turner. Les canons de beauté ont un peu changé, le maquillage de l’époque paraît outré, les cheveux manquent de naturel. Mais n’est-ce pas précisément tout cela qui crée cette beauté à part, inimitable, et finalement surhumaine ?

Laissez-vous captiver et échappez à la grisaille du réel en renouant avec le glamour à son apogée.

(Découvrez ICI quelques pages du livre, sur le site de l’éditeur.)

 

Transcrire la pensée insane

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Perrine Le Querrec, Le Plancher, Bordeaux, L’Éveilleur, 2018.

Je ne livrerai pas, de ce livre de Perrine Le Querrec, une critique en bonne et due forme. Il en existe beaucoup, dont celle-ci, sur le blog Charybde 27. Mais il m’est impossible de ne pas partager avec vous, fût-ce très brièvement, mon nouveau coup de foudre pour le travail de cette auteure dont je vous avais déjà dit quelques mots, à propos du fabuleux Jeanne L’Étang.

Le Plancher, c’est l’histoire atroce d’une famille rongée par le mal à la racine. Prêtant sa plume à des personnages qui sombrent dans la folie et l’isolement, Perrine Le Querrec s’attache à raconter de l’intérieur une déchéance mentale et physique qui entraîne l’un après l’autre, l’un avec l’autre, les membres d’un clan étrange, violent, où l’inceste, la folie, l’amour et la haine nouent les destinées sordides de chacun, et unissent les vifs aux morts.

Le style de l’auteure, parfaitement maîtrisé, exploite les ressources de la langue, des figures de style, de la syntaxe, du vocabulaire et même de la mise en page parfois, pour tenter d’approcher cette autre dimension de l’expression qui est celle des aliénés reclus en un lieu et en eux-mêmes dont elle parle. Elle redonne ainsi voix à ces existences passées, réelles (le «plancher de Jeannot», dont des photographies figurent dans cette nouvelle édition proposée par l’Éveilleur, est visible à l’hôpital Sainte-Anne; quelques informations à ce sujet ici). On ne sait de quelles sources cette exploratrice infatigable des archives (et de l’âme) a disposé, mais le résultat est une réussite, vibrante et profondément troublante, qui témoigne d’une incroyable faculté de la part de Perrine Le Querrec de penser autrement et de trouver les mots, les phrases, les rythmes pour transcrire cette pensée autre.