Le théâtre esthétique d’Antoine Platteau

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L’une des vitrines créées par Antoine Platteau pour la maison mère d’Hermès, à Paris. © Colombe Clier

Qui ne s’est arrêté devant les vitrines de certaines boutiques prestigieuses pour admirer la mise en scène dont elles faisaient l’objet ? Les marchandises y acquièrent une dimension artistique, quittent le strict domaine de la consommation pour devenir des supports d’imaginaire. La vitrine commerciale ou cet autre lieu d’exposition et de rêverie offert à tous…

Le Miroir, projet culturel de la Ville de Poitiers dédié à la mise en lumière de tous les modes d’expression visuelle, et notamment des arts décoratifs, a décidé de braquer les projecteurs sur cet art particulier, et plus précisément sur les réalisations du décorateur Antoine Platteau, chargé depuis 2014 des vitrines du siège de la maison Hermès, faubourg Saint-Honoré à Paris. D’abord styliste et enseignant dans le même domaine, Antoine Platteau s’est ensuite tourné vers l’univers du décor de cinéma et de théâtre. Ses fonctions au sein de la maison Hermès lui permettent aujourd’hui, d’une certaine manière, de concilier les deux secteurs. Car le décorateur est ici un authentique metteur en scène. Une dizaine de vitrines aux noms évocateurs (Les métamorphoses de la matière, Spring is just around the corner, Les étoiles tournent trop vite, par exemple) sont présentées aux visiteurs, exemplaires de la démarche d’Antoine Platteau, qui explique qu’ « il s’agit non pas de présenter des objets, mais de présenter l’idée des objets », ainsi qu’un savoir-faire (des métiers rares sont sollicités pour la réalisation de ces vitrines d’exception) et un certain goût des couleurs, des formes, propre à Hermès.

exposition : " le petit théatre de la démesure" pour la maison Hermès là la chapelle Saint Louis de Poitiers 2016

Vue de l’exposition. © Ville de Poitiers

On découvre à Poitiers le processus d’invention de la vitrine, les collaborations nombreuses qu’il implique, avec des artistes, avec lesquels se crée une sorte de conversation fertile, loin des habituelles commandes cadrées et figées, et avec des artisans, dont ceux de la maison Hermès qui inventent pour chaque décor, chaque saison, des objets singuliers. La réflexion préliminaire autour des couleurs, des matières, des formes des produits commercialisés par Hermès, permet d’imaginer le cadre général du décor ; les premiers dessins suivent, puis la constitution de maquettes, semblables à des petits théâtres. Théâtres fantasmagoriques appelés à devenir grands, où les objets sont les acteurs d’une dramaturgie éphémère et hautement esthétique, pour le bonheur des yeux des passants.

24 Faubourg Saint-Honore, Paris, automne 2015Grande vitrine

Alors que la maison est en travaux, Antoine Platteau crée une mise en abîme avec la série de vitrines intitulée « Patience et longueur du temps », qui met en scène un chantier imaginaire. © Colombe Clier

Le petit théâtre de la démesure. Exposition des vitrines d’Antoine Platteau pour la maison Hermès, chapelle Saint-Louis du collège Henri-IV, du 19 juin au 18 septembre 2016, entrée libre. Plus d’informations ICI.

De Norma Jeane à Marilyn

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André de Dienes. Marilyn, édition sous la direction de Steve Crist et Shirley T. Ellis de Dienes, Taschen, 2015.

Comme des millions d’autres personnes, j’éprouve à l’égard de Marilyn Monroe une fascination pérenne, doublée d’une tendresse inexplicable. Bien que star, surmédiatisée, exploitée jusqu’à l’écœurement par la postérité, Marilyn Monroe conserve miraculeusement sa dimension humaine, fragile, une part de mystère qui ne réside pas tant dans sa biographie, scrutée à l’envi, que dans ces clichés innombrables qui tout à la fois la révèlent et la dissimulent à nos regards indiscrets.

On sait qu’il y a pléthore de livres dédiés à l’icône blonde, des livres de photos surtout, des biographies et des essais aussi ; mais ce volume a ceci de particulier qu’il unit des photographies mythiques à un témoignage textuel beaucoup moins connu : les mémoires d’André de Dienes, plus précisément la partie de ces mémoires concernant Marilyn, dont le tapuscrit annoté est reproduit en fac-similé (des extraits en sont donnés de manière classique dans la première moitié du livre, afin d’accompagner la présentation des images). Le photographe de mode rencontre Norma Jeane Baker Dougherty en 1945. Leur collaboration professionnelle, aussi profitable à l’un qu’à l’autre en ces années où leurs carrières respectives ne font que commencer, se double instantanément d’une histoire d’amour (ils se fianceront même), puis, après la séparation, d’une amitié durable. Sous l’objectif amoureux de l’artiste d’origine hongroise, on assiste à la transformation de Marilyn, à la construction opiniâtre de la légende. Grâce à sa plume enlevée, on pénètre un peu l’existence d’une jeune femme ambitieuse, volontaire, travailleuse. Avec tendresse et humour, de Dienes relate des moments de vie, qui en disent long sur lui, bien sûr (l’intérêt de ce texte est de n’être pas prétendument objectif, mais au contraire ouvertement subjectif et personnel), mais aussi sur cette Marilyn, intime et publique, dont il a conservé pour nous l’éclat sans égal.

