Quand la littérature accuse

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L’Ordre du jour, d’Éric Vuillard, Actes Sud, 2017.

J’abordai ce court volume avec des préjugés. D’abord parce que l’on m’en avait dit du bien, ensuite parce qu’il a reçu un prix (le Goncourt). Comme beaucoup, je tends à me méfier de ce qui est communément encensé. Il y entre une part de snobisme, sans doute; mais au cours des années j’ai aussi constaté que j’apprécie rarement les écrits contemporains trop abondamment loués. Il faut croire que mon goût n’est pas celui de l’époque.

Bref.

J’entamai ma lecture avec un œil féroce, prêt à repérer toutes les faiblesses, les facilités. Mais au bout de quelques pages, j’ai dû capituler : ce récit (mention figurant sur la couverture et distinguant le texte d’un roman, d’une fiction pure) est non seulement passionnant par le fond, mais encore finement ciselé du point de vue de la forme.

Comme Patrick Deville, dont j’apprécie infiniment l’œuvre (voir par exemple cette recension de Viva), Éric Vuillard sait faire de captivants récits où se mêlent érudition et subjectivité, sérieux et ironie, histoire («l’Histoire avec sa grande hache», comme disait Perec) et littérature. Le narrateur, qu’on peine à dissocier de l’auteur en l’occurrence, émet des avis, juge, tranche. Ses apostrophes et prises de parole directes rompent le cours de ses descriptions extrêmement vivantes, quasi théâtrales ou cinématographiques — quoi de plus naturel pour un écrivain qui est aussi cinéaste. Reliant passé et présent, associant les registres didactique, polémique, ironique, satirique et burlesque, il souligne combien les événements narrés (la montée du nazisme jusqu’à l’Anschluss, complaisamment permise par les puissances européennes) sont constitutifs de notre monde actuel, et peint le portrait grinçant d’une société hypocrite, intéressée, capitaliste, qui sacrifie, hier comme aujourd’hui, l’homme au profit.

Peu importe que le moment historique choisi  soit votre dada a priori : ce que montre ce petit livre, vite lu, c’est la responsabilité de chacun, la faiblesse des hommes, la continuité des élites dirigeantes et le coupable oubli. Les grandes entreprises familiales allemandes, autant que les dirigeants politiques européens et les populations autrichienne et allemande, en prennent pour leur grade. Et cela fait du bien.

Un vrai bijou qui m’incite à découvrir le reste de l’œuvre de M. Vuillard.

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Divagations plaisantes sur la langue française

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Dialogues singuliers sur la langue française, de Michael Edwards, Paris, Presses universitaires de France, 2016.

Que le titre de cet article ne vous trompe pas : j’use du terme divagation pour souligner la similitude entre le flot de la pensée et le mouvement du narrateur, voguant sur la Cam, la Manche, la Seine. Flux des ondes et des mots se répondent avec élégance, une élégance un brin désuète, à la fois très française et délicieusement britannique (voilà, je tombe dans les clichés).

Michael Edwards, de l’Académie française s’il vous plaît (comme le proclame la couverture du livre – est-ce à ce point un argument de vente ? un gage de sérieux ?), fait dialoguer Me et Moi, deux faces de son esprit, en un français parfait qui, ici et là, titillera le lecteur par une forme inattendue, l’emploi d’une préposition ou d’un mot indiquant, peut-être, que c’est un étranger qui parle notre langue. Un étranger qui la manie mieux que la plupart des francophones natifs et en a, à coup sûr, une connaissance infiniment supérieure.

Au fil des pages transparaît en effet la profonde intimité de l’auteur avec le français, son histoire, ses possibles. Il relève du merveilleux là où nous ne voyons généralement rien, trop habitués que nous sommes à notre langue pour la bien observer et comprendre. Le goût de la langue, des langues, est exalté, non comme une forme de savoir close sur elle-même, mais parce qu’il est une ouverture sur le réel, la nature, le monde. S’immerger dans une autre langue, c’est pénétrer en terre inconnue, se confronter à un mélange subtil d’identité et de différence, de familiarité et d’étrangeté.

