Beauté et oppression

Beauté fatale, de Mona Chollet, Paris, La Découverte, 2015.

Dans cet essai intelligent et militant qui date hélas déjà un peu (il a paru en 2012), la journaliste Mona Chollet aborde un sujet tout à la fois immense, rebattu et néanmoins méconnu dans le fond : celui de l’aliénation liée à la beauté, celle exigée par les médias, la société, celle que recherchent maladivement les femmes (et, de plus en plus, les hommes), celle qui souvent les conduit à se haïr, se maltraiter, s’angoisser.

On pourrait de prime abord estimer que le trait est outré, le propos biaisé par une vision orientée. Oui mais… L’auteure développe une argumentation solide, appuyée sur de nombreuses analyses, nourrie de sources diverses. Hostile dès l’introduction à celles et ceux qui sont pourtant généralement perçus comme des figures de proue du féminisme (par exemple, Élizabeth Badinter ou Mona Ozouf) mais qui, selon elle, tiennent en réalité un discours rétrograde d’autant plus pervers, critiquant le féminisme à la française et saluant plutôt le modèle américain, fréquemment présenté chez nous sous un jour caricatural, Mona Chollet n’y va pas avec le dos de la cuiller, si vous me permettez l’expression. Parfois, son ton cinglant pourra donner aux lecteurs et lectrices le sentiment d’être jugés, condamnés, ou même pris pour des idiots incapables de résister aux diktats que leur impose la société. La lectrice se sentira peut-être culpabilisée, faible, se reconnaissant dans ces figures de femmes qui, plus ou moins consciemment, ont été prises dans le filet des stéréotypes et ont contribué à les entretenir, croyant agir dans leur intérêt propre, d’ailleurs, et non dans celui d’un ordre masculin dominant. Je me suis moi-même ici et là révoltée contre les assertions tranchantes comme du verre. Il n’en reste pas moins que ce livre, telle une gifle, force à ouvrir les yeux, à penser autrement ce que l’on croyait être « naturel », choisi, voulu, décidé en toute conscience et liberté. Il propose des analyses intéressantes (par exemple, de la série Mad Men, qui n’est pas un éloge du sexisme et des jolis vêtements, comme on a souvent pu le dire), scrute l’univers de la mode et du luxe (écornant au passage le capitalisme et le pouvoir absolu de l’argent dans notre culture), décrypte en un mot les rouages d’un système ancien, parfaitement huilé et profondément nocif pour les femmes. La journaliste explique ainsi, en reprenant les études de Susan Bordo, que l’anorexie est la plupart du temps un « désordre culturel » et non un simple trouble du comportement alimentaire. Elle effrite les thèses affirmant que la chirurgie esthétique permet aux femmes de se sentir mieux, d’avoir une meilleure image d’elles, et fait donc œuvre féministe, en rappelant que si ces femmes ont besoin de se sentir mieux, c’est précisément parce qu’elles croient devoir se conformer à un certain modèle, de plus en plus inaccessible et inhumain, qui leur impose d’être autres.

Certaines phrases, reflétant sans doute une pensée sincère de l’auteure, paraissent naïves et idéalistes, quand bien même on serait globalement d’accord avec le propos défendu. Par exemple, celle-ci :

C’est une singularité épanouie, et non la conformité aux canons en vigueur, qui fait la beauté, la sensualité, l’amour.

Dans un monde idéal où chacun parviendrait à penser et ressentir de façon parfaitement autonome et détachée, sans être influencé par le contexte socioculturel, peut-être ; mais a-t-on jamais vu un tel monde ?

En somme, cet essai est une lecture utile et stimulante, mais, bataillant sur le seul plan rationnel et intellectuel, il peinera à transformer en profondeur ses lecteurs, fussent-ils volontaires pour ce faire. C’est néanmoins un premier pas, qu’il serait souhaitable que chacun fasse.

Chroniques sucrées salées de la vie de bureau

CHOUQUETTE

Le Syndrome de la chouquette, de Nicolas Santolaria, dessins de Matthieu Chiara, Paris, Anamosa, 2018

Même consentie, la vie de bureau opère incontestablement une forme de kidnapping existentiel, oblitérant des journées entières de votre vie (lorsque vous n’êtes pas en RTT), conditionnant votre façon de parler (avec beaucoup de –ing) et formatant jusqu’à vos besoins physiologiques élémentaires, au point d’ériger en totem rétentionnel le fameux tabou du popo corporate.

 

Voilà pour l’entrée en matière.