Aux côtés des clichés les plus fameux — notamment ceux de la jeune femme, déjà blondissante mais pas encore tout à fait transformée en vedette hollywoodienne, jouant les pin-up sur une plage de Long Island en 1949 —, on découvre d’autres portraits rares. La jeune mannequin devenue actrice puis star y dévoile ses divers visages, ici joueuse, là mélancolique, tantôt glamour, tantôt naturelle. Toujours unique en son genre.

Sur l’une des pages reproduites, à côté de clichés rassemblés sous l’intitulé Study in sadness, de Dienes écrivit (c’est lui qui souligne) :

She could be effervescent, bubbling with joy, or act sad and tormented, lonely! She was all that, genuinely!

Chaque page en témoigne.

Cet ouvrage est ainsi un must have pour tous ceux qui aiment Marilyn Monroe. Et une belle occasion d’apprendre à connaître André de Dienes.

En parlant avec Jón Kalman Stefánsson

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© Chryseia

En septembre 2015, je rencontrai Jón Kalman Stefánsson en tête à tête à l’hôtel du bar Montalembert, à Paris, pour parler de son roman D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds. Nous eûmes dans ce cadre cosy une discussion amicale dont je vous livre ici, bien des mois après (mea culpa !), une partie, entre rires (ils furent nombreux) et gravité, vie et littérature. Un entretien à l’image de cet immense auteur, qui est aussi une personne remarquable.

(L’entretien fut mené en anglais, car je n’ai hélas pas le bonheur de comprendre l’islandais. Qu’on me pardonne les éventuelles fautes ou incorrections : ni l’auteur ni moi ne sommes parfaitement bilingues !)

Chryseia : This novel is your 10th work, but it’s only the 4th translated into French. There are many things we already saw with the 3 previous books, but what is really new is that you deal with contemporaneous stuff as well this time. Was it important for you to depict Iceland as it is today, especially with all the problems the country, as many others, had to face? Do you consider yourself as an impartial witness, or did you want to give your point of view too?

Jón Kalman Stefánsson : After I wrote the trilogy, which took me 5 or 6 years, I wanted to deal with my present time, although in those books, the trilogy, I was also dealing with my present time. In my point of view, if you’re a writer, you’re always writing about your own time, it doesn’t matter if you’re writing about something which happened a thousand years ago or about today. But still, I wanted to deal directly with our time, it was just an urge for me. I had some ideas about another novel which took place five hundred years ago, but I couldn’t start it. It was just, you know, screaming in my blood. Because there are so many things in our present time that I want to deal with, or to describe. I write to find out how the world is, and how life is. And there were also many things both in Iceland and in the whole world that I wanted to look into, and maybe to put some new light on. The world has changed so rapidly during the last ten years, or twenty years, and I think that we are going too fast all the time, so that we almost forget to live. Of course, often we don’t think about it, but still, there is this longing deep inside us, this crying for things to go slower. And therefore, things like slow food is so popular. You know this slowfood thing? It’s really strange in a way that we have to have this concept, « slow food », that we have to remind ourselves to eat slowly and to think about what we are eating. You probably don’t have this problem in Paris! In France, you take 2 hours to eat, so maybe that’s not something you understand. But for the rest of the world

C. No, in France too, things change. The meal as a moment of pleasure and sharing is somehow disappearing too, at least in everyday life.

J.K.S. Yes. In a way, the modern time is forcing us to do everything fast. Twenty years ago, you wrote a letter, and you were very happy if you had an answer three days later; now you write an e-mail, and you’re very mad if you don’t have the answer right away. That’s just an example of how things have changed. And this lack of patience has grown into our blood. So we are most of us are going way to fast in life, and I fear that it will affect the way we think as well. It will create a lot of stress. I mean, one of the most serious problems in most westen society is stress. An incredible number of people are fighting to get a good night sleep. The most popular books are, well, books about cooking –nobody has time to cook, but they buy the books, read them and never do the actual cooking because they don’t have the time– and books about how to get a better sleep. And that shows how far away we are from ourselves. I mean, I have a dog: If the dog is tired, he lies down and sleeps ; if we are tired, we get coffee and start to work harder. So we are going to a strange place. And if you do that year after year after year, it will end in some not in a good place.

C. The first person narrator of the novel is quite mysterious. He seems to be part of the family, maybe a cousin of Ari or something like that (they have the same grandmother), but we also have the feeling he’s omniscient, that he speaks for the dead –like in the trilogy. Is this ambiguity something you did deliberately, or did it just happen? How did you conceive this narrator?

J.K.S. Well, you can say it’s both something that I thought of, and prepared, but it also just happened. It’s a mixture of both. As I often say, the most important decision you make when you start writing a novel is how you’re going to tell the story. Everything depends on the decision you make. I mean, you can have a great story and ruin it if you don’t chose the right place to tell it, and you can have a really trivial story, and tell it in a great way if you have the right narrator. So it all depends on who is telling the story. And when I write a novel, I’m always trying to find a new way, or a way that gives me new possibilities. I wanted to use the first person. But the problem is the first person narrator is closer to the writer, but he’s also limited, as we are limited in our own lives. So this mysterious character came almost without thinking, as an urge, to give me the possibility to see deeper and farer away than Ari, the main character. I wasn’t sure myself, at the beginning, who this narrator was, but I liked him, we were friends immediately. And then, slowly, I understood who he was, but not what he was.

