Un Rastignac du Yorkshire dans l’après-guerre

B001KZNTUW.01.LZZZZZZZUn livre (1957), un film (1959). Tous deux sont remarquables. J’ai d’abord vu la version cinématographique, qui m’a conduite vers l’œuvre de l’écrivain anglais John Braine (1922-1986). Originaire du Yorkshire, Braine est l’auteur d’une douzaine de romans, mais c’est le premier, Room at the Top, qui est demeuré le plus célèbre, à juste titre.

I’m sure that we choose our own destinies ; but I can’t help feeling that once one’s chosen a certain track there’s remarkably little opportunity of changing it.

1947. Dans la Grande-Bretagne de l’après-guerre, où perdure le rationnement et s’épanouissent les inégalités, Joe (Joseph) Lampton, 26 ans, entend bien s’extraire de son milieu, pauvre et ouvrier, enseveli vivant dans la suie de l’industrieuse cité de Dufton, pour gravir les échelons et intégrer l’univers glamour des riches et puissants. Il veut pour lui la belle fille, la voiture de luxe, la demeure élégante. Il veut la distinction, l’argent et le pouvoir qui l’accompagne.

La société, selon Joe et son camarade Charles, est constituée de sortes de castes. Les hommes et les femmes, chacun dans son classement, s’y répartissent selon dix échelons. Normalement, un homme de l’échelon 8, comme l’est Joe au début du roman, ne peut viser qu’une fille du niveau équivalent. Joe étant beau et charmeur, il peut au mieux espérer s’offrir (je choisis ce verbe à dessein) une femme de l’échelon 6. Mais lui vise une jeune beauté née avec une cuiller en argent dans la bouche : une fille qui appartient à l’échelon 2, si ce n’est au 1. Susan, la pure, naïve et choyée fille de l’homme le plus puissant de Warley. Joe a un plan. Il ne restera pas un petit fonctionnaire, même si c’est déjà un statut bien supérieur à ce à quoi le destinait sa naissance. Il parviendra au sommet, par tous les moyens. On n’est pas loin de l’esprit de Bel-Ami, de Maupassant.

Joe suit la voie qu’il s’est tracée, mais s’accorde des distractions. Une en particulier : Alice. La séduisante Alice, qualifiée à longueur de temps de femme mûre, sur le déclin déjà, et qui en est douloureusement consciente (elle a 34 ans… je dirais bien, autre temps, autres mœurs, mais je crains qu’en vérité, beaucoup pensent toujours ainsi). Avec Alice, Joe peut être lui-même. Oublié, le rôle de composition nécessaire à sa réussite. Mais le plaisir et le bien-être ne sauraient satisfaire son ambition dévorante. Il en veut davantage.

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Nouvelle édition, avec la couverture originale.

Autour de cette intrigue mettant en scène un genre de trio amoureux, qui pourrait paraître classique et rebattue, l’auteur tresse un univers réaliste, cruel, drôle, marqué par la fatalité et le libre arbitre tout à la fois, ce qui, peut-être, le rend encore plus tragique. Joe, un Joe plus âgé, est le narrateur ; c’est par ses yeux, sa pensée, que nous découvrons les lieux, les êtres, les événements.

Le roman (et le film, qui en est une sublime adaptation, avec une Simone Signoret absolument bouleversante) fait alterner des moments de pure poésie, des scènes quasi naturalistes, l’humour et la mélancolie, la tendresse et le cynisme. Les sentiments, des plus nobles aux plus méprisables (si l’on adopte une vision moraliste), sont décrits avec une justesse extrême. La langue est riche, précise, tranchante. Bref, c’est le monde dans toute sa complexité, sa noirceur et sa lumière, qui est ici condensé. Loin des sucreries romanesques courantes, Room at the Top livre un portrait d’homme, crûment mis à nu, bien sûr, mais aussi un superbe portrait de femme, et une histoire d’amour qui de la boue fait de l’or.

Un coup de pied dans la fourmilière littéraire

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Patrice Jean, L’Homme surnuméraire, Motifs, 2018.

Voilà des mois que j’ai lu ce livre, mais je repoussais toujours le moment d’en faire la recension, car je voulais faire cela « bien ». Tant pis, cela ne sera peut-être pas « bien », mais que diable, il FAUT que j’en parle !