Le journaliste Nicolas Santolaria a le don de saisir la réalité de la vie de bureau aujourd’hui. En 69 chroniques parues dans Le Monde et rassemblées ici dans cinq sections thématiques aux titres explicites :

  • Mon ordi, mon ficus, mes emmerdes. Lieux et objets
  • « Wording », ou les tourments de la novlangue de bureau. Langage
  • L’enfer, c’est (presque toujours) les autres. Relations humaines
  • L’inflation des névroses tertiarisées. Bien-être et pathologies
  • Les manipulations douces de l’entreprise libérée. Pratiques managériales et techniques de résistance,

il dresse le tableau d’un monde qui a profondément changé en ce début de XXIe siècle, sous l’influence, notamment, du modèle américain (ah, l’« idéal » incarné par Google !). Quelques dessins très réussis de Matthieu Chiara agrémentent le volume ; on aurait aimé qu’ils soient plus nombreux.

Souvent pince-sans-rire, parfois franchement drôle, l’auteur passe en revue les usages managériaux, le design conçu pour optimiser la productivité du salarié, les théories innombrables mises en application avec des conséquences plus ou moins graves, les relations hiérarchiques ou entre collègues, etc. Tout l’intéresse, jusqu’à ces fameuses chouquettes apportées pour le café et dont on découvre ici le sens profond (si vous voulez en savoir plus sur ce « syndrome de la chouquette » qui donne son titre à l’ouvrage, lisez-le, je ne vais quand même pas tout vous dire).

C’est assez rare pour être souligné : en lisant ce livre, on est parfois saisi d’éclats de rire irrépressibles – évitez de le parcourir au travail, vous risquez d’être trahi par ces bouffées d’hilarité soudaines, surtout si vous faites partie des victimes de l’open space.

Le ton alerte et ironique sert une réflexion sérieuse, qui soulève des questions fondamentales et invite à poser un regard critique sur les usages professionnels contemporains. Blagues et jeux de mots faciles ou plus subtils parsèment le texte, qui rendent plaisante la lecture, mais on a parfois envie de rire jaune tant les faits et dérives saisis par l’auteur nous rappellent la triste réalité d’un univers où le licenciement devient une « libération » (selon les mots et la pensée de l’Allemand Sebastian Thrun), et les anglicismes ou plutôt « californismes » employés à tout va distillent un venin aux effets socio-économiques et culturels bien réels.

Plus que jamais, on se dit, en refermant ce volume : mieux vaut en rire…

Exquis trépas

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Gabrielle Wittkop, Les Départs exemplaires, Verticales, 2012

Dans ce recueil ont été rassemblées cinq nouvelles caractéristiques de l’art précieux de Gabrielle Wittkop, dont deux inédites. On y retrouve les obsessions personnelles de l’auteure, transcrites dans un style sans pareil. La mort, qui donne son titre à la compilation, constitue le sujet principal de chaque texte et le protagoniste réel de l’œuvre comme de la vie. Les Derniers Secrets de Mr T. livrent, dans une Asie coloniale séduisante et fatale, à la végétation luxuriante et vaguement menaçante, un récit à plusieurs voix où les temporalités se chevauchent comme les témoignages, selon une méthode prisée de l’écrivaine, laissant le lecteur dans l’incertitude.

Idalia sur la tour, chef-d’œuvre absolu de cruauté glacée, la perle de ce recueil à mes yeux, déroule dans les brumes romantiques et funèbres du Rhin une sorte de conte gothico-victorien parfaitement maîtrisé.

Les Nuits de Baltimore nous entraînent quant à elles dans l’Amérique hallucinée et alcoolisée d’Edgar Allan Poe, où folie et lucidité n’ont plus de frontières, et où se perd le lecteur.

Une descente rappelle le goût de l’auteure pour les marginaux, les univers infernaux, la misère aux proportions mythologiques, le symbolisme du labyrinthe et des entrailles, qu’elles soient celles de la Terre mère vorace ou des êtres humains.

Enfin, l’hermaphrodisme, monstruosité (au sens premier) maintes fois abordée par Wittkop dans son œuvre, triomphe dans Claude et Hippolyte ou l’Inadmissible histoire du feu turquois, splendide récit ciselé ancré dans ce XVIIIe siècle à la fois raffiné et répugnant que Gabrielle Wittkop sait recréer comme personne grâce à l’intime connaissance qu’elle en a, et qui affleure aussi bien dans son écriture et son vocabulaire que dans les mille et un détails formant le fond et le décor de l’histoire.