C. There are elements in the book which may appear as linked to your own life, for instance the fact that the young narrator and Ari work in the fish business, the fact Ari has lived abroad in Copenhagen [J.K.S y a vécu, mais n’y a pas travaillé], and of course, the love of books, and words, and poetry. Did you wilfully put some parts of yourself in those characters? Was it a way to give them more reality?

J.K.S. The first five novels I wrote were mostly first person narratives, and the characters there had many things in common with me, in their lives, etc. And many people wanted to believe that these characters were me; people like to think that It’s a strange thing: people often read novels to escape the real life, but still they want to believe that the novel is part of real life, that the characters the author describes exist in real life. It’s strange, how we look at fiction. With this character, I wanted to describe his place, Keflavik, that was my call, to write a novel about Keflavik. But often, I make a choice without thinking, I just know that the character moved to Keflavik when he was 12 years old, and lived there for ten years. Those were the things I knew I would have to have. I’m not the kind of writer who sits down and decides to put himself in his book, to deal with his own life. It’s just that I knew it was better for me and better for the book if I described places or times which I knew. I could go deeper into the matter. So maybe I’m describing things which were almost the same as I lived, but they are not exactly the same. For example, the character of the step-mother: I had a step-mother, I lost my mother as the character, but I take maybe 5 or 10% from life, and the rest is fiction. But you see, people in Iceland, they only see those 5 to 10%, and that’s because you want to believe that fiction is the real life. People forget that the importance of fiction is that it’s not the real life, but that it expands the real life, it makes –it should make– life bigger, add something to our existences. So I use my experience, my memories and feelings as a trampoline, so I can jump higher.

C. Tryggvi is a kind of a dreamer, a poet; he has the wish to put the world in words. Is this also what drives you to write? An urge to put the world in words and fight against forgetfulness?

J.K.S. Yes, it’s all this in fact. When you’re a child, there’s a time when you start to notice that people die, disappear, and I saw, as a child, that for the first days, weeks, months after their deaths, there was a great miss after them, and sadness, and then everything got back to normal. You remember persons who die for maybe I don’t know, it depends on how close they were to you but usually, after one year, it’s almost gone from your daily life, memories fade, and twenty years later, almost nobody remembers that the persons existed, except those who were very close to them. And sometimes, when I walk into a graveyard and see all those names on the grave stones, I know that behind every name is a lifestory, and countless things of happiness, sorrow, great things, sad things, ugly things, whatever, and nobody remembers. So my writing has to do with that. In a way, I fight against the forgetfulness of time. I’m at war against the time. And I want to win. I know I can’t, but if you manage to save I mean, it’s like you’re going into a burning house, and you manage to save at least one thing, it’s better to save something than nothing. So I write to make us remember people who passed away, so their lives will be remembered, and It’s both for them, for their personal stories, but also because if we forget the people who lived, we lose threads, contacts with the past, and if you lose contact with the past, you slowly lose contact with yourself, with the human soul, and if you lose contact with yourself, then you lose contact with your environment, nature, the world. It’s all combined, for me, it’s all the same. And I think there has never been so much danger as now of forgetting, because of all this technique and of everything going so fast. It’s like forgetfulness is in our footsteps, and when we look back, there is nothing. This makes me sad, and I’m afraid that things are disappearing. For exemple, in fifty years, perhaps no pictures will be left of me and you, because all the pictures of me and you now are digital.

C. I print most of them

J.K.S. You are one of the few! And that’s fantastic. We should put more pictures in the newspapers and have them printed, a good quality printing, because digital pictures will disappear. But the newspapers too are going digital You know, we don’t write letters anymore, at least few people write letters. If you’re writing about the past, as an author or an historian, you can go to libraries and have countless letters and diaries, etc., for hundreds of years ago, but the historians who will want to look into our time, 2015, they will find almost nothing. Never in history of mankind have people taken so many pictures of themselves, but still perhaps the next generations will have no picture of them in the future.

C. In the novel, there is a final coup de théâtre. Ari realizes he has been wrong all this time, and made a false judgement that may have changed the course of his existence. As a reader, I understood it immediately, I knew –maybe you wanted the reader to know– what Ari and the narrator couldn’t perceive. Was it a way for you to show our tragic inability to understand the things that happen to us, the events in our lives?

J.K.S. You’re mainly refering to the rape?

C. Yes.

J.K.S. Well, that’s one of the few facts that happened in my life. I didn’t realize what happened until thirty years later. I think mainly because the discussion about rape wasn’t on the surface at that time. People were ignorant about that. When people were reading my manuscript –they were six or seven– half of them didn’t realize what was happening, so it was a choc to them at the end. So it depends on who reads.