Me. — Et nous qui parlions naguère de l’étrange, nous savons que zigzaguer entre deux langues peut aussi nous révéler la nature de la nôtre, et tout ce qui en elle nous attire. La connaissance renouvelée d’une langue serait le premier pas vers une défense efficace.

Moi.— Voilà le drame, pour le français comme pour l’anglais. Afin de comprendre, de sentir et de savourer sa langue, il faut un apprentissage continu aussi rigoureux que celui d’un musicien.

Cette jolie promenade linguistique, philosophique et littéraire dans l’univers foisonnant de ces mots qui sont le monde et font nos pensées est une défense de la langue française qui n’oublie pas de critiquer les idées reçues et d’égratigner l’orgueil mal placé de certains locuteurs français (ou anglais, d’ailleurs). C’est un éloge de la diversité et de l’évolution infinie des langues. C’est aussi le rappel salutaire que nos identités culturelles sont partiellement des identités linguistiques, et que réduire celles-ci revient en dernier lieu à réduire celles-là…

Poétique de l’aliénation

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Jeanne L’Étang, de Perrine Le Querrec, Bruit Blanc, 2013.

Elles attendent.

Elles attendent dans un temps qui n’est plus temporel, dans un espace qui n’est plus qu’enfermement.

Elles attendent mais ne savent plus quoi.

L’aliénation, dans le vocabulaire courant, c’est la folie, la perte de la raison. Mais ce n’est pas que cela. C’est aussi le fait d’être dépossédé de soi, de sa raison d’être, de sa volonté. La privation de la liberté est encore une forme d’aliénation. Le poids de la société, des mœurs, de la morale, du système capitaliste, l’écrasement des femmes par le patriarcat, ce sont encore et toujours des ferments d’aliénation.

Ce que conte le merveilleux livre de Perrine Le Querrec, c’est tout cela, et plus encore. Jeanne L’Étang est le roman d’une femme emmurée en son silence autant qu’elle est enfermée dans la minuscule pièce qui abrite les premières années de son existence, puis à la Salpêtrière, puis au bordel — jamais la maison close n’a si bien porté son nom— puis, en un joli chiasme, de nouveau à la Salpêtrière et enfin dans la maison mère. Dans ce récit en prose poétique, les mots traduisent un réel mouvant perçu en focalisation interne, sauf en de rares passages où le narrateur s’adresse à son personnage. Les mots non prononcés par Jeanne la silencieuse, mais brodés; les mots des abécédaires qu’elle compose et qui scandent le récit, chaque fois condensant le contexte particulier, résumant l’univers de Jeanne en quelques termes lourds de sens. Le style de l’auteure, morcellement des phrases, subtile déformation de la syntaxe, rupture du rythme et des cadences, énumérations, reflète avec brio cette pensée au ban de la normalité (mais y a-t-il une pensée «normale» ? Cette notion même de normalité de l’esprit a quelque chose d’effrayant, non ?). La mise en page et la typographie jouent également leur rôle, on se souvient parfois des essais mallarméens sur la page blanche. Le texte imprimé se fait broderie colorée, regard subjectif sur le monde extérieur, tentative de fixer l’extérieur par bribes. La pensée close se donne à voir dans le cadre clos de la page.

Il faut en outre louer l’érudition et la précision des notations de l’auteure concernant les milieux (et les mentalités) peints : le Paris de la seconde moitié du XIXe siècle, la maison close et les lois qui la régissent, la ville dans la ville que constitue la Salpêtrière (qui n’est pas seulement la maison des folles, mais aussi celle des orphelines, des vieilles sans le sou, des marginales). Les grands personnages convoqués au fil des pages, en premier lieu Degas et Charcot, maître ambigu de l’hystérie, pourraient paraître de vains efforts pour capter l’attention du public. Ce n’est pas le cas : chacun sert à renforcer le propos du livre, à montrer les inextricables liens entre la vie, l’art, la science, à répéter la quête de vérité et d’expression, à pointer l’égocentrisme et l’égoïsme inné de l’homme aussi. Et, en dernier lieu, à souligner l’inévitable aliénation, et la solitude infinie des êtres et de leurs quêtes.