Tous les univers, toutes les techniques narratives, tout l’esprit de l’auteure tels qu’on a pu les savourer dans ses autres écrits, notamment Le Nécrophile, Sérénissime assassinat ou La Marchande d’enfants, sont ainsi condensés, gemmes chatoyantes dans leur écrin de papier.

The queen Bettie

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Bettie Page, reine des courbes, de Petra Mason, photographies de Bunny Yeager, Huginn & Muninn, 2014

Bettie Page (1923-2008) est incontestablement la plus célèbre pin-up des années 1950. Icône fétichiste autant que modèle de photos de charme, elle a posé pour des milliers de clichés au cours de sa relativement brève carrière (elle quitte les spots en 1957 et change radicalement de vie).

Après avoir sombré dans l’oubli pendant deux décennies, elle est remise en lumière dans les années 1980 par quelques admirateurs passionnés, et devient une source d’inspiration majeure pour des apprenties pin-up et des icônes contemporaines telle Dita von Teese.

Ce beau livre relié explore la collaboration fructueuse entre la jolie brunette et la toute jeune Bunny Yeager, elle-même ex-pin-up devenue photographe. Au cours de l’année 1954, en Floride où Bettie va passer sept mois, les deux femmes vont nouer une relation professionnelle qui débouche sur certains des plus beaux clichés de Bettie. Photos glamours, nus sans aucun caractère pornographique, scènes pleines d’humour et d’énergie se déclinent au fil des pages, souvent en noir et blanc, parfois dans de belles versions peintes à la main. Partout, la vitalité et la joie du modèle jaillissent des images. La beauté parfaite du corps et du visage de Bettie est magnifiée par l’art de Bunny Yeager.

La reproduction des illustrations est de bonne qualité, mais le texte, dans sa traduction française, n’a de toute évidence pas bénéficié d’un travail éditorial soigné. Les coquilles et erreurs sont nombreuses, ce qui est vraiment fâcheux. Je conseille donc aux amateurs de Bettie Page d’acheter le livre dans sa version anglaise, pour que le bonheur des yeux ne soit pas amoindri par ces imperfections textuelles très énervantes.

Si vous aimez Bettie Page, je recommande vivement le film de 2005 réalisé par Mary Harron, avec la ravissante Gretchen Mol dans le rôle-titre : The Notorious Bettie Page.

Une ville pas comme les autres

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Juliette Rigondet, Un village pour aliénés tranquilles, Fayard, 2019

Dans cet ouvrage solidement documenté et pourvu de quelques photographies en noir et blanc, Juliette Rigondet revient sur l’histoire un peu particulière de la petite ville de Dun-sur-Auron, dans le Cher. Une ville qu’elle connaît bien, puisqu’elle y a grandi. Pourquoi dis-je « particulière » ? Parce que Dun fut le lieu d’une expérimentation originale et réussie, qui se poursuit de nos jours : celle de l’accueil familial de personnes souffrant de troubles mentaux.

Tout commence en décembre 1892. Le docteur Auguste Marie, de l’hôpital Sainte-Anne à Paris, vient s’installer à Dun-sur-Auron en compagnie de vingt-quatre patientes classées parmi les « aliénés tranquilles » – comprenez des malades (séniles, dépressifs ou psychotiques) jugés non dangereux pour autrui comme pour eux-mêmes. L’auteure explique pourquoi cette ville a été choisie, comment s’effectuent la sélection des patientes (des femmes seulement à l’origine, même s’il y aura des entorses à cette règle au cours des décennies suivantes, et plutôt âgées pour éviter tout risque de grossesse – là encore, cette règle des origines sera contournée par la suite) et celle des familles d’accueil. On découvre la genèse de cette expérience thérapeutique originale mais non inédite : Auguste Marie avait observé en Écosse une semblable démarche, et il existait en Belgique des « colonies » (c’est le terme employé à l’époque) de placement des « fous » parmi la population.