C. Maybe it’s because I’m a girl, I had a different approach of this scene?

J.K.S. No, in fact, some men realize it immediately when reading the manuscript. But, as you were saying, it’s a way to show how our lives can change rapidly because we remember something and realize we misdjudged it, or took it wrongly. It happens twice for Ari: when he realizes for the rape, but also when he takes everything down on the breakfast table. And I think that happens because he has been running away from himself all this time. He should be an author, a poet, or something, and deal with that. But if you go deep into poetry and writing, and give yourself fully, wholly to it, you have to be able to look into your own life and not be afraid, not try to hide things. You must look into yourself with no mercy. And Ari’s not able to do that. And that’s too common. People don’t think of their lives so much. When you have a family, or start to work or something, the daily life starts to rise, and it turns with a great weight, so it’s easier just to let yourself go with it. So you forget, or more exactly put aside, your dreams of becoming something, of doing something, great dreams. You just go with the flow of daily life. Instead of focusing more on yourself, What is life? What am I doing here? etc. all those existential questions, you just live. But there are always some things that happen to you, when you’re young and then later in your life, that you should deal with, things that upset you; and yet, instead of dealing with them, you put them aside, inside you, and there are always new things coming, and you put them inside too, because you’re just living your life. You can of course live like that, put everything deep down inside and never deal with yourself, you just take relaxing pills to sleep better –sleeping pills are on the best-seller list, and that’s because you aren’t dealing with yourself, it takes too much energy. It’s the same with Ari: he has been putting down things he should have dealt with, and then, the main questions: Am I happy? Is the place I am in the place I dreamt of? Is this me? He has been putting that down for so many years and suddenly, it bursts out. You can put it down for many many years, but if you’re lucky, you’ll be all filled and explode one day, if you’re unluncky, you’ll put it all inside and die unhappy. That’s what happening at the breakfast table: all the memories, all the things he wasn’t able to deal with just explode. That happens for many people, maybe not in such a dramatic way, but everybody knows those situations when someone behaves rather strangely or reacts excessively to certain situations. That’s because somtehing hidden inside them explodes. The main thing is: we don’t know ourselves. Because we live so fast. And for Ari, it’s not only him: it’s also his father, and his grandmother, and it goes in his blood, in his family. I believe that memories of our parents and grandparents, some part of them at least, go into our blood, so we remember, or more exactly we feel things that affect us. In every family, there are somme difficulties, some problems that go on and on, generation after generation, because we never deal with it. And Ari is fighting with this: he’s fighting with himself, but also with all the things in the past that went wrong. And therefore, in the book, I had to go back into the past, because if you want to find a path for you in the future, you have to go into the past first.

C. That’s one of the things I really loved in your book: you show that people don’t only deal with their lives and problems, but are stuck with their family history, with things never said but still present and effective, like repressed memories you have to build your own existence on. It’s something which resonates strongly in my personal life. Margret, and her son, and Ari, they could be my own family. With their refusal to deal with it, and the final explosion. The inability to go on repressing.

J.K.S. I think there is unhappiness in not being able to deal with it. In the former days, it was considered a proof of strength if you repressed everything down, but that’s because we often think that this cowardly behaviour, not to deal with your feelings, is a proof of strenght. I mean, all the male heros, especially in Icelandic sagas, or in the Hollywood films, the strongest heros are always those who never show their feelings. There’s no problem there, because they are so strong, they don’t have to deal with it. But the truth is it shows how weak and poor they are.

C. Maybe they’re also afraid of facing their own defects and failures. People don’t want to contemplate the truth about themselves.

J.K.S. No, they don’t. Because if you start to look at yourself, or talk about your existence, your character, or whatever, things can be difficult for a while. You have to accept you’ve built your life on lies in a way, or misunderstanding. It’s easier to live without looking into yourself. I mean, it’s easier if you want to find your place in society, have a car, have money Looking into yourself takes so much energy! But if you do it, and if you manage, your life will be much better. You’ll have a deeper existence. And in a way, you owe it to those who came before you in the family, because maybe they didn’t have the opportunity to do so, or weren’t strong enough. If you can do it, you’re also fighting for them, in a way.

C. One last question: are you working on a new novel? Or something else, short stories or anything?

J.K.S. I’m a very primitive person, I can only do one thing at the time, so I only write novels. I wish I could write short stories, but I can’t. Short stories are supposed to be short, you have to be able to get to the point, and I’m never able to do that, it takes me at least 300 pages to get to the point! Maybe because the point doesn’t exist, it’s just the universe which exists. I’ll publish a new book, a novel, in three weeks. That’s in fact a follow-up to this novel, so there will be two, not three!

C. Well, you say that, but

J.K.S. [laughing] No, that’s done! And I’m happy, because I was so afraid when I was in the middle of that book that it would be a trilogy, I didn’t want to write another trilogy! So I was glad I could manage two. And now I’m starting on a new one!

Notre conversation se poursuivit sur un ton amical, et quand je quittais finalement l’écrivain, ma seule pensée fut : vivement la prochaine fois !

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© Chryseia

Photographier le crime

 

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Seine de crimes. Morts suspectes à Paris, 1871-1937, sous la direction de Philippe Charlier, Monaco, Éditions du Rocher, 2015.

Philippe Charlier est un homme occupé. Outre ses fonctions universitaire, scientifique et hospitalière, il écrit et coordonne des ouvrages. Parmi ceux-ci, j’ai lu récemment Seine de crimes. Qui, comme l’indique le titre de manière ramassée, s’intéresse à la criminalité de Paris et sa région. Mais pas sous n’importe quel angle : il s’agit d’un recueil de photographies concernant des crimes datés de 1871 à 1937 et conservées à la préfecture de police de Paris.