De ce livre, dont le seul défaut est l’imperfection orthotypographique, on peut faire une lecture féministe (c’est une ode contre le sexisme, contre le déni de la sexualité féminine, contre le rejet de ce qui est inconnu ou incompris). On peut aussi y voir un plaidoyer pour la vie, même cruelle, célébrée dans ses plus infimes manifestations. On apprécie le tableau très juste d’une époque en mutation. Mais pour moi, c’est avant tout une extraordinaire leçon de littérature, où se révèle le pouvoir des mots bien maniés, où brille la réussite d’une auteure qui a su épingler les mouvements internes d’une âme, malgré leur profonde indicibilité. La première partie de l’ouvrage est particulièrement réussie sur ce plan. Et tant pis pour les quelques ficelles narratives, les invraisemblances, les «trucs» littéraires ici et là décelables. Ils étaient nécessaires pour parvenir à ce qui, j’ose le mot, constitue un chef-d’œuvre. Lequel se termine par une phrase sans point — pensée suspendue ouverte à tous les possibles.

(Si vous vous intéressez à Charcot et à l’hystérie, j’avais parlé ICI du remarquable ouvrage de Georges Didi-Huberman.)

 

Un recueil macabre, entre médecine et littérature

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Le Livre de la Mort, par Édouard Ganche, La Clef d’Argent, 2012.

Édouard Ganche n’est pas connu du grand public. Les amateurs de Chopin, peut-être, l’ont déjà croisé, puisqu’il fut l’éditeur passionné de ses partitions et son biographe attentif. C’est toutefois son autre passion (devrions-nous dire «obsession» ?) qui lui vaut ce billet : la mort. Ou plutôt, la Mort, comme il se plaît à l’écrire dans son Livre de la Mort.

Qu’est-ce que cet ouvrage ? Un recueil de textes de fiction initialement publié en 1909, puis révisé par son auteur en 1938 en vue d’une nouvelle édition — laquelle demeura lettre morte (le jeu de mots est facile, je vous le concède) jusqu’à ce qu’Éric Poix et Philippe Gindre décident de la ressusciter, en livrant ce volume, conforme aux corrections et modifications introduites par Ganche. Ce faisant, ils rendirent accessible au plus grand nombre une œuvre qui, autrement, serait demeurée l’apanage de bibliophiles et amateurs de curiosités littéraires, contes décadents et macabres, et autres productions fin de siècle. En complément des textes de Ganche, le livre comporte des postfaces présentant brièvement l’auteur, examinant la place du recueil dans son temps, du point de vue de la médecine et de la littérature, et quelques annexes donnant notamment un aperçu de sa réception critique.

Le recueil lui-même se compose de treize récits aux titres évocateurs («Litanies de la mort», «Une autopsie à la morgue», «L’agonie», «Les cimetières», etc.) augmentés d’un avant-propos, rédigé par Ganche en vue de la nouvelle édition projetée, en 1938. Chaque texte traite de la mort sous ses divers aspects : l’agonie, la maladie, le cadavre, la putréfaction, l’autopsie, mais également la danse macabre ou encore le motif de l’enterrée vive, sans oublier les réactions et sentiments qu’elle suscite chez ses victimes et leurs proches. Ganche, fils d’un médecin de campagne qu’il accompagna très jeune dans ses tournées et ayant lui-même étudié la médecine, y montre sa familiarité avec la mort et la dépouille mortelle. Les textes regorgent de termes scientifiques, de descriptions détaillées des amphithéâtres universitaires, morgues, cimetières aussi bien que des rites et pratiques, croyances (précisons ici que l’auteur était athée) et fantasmes liés au trépas.

Le style, qui rappelle les décadents, est souvent lourd et contourné ; mais les histoires intéressent par leur dimension anthropologique et la fascination qu’elles mettent en lumière. On perçoit en effet partout une volonté farouche de se colleter avec la mort, de décrire l’indicible, de capter le réel de cet événement aussi incontournable que fondamentalement mystérieux. Ganche cite Poe, Baudelaire ; Rollinat est particulièrement mis en avant, et on ne s’en étonne pas vu les sujets narrés ; mais on sent que son but n’est pas de tenter d’égaler ces grands écrivains. Il écrit plutôt en témoin de la mort, si l’on peut dire, ajoutant la fiction à l’observation et l’expérience pour mieux toucher le public, comme il l’explique dans l’avant-propos :

Si nous avons mis l’apport de l’imagination dans certains récits, c’est qu’il était difficile ou impossible de rendre lisible tout un volume consacré à la mort, en nous bornant à des descriptions ou des évocations strictes de la dépouille mortelle.