Paru en 2017 aux éditions Rue Fromentin, il m’avait intrigué, mais je ne l’avais pas acheté. Pourquoi ? Allez savoir… Il y a tant de livres et si peu d’argent dans ma bourse. En 2018, il paraissait en poche, mais ce n’est qu’en 2019 que je le croisai enfin au hasard des rayons d’une librairie (faisons-leur de la publicité : La fleur qui pousse à l’intérieur, à Dijon). J’en fis l’acquisition, très excitée à l’idée de lire enfin ce texte auquel j’avais pensé, par intermittence, pendant si longtemps.

Je ne fus pas déçue.

Ce livre est une merveille. Et je pèse mes mots. Je ne saurais vous parler de son contenu sans risquer de gâcher les surprises qu’il recèle pour ses potentiels lecteurs. Disons simplement qu’il commence comme un roman contemporain classique, entendez par là qu’il a un air vaguement houellebecquien (j’espère que l’auteur ne m’en voudra pas de ce rapprochement hâtif qui me vint à l’esprit en lisant le premier chapitre). Un père de famille et mari méprisé, la misère ordinaire d’une vie médiocre, etc. Mais très vite, le roman fait tomber vos certitudes et votre confort de lecteur pantouflard. Les niveaux d’histoire, les trames s’imbriquent d’une manière éblouissante. Fiction et réalité (enfin, la réalité dépeinte dans la fiction, par la force des choses) se rejoignent par des chemins détournés, des rapprochements qui surprennent le lecteur, lequel s’attache pareillement aux personnages des divers niveaux du texte, sans même en vouloir à l’auteur de l’avoir mené en bateau. En termes de construction littéraire, donc, c’est très fort.

En termes de style, c’est très bon aussi.

Ajoutez à cela une réflexion de fond passionnante, une ironie désabusée, une lucidité qui oscille entre cynisme et mélancolie… À l’heure où le métier de « lecteur en sensibilité » (traduction maladroite calquée sur l’anglais, comme, hélas, une part de plus en plus importante de notre expression, en particulier orale, et de notre pensée, formatée) devient une réalité et me plonge dans un abîme de perplexité et d’horreur, Patrice Jean livre, avec ce fabuleux roman, une critique mordante d’un certain monde de l’édition, opportuniste, avide de gains plus que de grands textes, un portrait au vitriol des universitaires fonctionnant en vase clos, et plus généralement, une réflexion amère (acide ?) et néanmoins drôle sur la bien-pensance qui gangrène nos sociétés, et ne les rend pas meilleures, mais seulement plus hypocrites – ça, c’est mon avis, un brin lapidaire, je vous l’accorde.

Un petit extrait, relatif au monde de l’édition, pour vous mettre l’eau à la bouche :

Tous les corps de métier inventent un lexique singulier. Nous n’échappâmes pas à cette règle universelle. Ainsi naquit le verbe « céliner ». Lorsque Beaussant m’informait qu’il avait céliné une œuvre, c’est qu’il n’en restait, dans le volume et dans l’esprit, presque rien. Le verbe, on l’aura compris, se référait à Céline : Voyage au bout de la nuit, gros roman de plus de six cents pages, avait subi une cure d’amaigrissement, de sorte qu’il se présentait, dans notre collection, sous la forme d’une petite plaquette d’à peine vingt pages, dont le contenu guilleret, printanier et fleuri, n’aurait pas choqué les séides les plus soumis au politiquement correct.

Il y avait longtemps que je n’avais été à ce point séduite par un roman contemporain. Si vous devez n’en lire qu’un, choisissez celui-là !

 

Huysmans, un écrivain critique d’art

De concert avec M. Cabanel, il [M. Bouguereau] a inventé la peinture gazeuse, la pièce soufflée. Ce n’est même plus de la porcelaine, c’est du léché flasque ; c’est je ne sais quoi, quelque chose comme de la chair molle de poulpe.