Les clichés reproduits montrent les cadavres et les scènes de crime – âmes sensibles s’abstenir. On y voit les débuts d’une démarche visant à fixer le plus objectivement possible la réalité des faits, dans l’intérêt de l’enquête. Les textes accompagnant les images, qui oscillent entre description clinique, note informative et humour (que je ne goûte pas toujours), permettent d’apprendre bien des choses sur les méthodes policières et médico-légales de l’époque, ainsi que sur leur évolution.

Ce passionnant retour sur les origines de l’anthropométrie, de la dactyloscopie, de la science médico-légale et des investigations criminelles modernes nous plonge dans l’univers du meurtre et des criminels de tout poil. Alors comme aujourd’hui, les causes du carnage sont les mêmes : argent, jalousie, désespoir…  En contrepoint à cette immersion, le lecteur trouve dans la seconde partie de l’ouvrage huit chapitres très denses rédigés par des spécialistes autour de thèmes variés : l’autopsie, les questions de droit du mort et de la mort, la guillotine, la criminalistique, la responsabilité pénale en rapport avec l’évolution de la psychiatrie, etc. L’idée, écrit Philippe Charlier, est de proposer un ensemble d’études utiles et pédagogiques ; cette affirmation sert à repousser l’idée selon laquelle ce livre pourrait ne concerner qu’un lectorat animé d’une curiosité malsaine. Certes, cet ouvrage est riche d’enseignements. Mais ne soyons pas hypocrites : il fascine aussi cette part un peu trouble de notre âme. Est-ce malsain ? S’intéresser à la mort n’est-il pas naturel ? Et puis, le crime en dit long sur l’humanité. La façon dont il est étudié, encadré, géré, aussi. Alors si vous appréciez l’anthropologie, avez le cœur bien accroché et souhaitez en savoir plus sur le crime et sa traque durant la IIIe République, n’hésitez plus !

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© Préfecture de police de Paris

Au terme de la lecture, vous aurez peut-être envie de visiter le musée de la Préfecture de police de Paris. Vous trouverez ICI quelques informations à son sujet.

 

 

George Desvallières, du corps à l’âme

4- Autoportrait

George Desvallières, Autoportrait, 1891. Collection particulière © Studio Sébert-Photographes © Adagp, Paris 2016, droits réservés

C’est une première en France que cette rétrospective de l’œuvre de George Desvallières (1861-1950). Le Petit Palais rend un bel hommage à celui qui, en 1903, avait investi ses murs avec le premier Salon d’automne (dédié à la promotion des jeunes artistes et des mouvements novateurs), dont il était l’un des fondateurs. Reconnu en son temps, récompensé, admiré, il a ensuite sombré dans une sorte d’oubli. Pourtant, en quelque 60 années de carrière, du symbolisme à l’expressionnisme, du profane à l’art sacré, il a occupé une place importante dans l’histoire de l’art français, et tracé un sillon singulier, nourri d’influences diverses et tout habité d’une quête spirituelle pleine de tension et de violence sublimée.

Issu d’une famille d’artistes, le jeune George (à l’anglaise, s’il vous plaît) bénéficie très tôt, grâce aux relations de son grand-père, Ernest Legouvé, de deux maîtres prestigieux : Jules-Élie Delaunay et Gustave Moreau, dont il devient très proche.

Delaunay m’a donné le souci du dessin, mais Gustave Moreau, c’est le flambeau qu’il m’a transmis.

Les tireurs à l'arc

George Desvallières, Les Tireurs d’arc, 1895. Paris, musée d’Orsay. © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski © Adagp, Paris 2016, droits réservés

L’influence, pour ne pas dire l’emprise, du maître symboliste est évidente, dans les années 1890 surtout, comme le manifestent les peintures présentées dans la première partie de l’exposition, notamment le sublime grand pastel des Tireurs d’arc (1895), qui fut d’ailleurs médaillé à l’Exposition universelle de 1900. L’héritage de Delaunay transparaît plutôt dans l’intérêt de Desvallières pour le corps et sa mise en scène (songeons à l’écrasante verticalité de l’Hercule au jardin des Hespérides, 1913). Mais Desvallières apporte aussi quelque chose de neuf, une sensualité, une puissance qui n’appartiennent qu’à lui. Et cette tension, partout présente, jusque dans ce dernier opus majeur de la période symboliste, La Marche à l’idéal (1902), qui constitue un parfait reflet de la quête de l’artiste, douloureuse et cependant résolue.

 

1903 marque une première rupture. D’abord, Desvallières se tourne vers des sujets contemporains, comme la vie nocturne parisienne ou londonienne. Il expérimente en même temps une nouvelle manière de peindre. En résulte, entre autres, la série Femmes de Londres, ou le tableau intitulé En soirée (1903). Cette année est aussi celle du premier Salon d’automne, comme je l’ai dit plus haut. À compter de ce jour, Desvallières se fait le défenseur ardent des artistes d’avant-garde. L’année suivante, une seconde rupture survient, ou plutôt une confirmation de ce qui couvait depuis quelques années sans doute : George Desvallières, qui s’est lié d’amitié avec Georges Rouault et Léon Bloy, effectue son retour à la foi chrétienne. Il peint désormais, en plus des portraits, scènes de genre et scènes mythologiques qui l’ont fait connaître, des œuvres sacrées – mais toujours empreintes d’une grande humanité. Dans son Annonciation de 1912, il va même jusqu’à donner à la Vierge les traits de sa mère, Marie Legouvé, tels qu’il pouvait les contempler sur un daguerréotype !