C’est pourquoi cette lecture ne donne pas le sentiment d’avoir découvert une perle littéraire, mais plutôt une curiosité baroque, miroir de son temps et d’un esprit aiguillonné par le désir de se révolter contre la mort. Or, quel meilleur moyen de la contrer que d’ériger ce monument pérenne, fait de mots et d’idées ? Une belle victoire de l’homme sur le néant.

 

L’art de (se) mentir

Je ne pouvais me résigner à être une silencieuse particule anonyme, qui, la nuit, se dissout dans le rêve collectif, tandis que d’autres hommes en décrivent la beauté à la lumière d’une infecte lampe à huile.

Je désirais être une voix dans le cœur de ce silence. Une voix nette, parfaite. Parfaite, non : la plus parfaite.

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L’Écrivain raté, de Roberto Arlt, traduction de Geneviève Adrienne Orssaud, éditions Sillage, 2014.

Ceux d’entre vous qui suivent ce blog depuis quelque temps feront sans doute un lien entre cette critique et celle que j’avais postée en 2014 concernant l’excellent roman de José Angel Mañas, Je suis un écrivain frustré (article ICI). Toutefois, bien que le thème général soit proche – un récit à la première personne mettant en scène un écrivain qui n’arrive plus à écrire –, les deux livres sont sensiblement différents. Ne serait-ce que par le ton : le très bref récit de l’Argentin Roberto Arlt est une satire et se présente clairement comme telle.

Arlt (1900-1942) est l’auteur de romans, chroniques et pièces de théâtre ancrés dans la réalité de son pays et de son temps, marqués par un style nouveau, qui suscita de virulentes critiques, et une philosophie particulière, où dominent la nécessité de l’action, la condamnation de la ville inhumaine et l’interrogation sur l’aliénation, qu’elle résulte du travail ou d’autre chose. Dans cette nouvelle parue pour la première fois en 1932 puis reprise dans le recueil El Jorobadito en 1933, il donne la parole à un écrivain qui n’en est plus un mais s’attache à donner le change, par refus de s’avouer déchu. Bien que le ton soit ironique et que la dérision fleurisse à chaque page, Arlt livre une analyse très fine des processus psychologiques guidant l’individu. Il montre comment l’écrivain privé d’inspiration s’acharne à justifier sa propre improductivité, à dénigrer ceux qui écrivent pour ne pas avouer qu’il les jalouse ; comment, aussi, à force de mentir aux autres, il finit par croire à ses mensonges. «On n’imite pas le fantôme en vain. Arrive un jour où on le devient.» Il en profite pour brosser le portrait au vitriol de l’univers des gens de lettres, de leurs recherches prétentieuses, de leurs postures vaines. Songe-t-il parfois à lui-même, jeune auteur marginal repoussant les lettres académiques autant que les groupes lettrés qui brillaient à son époque ? Il ne m’appartient pas de le dire, je connais trop peu son œuvre. Mais j’engage vivement tous ceux que le démon de l’écriture titille et les inconsolables de la stérilité narrative à lire ce cuento aussi simple que brillant, dont la fin, contre toute attente, délivre une forme de sagesse (ironique ?) de la part d’un homme qui a pris la mesure lucide de lui-même.

 

 

Retour sur la guerre du Viêt Nam

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Vietnam, de Ken Burns et Lynn Novick, Arte éditions, 2017.

Arte a l’art de proposer des documentaires solides, bien construits, richement documentés. Parmi eux, j’avais déjà apprécié Prohibition, de Ken Burns et Lynn Novick. Des mêmes réalisateurs, j’ai découvert récemment Vietnam. Neuf épisodes de près d’une heure chacun (apparemment, la version américaine du documentaire dure 18 heures !) retraçant l’histoire d’un conflit qui, pendant trente ans, a dévasté un pays, créé une fracture durable au sein du peuple vietnamien, et déchiré l’opinion publique américaine.