« Le Salon de 1879. III », Le Voltaire, 30 mai 1879

Huysmans

Joris-Karl Huysmans, de Degas à Grünewald, collectif, Musée d’Orsay – Gallimard – Musées de la Ville de Strasbourg, 2019

Le musée d’Orsay et les musées de la Ville de Strasbourg ont profité de la parution dans la prestigieuse bibliothèque de la Pléiade d’un volume d’œuvres de Joris-Karl Huysmans – hélas, ce ne sont pas les œuvres complètes, que mériterait pourtant cet auteur – pour proposer au public une exposition (deux en réalité, celle de Paris et celle de Strasbourg, qui lui succède, étant assez différentes) sur Huysmans critique d’art. Critique, il le fut en effet, activement et durablement, pourfendant les arts académiques et soutenus par l’État, défendant à l’inverse certains modernes, comme les impressionnistes ou Degas, et des électrons libres, tels Redon, qu’il contribua à faire connaître, Rops ou Moreau. Le catalogue très soigné paru à cette occasion (belle couverture reliée, papier soyeux, mise en page moderne) permet d’en apprendre plus sur les rapports que l’écrivain entretenait avec les artistes de son temps, ainsi que sur sa trajectoire, plus cohérente qu’on ne pourrait le croire de prime abord, qui le mena du réalisme aux Primitifs, à rebours de la chronologie mais en accord avec ses principes et sa propre évolution spirituelle et esthétique.

Les nombreuses reproductions des œuvres évoquées par Huysmans, en bien ou en mal (je confesse que ses critiques les plus virulentes ont ma faveur, car elles sont souvent très drôles), sont d’excellente qualité. Bravo en particulier pour celle du retable d’Issenheim de Matthias Grünewald, qui fascina tant l’écrivain lorsqu’il le vit, en 1903. Présentée sur une double page qui s’ouvre en deux volets, cette reproduction forme un polyptyque de papier, seul capable de rendre (un peu) justice à ce chef-d’œuvre absolu toujours en cours de restauration dans la chapelle du musée Unterlinden de Colmar.

Mille et un vampires à l’écran

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Vampires, catalogue collectif, Réunion des musées nationaux – Grand Palais, 2019

Max Schreck, Béla Lugosi, Christopher Lee, Klaus Kinski, Catherine Deneuve et David Bowie, Gary Oldman, Tom Cruise, Stephen Moyer et Alexander Skarsgård, Tom Hiddleston et Tilda Swinton… Voilà quelques noms d’acteurs qui ont incarné le vampire. Le sommet d’un iceberg cinématographique et télévisuel, car combien plus nombreux furent les non-morts assoiffés de sang depuis les débuts du 7e art jusqu’à nos jours ! Descendants de Dracula (1897) ou de Carmilla (1872), les héros éponymes des romans de Bram Stoker et Sheridan Le Fanu, produits plus récents de la bit-lit, monstrueux, séducteurs, obsédés, comiques même, les vampires ont mille facettes qui ont tour à tour été exploitées, avec plus ou moins de bonheur (les chefs-d’œuvre voisinent avec les navets, parfois tellement mauvais qu’ils en deviennent cultes).

Ce beau livre publié à l’occasion d’une exposition à la Cinémathèque regorge d’illustrations de bonne qualité, agencées selon une mise en page très réussie. Il réunit quelques entretiens avec des réalisateurs, comme Werner Herzog (Nosferatu, fantôme de la nuit, 1979) ou Olivier Assayas (Irma Vep, 1996), des essais plus ou moins passionnants sur les adaptations du mythe à l’écran (le petit et surtout le grand), et propose l’analyse succincte de quelques œuvres marquantes ou originales, parfois peu connues. Enfin, il offre aux cinéphiles mordus de vampirisme une filmographie très complète, de The Vampire de Robert G. Mignola (1913) à Morbius de Daniel Espinosa (2020) – le moins que l’on puisse dire est que la liste est longue, même si les auteurs du catalogue précisent qu’elle n’est pas exhaustive. Preuve s’il en fallait que l’intérêt pour cette figure fantastique ne faiblit pas.

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Bien sûr, tout n’est pas dit dans ces 256 pages, loin de là. Ce n’en est pas moins un ouvrage très intéressant, que découvrira avec plaisir l’amateur de cinéma ancien et moderne et l’adepte des crocs vampiriques.