La peinture religieuse ne peut exister qu’en s’appuyant sur la nature, en creusant la nature, en arrachant au corps humain, à la figure humaine, sa ressemblance avec Dieu.

CHRIST A LA COLONNE

George Desvallières, Christ à la colonne, 1910. Paris, musée d’Orsay. © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Martine Beck-Coppola © Adagp, Paris 2016, droits réservés

Parmi les peintures présentées pour illustrer cette période de la conversion, il y a l’extraordinaire Sacré-Coeur de 1905, où le Christ se déchire littéralement la poitrine. Il y a aussi le poignant Christ à la colonne, de 1910, qui flirte avec le dolorisme. Mais il y a aussi, plus surprenant, Le Christ aux midinettes (1911), imaginé pour une affiche…

Lorsque la guerre éclate, Desvallières, bien que quinquagénaire, s’engage. Son fils Daniel aussi, qui disparaît, quelques années plus tard (au sens plein du terme, puisque son corps ne sera jamais retrouvé). Lors d’une mission particulièrement périlleuse, l’artiste fait le vœu de consacrer dorénavant sa peinture à Dieu s’il en réchappe. Il tiendra parole. Mais attention : il ne sombre pas dans une dévotion mièvre, ou convenue. Oh non. Avec son ami et collègue Maurice Denis, il fonde, au sortir de la guerre, les Ateliers d’art sacré, voués à renouveler l’art religieux, confit depuis trop longtemps dans une imagerie sulpicienne.

Au cours des deux décennies suivantes, le peintre associe constamment mémoire des morts de 14-18 et religion, souvenir et foi. Citons en exemple le sombre et désolé Morts pour vous (1919). Il réalise de nombreux décors monumentaux, par exemple celui conçu pour l’église Sainte-Barbe de Wittenheim, peint des cartons de vitraux, des tableaux, souvent imposants, où la Passion et le sacrifice des poilus se confondent. Voyez la chaotique et terrible Église douloureuse (1926).

L'Eglise douloureuse

George Desvallières, L’Église douloureuse, 1926. Paris, Petit Palais. © Stéphane Piera / Petit Palais / Roger-Viollet © Adagp, Paris 2016, droits réservés

Les œuvres mystiques, ferventes, torturées ou au contraire apaisées que l’on admire en cette fin de parcours prouvent que l’art sacré a connu une authentique renaissance sous l’impulsion de cet artiste qui trouva la beauté par-delà la souffrance, et l’espoir malgré la mort.

6- La Grèce

George Desvallières, La Grèce (Childe Harold), 1910. Paris, collection Médéric. © Suzanne Nagy © Adagp, Paris 2016, droits réservés

Que le titre de cet article ne vous trompe donc pas : Desvallières n’a jamais dissocié le corps et l’âme. Il n’a pas rejeté le premier dans sa quête de la seconde. Non, il a, avec opiniâtreté, scruté et figuré le corps humain, réceptacle et miroir tout à la fois de l’esprit en quête d’autre chose. En cela, il est, par excellence, le peintre de l’humanité dans sa glorieuse et fertile dualité.

George Desvallières, la peinture corps et âme, jusqu’au 17 juillet. Les informations pratiques se trouvent ICI.

Vous pouvez aussi acheter le beau catalogue d’exposition pour en savoir plus sur cet artiste injustement méconnu.

Deux mondes à la Fondation Cartier

Le 7 février dernier, j’ai eu le plaisir de visiter les deux expositions photographiques proposées en ce moment par la Fondation Cartier pour l’art contemporain. Deux univers très différents, aux mises en scène diamétralement opposées, qui captivent, chacun à sa manière. Je ne vous cache pas que visiter les deux successivement tient de la haute voltige, et peut s’avérer périlleux sur le plan intellectuel, émotionnel et esthétique. Le mieux, si vous le pouvez, sera encore de découvrir les deux expositions en deux occasions. Vous pourrez ainsi mieux vous laisser entraîner – et retenir – dans leurs mondes respectifs. De Tokyo à Cali, d’hier à aujourd’hui.