Il faut le souligner pour commencer : ce documentaire américain traite de la guerre du Viêt Nam, et non du pays en lui-même et en général. Il n’omet toutefois pas de présenter l’avant et l’après-guerre, afin d’offrir une vision d’ensemble satisfaisante. S’il n’évite pas certains écueils (notamment un pathos typique des productions de ce genre), il les fait bientôt oublier grâce à l’ampleur de la recherche documentaire et la richesse du propos. Je n’avais pour ma part jamais rien vu d’aussi complet sur le sujet — mais je ne suis pas spécialiste, il est vrai.

La série revient d’abord aux sources du conflit, avec un premier épisode très réussi qui retrace l’histoire de la guerre d’Indochine et la naissance d’un Viêt Nam indépendant, divisé en deux suite aux accords de Genève (1954). La figure d’Hô Chi Minh est particulièrement mise en lumière, comme de juste. Puis, au fil des épisodes traitant chacun d’une période précise, on voit comment le pays, placé au cœur de considérations géopolitiques mondiales, s’enfonce dans une guerre qui est à la fois une guerre civile et un conflit international ; lequel n’est pas officiellement une guerre : les États-Unis, au mépris des lois internationales, commencent à intervenir massivement sans avoir déclaré leur entrée en guerre. Les intervenants sollicités par les réalisateurs et les explications dispensées par le narrateur en voix-off permettent au spectateur de s’y retrouver entre les diverses parties concernées : la République démocratique du Viêt Nam, fondée par Hô Chi Minh en 1945 (ou Viêt Nam du Nord, bientôt devenu communiste), la République du Viêt Nam (1955-1975), ou Viêt Nam du Sud, gouvernée par des dictateurs successifs soutenus par les Américains, et les États-Unis. Du côté de l’image, on voit des photographies et des extraits de films d’archives, dont certains sont très éprouvants. Les clichés les plus célèbres, devenus des icônes mondiales, sont replacés dans leur contexte par les photographes et journalistes qui en sont les auteurs. Le travail de ces reporters force l’admiration, et illustre avec éclat de ce que devrait être la presse, démontre son rôle crucial et l’importance de sa liberté. Parmi les documents utilisés par les réalisateurs, il y a aussi des enregistrements des conversations des présidents américains avec leurs conseillers militaires ou leurs ministres (Kennedy parlait dans un dictaphone, Johnson et Nixon enregistraient tous leurs entretiens). Le moins que l’on puisse dire est qu’ils provoquent la stupéfaction du spectateur, et son indignation, autant qu’ils expliquent les causes réelles de cet immense désastre. Tous les films exploitant la veine du complot d’État, des tractations sordides, des tentatives d’intimidation, du mensonge politique généralisé, s’avèrent n’être que le pâle reflet de la réalité. C’est tout simplement ahurissant, et terrifiant.

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L’alternance dynamique des documents anciens et des témoignages actuels donne le sentiment de transcrire aussi justement que possible l’état d’esprit et la culture des pays et de leurs peuples, tellement opposés. On peut regretter le fait que le rôle joué par la Chine et l’URSS soit peu abordé ; mais pour le reste, ce documentaire constitue une somme d’informations remarquable, y compris du côté vietnamien : les réalisateurs ont même eu accès à des documents inédits. Ce point de vue est celui qui m’a le plus intéressée dans la mesure où c’est celui qui est le moins connu. Mentionnons aussi le rôle joué par l’excellente bande-son, qui contribue indéniablement à l’agrément du visionnage : aux musiques de Trent Reznor et Atticus Ross s’ajoutent des morceaux américains emblématiques des années 60 et du début des années 70, représentatives de la jeunesse contestataire aussi bien que des changements sociétaux en cours (lutte pour les droits civiques, mouvement hippie, opposition à la guerre, etc.). La musique vietnamienne, hélas, n’est guère présente, ce qui nuit un peu à l’équilibre culturel de l’ensemble.