Un classique en deux minutes

Dans ces deux volumes parus en 2018 et 2019, vous trouverez un florilège des classiques de la littérature française et internationale, non pas sous forme d’études savantes ou de résumés façon quatrième de couverture, mais de bandes dessinées très brèves (4 pages pour la plupart), signées Soledad. L’illustratrice a travaillé de concert avec la journaliste Pascale Frey, et le résultat est assez réussi. C’est distrayant, léger, souvent drôle — il est vrai que le simple fait de résumer à outrance les intrigues de longs romans ou de pièces de théâtre (il n’y a pas de poésie) est en soi souvent source de comique. L’humour résulte aussi des textes associés aux dessins, marqués par l’oralité contemporaine et la familiarité, qui tranchent avec le respect que l’on a généralement pour les classiques, et leur propre langue.

Quels titres ont été choisis ? Roméo et Juliette, La Princesse de Clèves, Manon Lescaut, Notre-Dame de Paris (actualité oblige ?), Madame Bovary, les divers tomes de À la recherche du temps perdu, L’Étranger, Lolita, Huis clos… pour en citer quelques-uns.

Ceux qui ont lu les livres s’amuseront à les retrouver sous cette forme, et les autres, qui sait ? seront peut-être incités à se plonger dans les œuvres originales, qui perdent ici ce qu’elles peuvent avoir d’intimidant pour certains lecteurs. Les professeurs désireux de stimuler leurs élèves, les gens qui croient la lecture des classiques réservée à l’école, les jeunes qui se disent qu’ils sont poussiéreux et ennuyeux, sont des lecteurs tout désignés pour ces deux volumes.

Ma seule critique concerne les coquilles et incohérences typographiques qui émaillent les deux livres, le second en particulier. C’est vraiment dommage pour des ouvrages célébrant les lettres. Travail trop hâtif ou volonté de l’éditeur de faire des économies ? Je l’ignore, mais cela me fâche toujours. Je n’en recommande pas moins ces petits concentrés de gaieté. Offrez-les à vos proches !

L’amour en France en 2017

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La Vie sexuelle en France, de Janine Mossuz-Lavau, Points, 2019.

Oui, je dis bien : l’amour. Quoi qu’en dise le titre, La Vie sexuelle en France, la sociologue Janine Mossuz-Lavau parle bien d’amour : celui que l’on ressent, celui que l’on fait (ou ne fait pas, d’ailleurs). Le sous-titre est d’ailleurs : Comment s’aime-t-on aujourd’hui ?. Émotions et relations sexuelles sont évoquées dans cette enquête réalisée auprès d’un échantillon représentatif (selon le mot consacré) de la population française, de 19 à 85 ans — je suppose qu’interviewer des adolescents posait des problèmes particuliers ? Hommes, femmes, hétéro-, homo-, bisexuels, appartenant à des milieux aisés ou modestes, ayant fait des études ou non, mariés, parents, célibataires, on trouve tout le monde.

Agencés selon un plan intelligent, les résultats des entretiens menés par l’auteure avec des volontaires peignent le tableau varié de la situation en France aujourd’hui, et de l’évolution des conceptions et des pratiques, au cours des décennies, à travers les récits des locuteurs les plus âgés notamment. Le changement semble s’être accéléré depuis le début du présent siècle (on s’en doutait), conduisant, entre autres, à un effacement progressif des catégories, une androgynisation (irréversible ?) des comportements et attentes, et, in fine, un éloignement des bons vieux stéréotypes.

On découvre tout cela avec plaisir : le ton est relativement léger, même si certains propos sont graves ou un peu dérangeants (ce qui se faisait ou se pensait naguère est parfois aujourd’hui condamné par la morale, soumise à l’évolution des mentalités, surtout après la vague #Metoo). L’auteure écrit bien et parsème son texte de quelques touches d’humour bienvenues. Elle ne juge jamais ses interlocuteurs, évidemment, même si elle se permet d’énoncer à l’attention du lecteur quelques avis, ici et là, souvent amusés et amusants.