Juliette Rigondet revient dans un premier temps sur la vie et le parcours d’Auguste Marie, pose le contexte socio-économique et rappelle brièvement les grandes tendances de la psychiatrie de l’époque, ainsi que les insuffisances, voire les francs dysfonctionnements, des asiles d’aliénés à la fin du XIXe siècle. Dans une deuxième partie, elle s’attache plus particulièrement aux pensionnaires, choisissant quelques figures marquantes et représentatives qu’elle a pu suivre grâce aux documents d’archives et, pour les plus récents, en s’appuyant sur des témoignages. Cette section est très intéressante et touchante, sans pathos ni mièvrerie. Elle soulève la question de savoir si toutes ces femmes étaient vraiment « folles », ou si les malheurs, la misère, la malchance plus que des raisons médicales réelles n’ont pas contribué à les mener jusqu’à Dun. L’auteure cite parfois des lettres de patientes ou de proches, qui manifestent en creux la toute-puissance de l’administration médicale. Une troisième partie concerne les « nourriciers », que l’on désigne aujourd’hui sous l’appellation de « famille d’accueil ». La tonalité sociologique est encore plus marquée ici, et nous renseigne sur les tenants économiques, moraux, sociaux et culturels de cette expérimentation. On apprend aussi bien à quoi devaient jadis et doivent aujourd’hui ressembler les logements destinés à accueillir les malades que la nature et l’évolution sur cent ans des rapports entre ceux-ci et les gens de la ville, entre séparation et acceptation, tolérance et moqueries. La dernière partie s’attache à la spécificité de ce village hôpital, aux types de soins dispensés, hier et aujourd’hui, à Dun, à l’importance de la structure hospitalière dans le tissu économique et social, au travail des pensionnaires ainsi qu’à leur sexualité. Elle soulève de nouveau des questions, sans prétendre apporter une réponse définitive ou donner un avis péremptoire, ce qui est bienvenu.

Le ton général de l’ouvrage est plaisant : sans verser dans l’angélisme, il propose une vision objective, abordant le pour et le contre, ne reculant pas devant les critiques mais peignant également les réussites de ce mode de soins. Le seul reproche que je puis faire est que le livre comporte des coquilles, nombreuses dans certains passages. Le travail éditorial aurait pu être plus soigné. Cela n’empêche cependant pas d’apprécier cette lecture, et de saluer le talent de Juliette Rigondet qui, par son style agréable et son étude organisée en chapitres brefs et pertinents, présente avec brio ce « village pour aliénés tranquilles ».

Colette et Alexandra David-Néel, des planches aux mots

Colettevagabonde2_20188281149_largeSi, comme moi, vous avez eu la chance de grandir dans une certaine familiarité avec les écrits et photographies de Colette, vous avez sans doute déjà lu La Vagabonde. Moins connu sans doute que la série des Claudine et que Chéri, ce beau roman publié en 1910 s’appuie en grande partie sur la vie de l’auteure : Renée Néré est une artiste de café-concert, comme le fut Colette, et une ex-femme de lettres. Épouse divorcée d’un artiste (dans le livre, un peintre, dans la réalité, l’écrivain Willy) qui a brisé son cœur et ses illusions, elle est indépendante, un peu farouche, un peu bohème. Comme sa créatrice, amoureuse inconditionnelle des chats et des chiens, Renée a une chienne, Fossette.

Je ne raconterai pas l’histoire, qu’il faut découvrir dans la langue ciselée et follement élégante de Colette, qui ne dédaigne pas non plus de recourir au parler des gens du théâtre populaire. Je dirai simplement que cette plume riche et diverse transcrit à merveille l’esprit de la Belle Époque et nous transporte sans effort loin de ce quotidien souvent médiocre et décevant qui est le nôtre, tout en peignant le portrait d’une femme farouchement libre, fût-ce au prix de la solitude.

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Alexandra David-Néel, Le Grand Art, Le Tripode, 2018

Ce roman peut être lu en regard d’un autre, qui lui est contemporain : le délicieux Le Grand Art, signé par une jeune Alexandra David-Néel. Demeuré inédit jusqu’en 2018, où il a été publié par les éditions du Tripode, ce beau roman à la première personne conte l’existence mouvementée d’une jeune chanteuse lyrique, de la misère à la gloire, et peint avec bonheur les dessous pas toujours très propres du théâtre et de l’opéra, de la bourgeoisie et de la petite noblesse des années 1900. Il nous fait pénétrer aussi dans l’univers des courtisanes, figures clés pour comprendre la société et les mentalités d’alors. Enfin, comme le texte de Colette, Le Grand Art chante une vocation plus forte que les aléas de la vie, et la vitalité combative de l’esprit artiste, envers et contre tout. Un livre comme on n’en fait plus…

Dans l’intimité des mots et des choses

Nous avons beau assigner des règles au langage, essayer de lui faire entendre raison par la grammaire, la logique et autres astuces destinées à le faire entrer dans un cadre, rien n’y fait. Les mots continuent de ricaner dans l’ombre, à nos dépens. Dans ces conditions, sommes-nous condamnés à parler à côté ? Sans doute. Mais si cette condamnation devenait une chance, si elle nous permettait une plus grande liberté, de prendre le large par la parole ? (Préface, p. 8-9)

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La Vie secrète des mots et des choses, d’Alain Roussel, Éditions Maurice Nadeau, 2019

Voici un livre que l’on ne peut écrire qu’au terme d’une longue fréquentation des mots. À travers les quatre textes réunis dans ce recueil (un inédit, les autres déjà parus, indépendamment les uns des autres, et dont l’un a été remanié) éclate en effet l’intimité tout à la fois joyeuse et savante d’Alain Roussel avec la langue française.