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Comment ont réagi les spectateurs américains face à ce documentaire ? Il serait intéressant de le savoir. En ce qui me concerne, c’est indéniablement la colère et la sidération qui l’emportent. Que la guerre ait été menée et prolongée pour des raisons strictement politiques, avec un mépris absolu des vies humaines (les vies vietnamiennes, surtout), ce n’est pas une découverte ; mais ce documentaire révèle des choses que le grand public ignorait probablement. Par exemple sur les choix de Richard Nixon. De plus, si les Américains reviennent sans cesse sur le traumatisme subi et la fracture sociale née de cette guerre injuste et immorale, s’ils déplorent à longueur de temps les 58 000 morts qu’ils ont eu au terme de 30 années de guerre, il ne faut pas oublier que les Vietnamiens, de leur côté, ont perdu dans le même temps près de 3 millions d’hommes et de femmes, de vieillards et d’enfants, soit 10 % de leur population. Les civils n’ont pas été épargnés, loin de là, d’autant qu’aux morts s’ajoutent les millions de réfugiés, sans toit, sans terre, sans rien. Le pays lui-même a été complètement dévasté, détruit par les bombardements américains incessants et d’une violence inouïe ; il a en outre été pollué durablement, par l’usage intensif du fameux agent orange, défoliant qui ne se contenta pas de détruire la végétation, mais tua la faune et causa des malformations et de graves problèmes de santé…

Dans ce conflit finalement « gagné » par le Viêt Nam, c’est bien le Viêt Nam qui a le plus souffert, et qui continue, aujourd’hui encore, de payer le prix d’une guerre dont, hélas, les dirigeants politiques occidentaux semblent n’avoir pas retenu la leçon.

Je n’ai pour ma part qu’un conseil à donner : achetez ce DVD, offrez-le à vos proches. C’est une œuvre incontournable.

 

Les pastels du Petit Palais

Les expositions consacrées aux peintres de la seconde moitié du XIXe siècle et du début du XXe siècle sont nombreuses en France, les artistes impressionnistes et symbolistes jouissant d’une réelle notoriété. Mais l’on voit alors surtout des peintures (à l’huile, à l’aquarelle), ainsi que des dessins, gravures, etc. Ce que choisit de présenter cet automne le musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, sous la houlette de la commissaire d’exposition Gaëlle Rio, c’est une autre technique, moins connue peut-être : le pastel.

Art délicat, fragile (les œuvres sont sensibles à la lumière et aux vibrations), le pastel est souvent associé au XVIIIe siècle, avec raison d’ailleurs. Le parcours d’exposition commence donc fort logiquement par un rappel de l’héritage de ce siècle, que ce soit dans l’art des portraits, des paysages ou des décors religieux. S’il se trouve des études préparatoires réalisées au pastel, il y a aussi d’emblée sur les cimaises quelques pièces abouties qui prouvent que ce médium peut rivaliser avec la peinture. Le soutien de grands critiques d’art et la création de la Société des pastellistes français, en 1885, attesteront le regain d’intérêt et le renouvellement de la technique dans la seconde moitié du siècle. Toute la suite de la visite en est la lumineuse démonstration.

La moisson. Les lieuses de gerbes.

Léon Lhermitte, La Moisson. Les lieuses de gerbes, pastel, 1897. © Petit Palais / Roger-Viollet

Vient d’abord un espace présentant le pastel naturaliste. Ici, on voit que les artistes ont notamment renoué avec cette technique pour tenter de traduire sur le papier les variations atmosphériques et de saisir sur le vif le réel, qu’il soit observé dans la nature ou dans les villes modernes. C’est ainsi qu’à côté des pastels de paysagistes tels Iwill ou Alexandre Nozal, dont on admire le très onirique Nocturne. Le lac Léman – Souvenir de Villeneuve (1895), on verra des travaux des champs, rappelant Millet, mais aussi les ravissantes et étranges danseuses de Fernand Pelez (1905) ou la Sortie des midinettes de Théophile-Alexandre Steinlen (avant 1907).