En fait, la seule chose que je reprocherai à cet ouvrage récemment paru en poche (édition originale parue aux éditions La Martinière en 2018), c’est le macaron «L’enquête sans tabous» apposé sur la couverture. Il me paraît racoleur. Cela me fait penser à ces magazines ou ces campagnes promotionnelles pour certains films qui tentent de titiller la curiosité du lecteur/spectateur en jouant sur la notion de tabou, en laissant espérer des choses croustillantes ou graveleuses. Rien de tel dans ce livre. C’est une étude scientifique destinée au grand public, ni compliquée ni douteuse, et très intéressante pour qui veut en savoir un peu plus sur ses contemporains et constater, une fois de plus, l’infinie diversité des êtres, au-delà des clichés.

 

 

Beauté et oppression

Beauté fatale, de Mona Chollet, Paris, La Découverte, 2015.

Dans cet essai intelligent et militant qui date hélas déjà un peu (il a paru en 2012), la journaliste Mona Chollet aborde un sujet tout à la fois immense, rebattu et néanmoins méconnu dans le fond : celui de l’aliénation liée à la beauté, celle exigée par les médias, la société, celle que recherchent maladivement les femmes (et, de plus en plus, les hommes), celle qui souvent les conduit à se haïr, se maltraiter, s’angoisser.

On pourrait de prime abord estimer que le trait est outré, le propos biaisé par une vision orientée. Oui mais… L’auteure développe une argumentation solide, appuyée sur de nombreuses analyses, nourrie de sources diverses. Hostile dès l’introduction à celles et ceux qui sont pourtant généralement perçus comme des figures de proue du féminisme (par exemple, Élizabeth Badinter ou Mona Ozouf) mais qui, selon elle, tiennent en réalité un discours rétrograde d’autant plus pervers, critiquant le féminisme à la française et saluant plutôt le modèle américain, fréquemment présenté chez nous sous un jour caricatural, Mona Chollet n’y va pas avec le dos de la cuiller, si vous me permettez l’expression. Parfois, son ton cinglant pourra donner aux lecteurs et lectrices le sentiment d’être jugés, condamnés, ou même pris pour des idiots incapables de résister aux diktats que leur impose la société. La lectrice se sentira peut-être culpabilisée, faible, se reconnaissant dans ces figures de femmes qui, plus ou moins consciemment, ont été prises dans le filet des stéréotypes et ont contribué à les entretenir, croyant agir dans leur intérêt propre, d’ailleurs, et non dans celui d’un ordre masculin dominant. Je me suis moi-même ici et là révoltée contre les assertions tranchantes comme du verre. Il n’en reste pas moins que ce livre, telle une gifle, force à ouvrir les yeux, à penser autrement ce que l’on croyait être « naturel », choisi, voulu, décidé en toute conscience et liberté. Il propose des analyses intéressantes (par exemple, de la série Mad Men, qui n’est pas un éloge du sexisme et des jolis vêtements, comme on a souvent pu le dire), scrute l’univers de la mode et du luxe (écornant au passage le capitalisme et le pouvoir absolu de l’argent dans notre culture), décrypte en un mot les rouages d’un système ancien, parfaitement huilé et profondément nocif pour les femmes. La journaliste explique ainsi, en reprenant les études de Susan Bordo, que l’anorexie est la plupart du temps un « désordre culturel » et non un simple trouble du comportement alimentaire. Elle effrite les thèses affirmant que la chirurgie esthétique permet aux femmes de se sentir mieux, d’avoir une meilleure image d’elles, et fait donc œuvre féministe, en rappelant que si ces femmes ont besoin de se sentir mieux, c’est précisément parce qu’elles croient devoir se conformer à un certain modèle, de plus en plus inaccessible et inhumain, qui leur impose d’être autres.

Certaines phrases, reflétant sans doute une pensée sincère de l’auteure, paraissent naïves et idéalistes, quand bien même on serait globalement d’accord avec le propos défendu. Par exemple, celle-ci :

C’est une singularité épanouie, et non la conformité aux canons en vigueur, qui fait la beauté, la sensualité, l’amour.

Dans un monde idéal où chacun parviendrait à penser et ressentir de façon parfaitement autonome et détachée, sans être influencé par le contexte socioculturel, peut-être ; mais a-t-on jamais vu un tel monde ?

En somme, cet essai est une lecture utile et stimulante, mais, bataillant sur le seul plan rationnel et intellectuel, il peinera à transformer en profondeur ses lecteurs, fussent-ils volontaires pour ce faire. C’est néanmoins un premier pas, qu’il serait souhaitable que chacun fasse.