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Daido Moriyama, Tokyo Color, 2008-2015. Tirage chromogène, 111,5 x 149 cm. Courtesy of the artist / Daido Moriyama Photo Foundation

Les fabuleuses couleurs du Tokyo de Daido Moriyama

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Daido Moriyama, Tokyo Color, 2008-2015. Tirage chromogène, 149 x 111,5 cm. Courtesy of the artist / Daido Moriyama Photo Foundation

Commençons par l’événement haut en couleur qui accueille le visiteur dans l’immense verrière du rez-de-chaussée. Magnifiquement exposés sur des panneaux monumentaux agencés de façon à constituer une sorte de labyrinthe aux belles perspectives, les 86 tirages chromogènes réalisés entre 2008 et 2015 de la série Tokyo Color dessinent un portrait kaléidoscopique de ce Tokyo qu’arpente au hasard le photographe Daido Moriyama (né en 1938), appareil au poing. Glamour des vitrines ou abandon des arrière-cours, visage ému d’une passante ou solitude d’un SDF, reflet fantomatique dans la vitre d’une porte ou dans un miroir, formes chimériques nées d’amas de tuyaux ou de câbles, séduction trouble des affiches publicitaires, tout se superpose en une mosaïque bizarre, et tout est également fascinant sous l’œil de l’appareil qui révèle de chaque sujet la valeur esthétique et plastique intrinsèque. On pourrait parler d’un véritable parti pris des choses. Quelles qu’elles soient. Les matières, les lignes, les volumes, les couleurs créent des images abstraites et presque surréelles à partir d’objets et de lieux ô combien réels, et pour le visiteur qui déambule et les découvre à son gré – il n’y a pas d’ordre imposé, ce serait une aberration –, c’est un grand shoot ultralumineux, à l’image des néons qui peuplent les nuits tokyoïtes. Mention spéciale pour les rapprochements faits entre les clichés, éminemment suggestifs et stimulants.

L’artiste, que l’on connaissait surtout pour ses clichés en noir et blanc, dit que la couleur exprime «ce qu’ [il] rencontre, sans aucun filtre» ; certes, l’instantanéité est partout ici. On a l’impression d’un morceau de vie capté, arraché au temps. Et d’un grand mystère exploré, sondé, disséqué, mais qui malgré tout demeure entier : celui de ce monstre qu’est la ville contemporaine.

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Daido Moriyama, Dog and Mesh Tights, 2014-2015. Courtesy of the artist / Getsuyosha Limited / Daido Moriyama Photo Foundation

En contrepoint de cette promenade colorée dans une capitale réinventée pièce par pièce, Daido Moriyama a réalisé pour l’exposition un diaporama intitulé Dog and Mesh Tights. Et ne vous y trompez pas : ce n’est pas «un petit plus», un «bonus». Non, c’est une œuvre en soi ! Dans une salle obscure, baignée de musique et de sons de la vie citadine, le visiteur devient la proie d’un ensorcellement total. Sur 4 écrans géants défilent quelque 291 clichés en noir et blanc, pris dans diverses villes (Tokyo, Hong Kong, Taipei, Arles, Houston et Los Angeles) entre 2014 et 2015, et qui, pourtant, procurent une étrange sensation d’ancienneté, ou au moins d’atemporalité. «Le monde tel que vu par un chien», voilà ce que cherche à montrer ce diaporama. Il y a longtemps déjà que l’artiste tente d’imiter ce regard du chien, qui saisit tout, sans jugement de valeur, qui embrasse ce qui l’entoure de manière apparemment indifférenciée. Résultat : des clichés de corps affalés, d’animaux, de rues parfois sordides, d’objets apparemment anodins (bouteilles vides, dérouleur de scotch, affiches défraîchies sur des murs lépreux, etc.), qui, mis bout à bout, dégagent une impressionnante mélancolie. Le spectateur de ce journal pictural est pris cœur et âme, et demeure captif pendant 25 minutes, comme hypnotisé.

Il est difficile de sortir de cette bulle, je vous préviens ! On y resterait volontiers à rêver, s’abandonnant au flot onirique des images et des sons.

La Cali en clair-obscur de Fernell Franco

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Cliché de la série Interiores, 1979. Tirage gélatino-argentique, 7,6 x 18,7 cm. Collection privée.

Descendez à présent l’escalier. Dans une ambiance tamisée, couleurs douces ou sombres, lumières feutrées habilement distillées, vous attend la première grande rétrospective dédiée en Europe au photographe colombien Fernell Franco (1942-2006). L’exposition offre un parcours cohérent permettant d’aborder, à travers dix grandes séries et 140 photos, l’art et la carrière de ce photojournaliste de profession qui sut si bien, dans ses travaux personnels, montrer les visages de sa ville, Cali, et l’évolution de la vie en Colombie au cours des trois dernières décennies du XXe siècle. Parmi mes favorites, on trouve :

  • la série Interiores (1979), témoin de l’installation des classes les plus pauvres dans les anciennes bâtisses luxueuses de la ville, délaissées par les riches familles, qui préféraient désormais la modernité d’appartements calqués sur le modèle américain ;
  • la série Prostitutas (1970-1972), première série personnelle de l’artiste, qui entendait montrer à travers ces femmes et ces maisons closes «la vérité de la vie lorsqu’elle n’est pas maquillée, même si elle était rude et violente» ;
  • enfin, la sublime série Amarrados (1976), où s’exprime une certaine idée de la mort, à travers la solitude métaphysique (si j’ose dire) de simples objets emmaillotés de cordes et de tissus comme d’un linceul : «En travaillant à la photographie d’objets inanimés, je me suis rendu compte que cette façon d’envelopper [les choses] avait quelque chose à voir avec celle de ficeler et d’isoler la mort. Avec la façon dont on empaquette le mort pour le couvrir, pour le retirer de la vue des vivants.»
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Cliché de la série Amarrados, 1976. Tirage gélatino-argentique rehaussé par l’artiste, 24,6 x 36 cm. Collection privée, Paris.