Le troisième espace, dévolu aux impressionnistes, est dans la continuité du précédent, et on comprend immédiatement pourquoi les artistes se sont attachés à ce médium : il permet de capturer instantanément  un effet de lumière, un miroitement, une ombre, la spontanéité d’un mouvement aussi. Berthe Morisot, Paul Guillaumin, Degas, Renoir, Gauguin, tous sont présents. Certes, pour beaucoup, le pastel est avant tout une technique utilisée pour la préparation de l’œuvre à venir ; il n’en reste pas moins qu’on voit de très belles choses, comme le Portrait de Moïse Dreyfus par Mary Cassatt (1879), où l’âme du modèle transparaît dans l’expression rieuse du regard, ou encore le double portrait du sculpteur Jean-Paul Aubé et de son fils réalisé par Gauguin, où s’affirme l’art des couleurs de cet artiste.

LE SCULPTEUR AUBE ET SON FILS EMILE

Paul Gauguin, Le Sculpteur Aubé et son fils Émile, pastel, 1882. © Petit Palais / Roger-Viollet

De cet univers de la nature, de la famille et de l’intime caractéristique des pastels impressionnistes, on passe au pastel mondain. Le portrait, prisé de l’élite aristocratique et bourgeoise et source de revenus pour les artistes, ne se fait pas qu’à la peinture sous le Second Empire et la Troisième République : on demande aussi des pastels, raffinés, élégants, et dont la précision et la virtuosité confondent le spectateur. James Tissot, Jacques-Émile Blanche, Charles Léandre, Albert Besnard, René Gilbert (dont on voit un magnifique et flamboyant Portrait de femme à l’aigrette, datée de 1909), Eugène Vidal et d’autres rivalisent, et à leurs côtés, quelques femmes, telle Claude Marlef — le pastel était plus accessible que la peinture en cette époque où l’égalité des sexes, y compris en matière artistique, n’était pas de mise. Sur tous ces portraits, la somptuosité des tissus n’a d’égal que le velouté et la luminosité des carnations, féminines surtout. Cette perfection du rendu des chairs opalescentes est illustrée notamment par Antonio de La Gandara et Victor Prouvé, pourvoyeurs de beautés gracieuses et abandonnées, par Alfred Roll, qui en donne le pendant hystérique (Démoniaque, 1904 environ), ou encore par Pierre Carrier-Belleuse, qui signe le très sensuel Sur le sable de la dune (1896), dont on peine à détacher son regard.

SUR LE SABLE DE LA DUNE

Pierre Carrier-Belleuse, Sur le sable de la dune, pastel, 1896. © Petit Palais / Roger-Viollet

LUCIEN LEVY-DHURMER - FEU D'ARTIFICE

Lucien Lévy-Dhurmer, Feu d’artifice à Venise, pastel, non daté (premier quart du XXe siècle). © Petit Palais / Roger-Viollet

Pour finir en apothéose, le cinquième espace propose un pot-pourri de pastels symbolistes. Comment les artistes de ce courant auraient-ils pu résister aux possibilités chromatiques du pastel, aux effets vaporeux, évanescents qu’il autorise ? Ce médium permet de donner forme et surtout couleurs aux visions intérieures, plus ou moins fantastiques, plus ou moins fantasmées. Outre les symphonies colorées de Redon (La Naissance de Vénus, 1912, ou Vieil ange, 1892-1895), qui sont mises en valeur comme de juste, on trouve d’étranges scènes antiques chez Ker-Xavier Roussel, une étude rêveuse chez Alphonse Osbert (La Chute des feuilles, 1905), tandis que Lucien Lévy-Dhurmer (ah ! un maître absolu) nous transporte dans la féerie d’une Venise nocturne (Feu d’artifice à Venise, vers 1906) ou livre un Beethoven rougeoyant presque surnaturel (vers 1906). De Charles Léandre enfin, on remarquera tout particulièrement le très imposant et quasi sacré Sur champ d’or (1897), choisi avec flair pour servir d’affiche à l’exposition.

Au terme de la visite, vous aurez contemplé plus de 120 pastels (issus du fonds du Petit Palais), dont un grand nombre n’avaient jamais été exposés ; rencontré des dizaines d’artistes, plus ou moins célèbres ; traversé tout un pan de l’histoire de l’art française, jusqu’à nos jours, puisque trois œuvres contemporaines d’Irving Petlin sont exposées. Merci le Petit Palais !

21167765_10155270263506943_5207042861640753218_oPour plus d’informations concernant l’exposition et les horaires, tarifs, etc., c’est ICI.