Les textes sont présentés selon une gradation vers l’abscons, l’absent, l’abstrait.

D’abord, on découvre « La vie privée des mots », ou la très personnelle collection de mots du narrateur, qui s’exprime à la première personne et nous invite à pénétrer son univers mental, ses rêveries langagières. Prêtant sa voix – sa plume – aux mots devenus vivants (enfin, ils le sont déjà, n’est-ce pas ? Disons qu’ils acquièrent ici un supplément d’être), il invente leur histoire, leur caractère, leur généalogie en convoquant divers domaines  et centres d’intérêt qui lui sont propres, tels l’ésotérisme, l’alchimie, les spiritualités, la poésie… Il joue encore sur les rapprochements sémantiques, étymologiques, phonétiques (pratique de la cabale phonétique), s’appuie sur la forme même des lettres, qui devient signifiante, comme un hiéroglyphe nouveau. Il s’inscrit, ce faisant, dans une lignée d’écrivains penseurs des mots, des lettres en tant que signes, et de leur rapport au réel : Nodier, Hugo, Rimbaud, Raymond Roussel, Leiris, entre autres. Certains passages expliquent ce travail ; ainsi, p. 64 :

À une certaine façon de réveiller les vocables par la sonorité, de les secouer dans leur graphie, de les démasquer par tous les moyens, y compris l’étymologie, la mythologie, voire l’ésotérisme et l’hermétisme, de les mettre à nu – avec l’espoir de découvrir mon propre visage –, je ne peux nier sans mauvaise foi que j’en suis l’auteur [de cette collection de mots].

D’un mot au suivant, d’un développement aux notes surréalistes à l’autre, on rebondit, glisse dans une spirale qui finit par réunir tous les acteurs-mots de ce drame malicieux, comme dans les comptines de notre enfance qui formaient une boucle infinie. Au fil de ces vies farfelues, des artistes pointent leur nez, des personnalités comme Freud aussi (qui apparaît ici bien polisson, auprès de la joycienne Miss Molly aux beaux mollets, et des filles linguistiques de la psych-ana-lyse, Anna et Lise). Des souvenirs se mêlent à des aventures amoureuses fantaisistes nées de l’étude des mots, parsemés de citations et évocations littéraires. Finalement, la réalité finit par être subjuguée aux mots et aux lettres, qui deviennent, si j’ose dire, l’alpha et l’oméga du monde.

Après ces visions – au sens où le narrateur se fait voyant, à la manière d’un Rimbaud facétieux – poétiques et drolatiques, aux accents quelquefois rabelaisiens, une deuxième section, « Lettres d’amour », met en scène la liaison épistolaire et amoureuse entre deux lettres, l et r. C’est l’occasion d’une débauche de mots passionnés autour des… mots. Les lettres présentent toutes les étapes d’une histoire d’amour qui finit mal : la séduction, la passion charnelle, la trahison et, enfin, la rupture. Le vocabulaire, parfois très cru, et l’imaginaire érotique ne manqueront pas de rappeler au lecteur quelques correspondances fameuses entre lettrés d’antan.

La partie suivante, joliment intitulée « L’ordinaire, la métaphysique », manifeste un certain parti pris des choses. Chaise, fenêtre, pied, chemin… sont explorés par la pensée, dégagés de leur réalité physique. C’est l’occasion d’une nouvelle réflexion à la première personne, qui semble offrir au narrateur la possibilité de s’explorer lui-même à travers cette vie abstraite des choses les plus banales. Par moments, des images, des mots, des objets affleurent, qui avaient été étudiés dans les textes précédents, créant une forme de continuité dans cet ensemble en apparence disparate, et trahissant les intérêts récurrents de l’auteur.

Le recueil se clôt sur « La poignée de porte », audacieuse tentative d’exprimer ce qu’il y a d’insaisissable et d’inaccessible en toute chose. Une résistance au dire et à la connaissance qui est aussi constante qu’ignorée dans nos vies quotidiennes peu sensibles à ces questions, non ?

 

(Retrouvez sur ce blog deux autres recensions de livres d’Alain Roussel : Le Labyrinthe du singe et La Phrase errante.)