Mais toutes sont pareillement intéressantes. Certains clichés sont d’une beauté saisissante, d’autres paraissent des photos de souvenirs, qui hantent, comme ces scènes de vie dans les billards, instantanés d’un monde à l’agonie ; d’autres disent la misère, la violence, et l’évolution d’une société gangrenée par le trafic de drogue ; d’autres encore signalent la disparition, le lent évanouissement d’une ère révolue. L’autodidacte que fut Fernell Franco, nourri de films noirs, inspiré par le néoréalisme italien et le cinéma mexicain, a développé une manière originale, tant dans ses choix thématiques que dans son esthétique ou son traitement des photographies, sur lesquelles il intervient souvent (par exemple en rehaussant les couleurs ou les contrastes afin d’accroître l’expressivité de l’image), les transformant en œuvres picturales complètes. Pour dévoiler la beauté, la poésie et le désenchantement aussi du réel et du quotidien, il a inventé un langage visuel puissant et suggestif. Avec lui, la photographie n’est plus miroir mais métaphore du monde. Pensons à ces images du grand port de Buenaventura, qui semble lui-même naufragé. Partout se retrouve cette qualité un peu mélancolique et vaguement fantastique qui imprègne fréquemment les arts d’Amérique latine. 

Pour moi qui ne connaissais pas Fernell Franco, ce fut une belle rencontre. La musique diffusée, qui rappelle que l’artiste passa sa jeunesse dans le Barrio Obrero de Cali, berceau de la salsa caleña, crée un contexte propice à la contemplation des clichés. Le documentaire du cinéaste Oscar Campo, réalisé en 1995, permet quant à lui de mieux saisir le travail du photographe, ses influences, ses expérimentations aussi. On le quitte ainsi la tête pleine de visions et de réflexions, avec un furieux désir de prendre le premier avion en partance pour cette Colombie entre ombres et lumière.

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Cliché de la série Billares, 1985. Tirage gélatino-argentique rehaussé par l’artiste, 11,8 x 23,3 cm. Collection Motelay.

Daido Moriyama – Daido Tokyo
Fernell Franco – Cali clair-obscur
jusqu’au 5 juin 2016,
Fondation Cartier pour l’art contemporain, 261 boulevard Raspail, 75014 Paris.
Plus d’informations ICI.

La comédie macabre de Mr Benatar

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Daisy, Daisy, de Stephen Benatar, Paris, Le Tripode, 2016.

Les Anglais sont souvent considérés comme les maîtres de l’humour, noir ou non, des auteurs subtils, dotés d’un je-ne-sais-quoi qu’on leur envie. Cliché que tout cela, dites-vous. Eh bien, lisez ce Daisy, Daisy et l’on en reparlera.

De Stephen Benatar, j’avais adoré l’exquis La Vie rêvée de Rachel Waring, si drôle et poignant à la fois (mais sans mièvrerie ; il s’agissait plutôt d’une mélancolie prenante qui ne vous lâchait plus, même une fois le livre refermé). Cette année, c’est un autre roman né de sa plume que nous offre le Tripode, dans l’impeccable traduction de Christel Paris. Les points communs avec le précédent opus ne manquent pas : un style enlevé et qui cache sa subtilité sous un air de facilité trompeur ; des références multiples à la culture anglo-saxonne, avec, en particulier, une place importante laissée au cinéma et à la musique ; des personnages plus vrais que nature, fouillés, complexes ; de l’humour noir, parfaitement dosé ; et puis, cette incroyable habileté pour montrer le monde à travers les yeux des personnages, pour laisser le lecteur juge de ce qui est vraiment et de ce qui est pensé, perçu. Quel talent en la matière, j’en reste une fois de plus comme deux ronds de flan. Et tout cela sans que la technique paraisse : vous cherchez comment le miracle se produit, mais le maître Benatar est un prestidigitateur qui cache ses trucs. Ne reste que l’effet produit : on est dans la tête des personnages, on observe le monde et les autres par leurs yeux, sans jamais pouvoir saisir une quelconque objectivité du monde, des situations.

Les vies de Daisy, la protagoniste, passablement énervante, égocentrique, et cependant attachante, et de sa belle-famille, les Stormont, sont déroulées, les décennies sont passées au crible des souvenirs (l’auteur recourt aux sauts chronologiques avec brio, mêlant les strates du passé, les existences, les croisant parfois). Ce sont des décennies marquées par le ressentiment, l’amertume, la frustration, vérolées de mensonges, qui explosent finalement — ou implosent, devrais-je dire. Avec cruauté. Et une méchanceté mâtinée de sénilité artistiquement dépeinte. La dimension macabre et sans pitié de Daisy, Daisy, non permanente mais magistrale, est en effet des plus réjouissantes. Si si, je dis bien réjouissante. Lisez, vous dis-je, et vous comprendrez. Je ne vais pas tout vous dévoiler tout de même !

Cerise sur le pudding, cette satire pétillante et grinçante se voit dotée d’un écrin beau comme tout, solaire, et plaisant à tenir en main. Encore une belle réussite… All hail, Le Tripode!