La prostitution jadis, en mots et en images

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Splendeurs et misères. Abécédaire de la prostitution au XIXe siècle, par Isolde Pludermacher et Claire Dupin de Beyssat, Flammarion / Musée d’Orsay, 2015.

Une gourmandise, voilà ce qu’est ce tout petit livre paru à l’occasion de la belle exposition que le musée d’Orsay proposa en 2015 autour du thème de la prostitution. Sous sa couverture ornée d’une friponne très enjuponnée, un trésor de dessins, gravures, peintures et photographies illustrant une sorte d’abécédaire. D’« Alcool » à « Voiture » en passant par « Bottines », « Client », « Opéra », entre autres, les auteures ont rassemblé une multitude d’informations pour mieux comprendre ce qu’était le monde des relations tarifées en France (et surtout à Paris) du Second Empire à la Belle Époque. Émaillant le propos, des citations d’œuvres littéraires contemporaines (Huysmans, Zola, Maupassant, Edmond de Goncourt, Paul Adam…)  ou empruntées à des auteurs comme Gustave Macé, chef de la sûreté, qui produisit divers ouvrages issus de son expérience professionnelle, notamment Gibier de Saint-Lazare (le gibier en question, ce sont les « filles », comme on les appelle alors). On y lit la vie des cocottes et des demi-mondaines, comme Nana dans la fiction ou Valtesse de La Bigne dans la réalité, aussi bien que celle des prostituées du bas de l’échelle, comme les pierreuses ou les filles à soldats.

Du côté des illustrations, on croise pareillement de nombreux artistes : Forain, Degas, Toulouse-Lautrec, Béraud, Steinlen, Rops, Manet, Kupka, parmi d’autres. Les peintures alternent avec les illustrations de presse et les photographies, créant une variété plaisante.

L’ensemble offre un panorama du sujet tel qu’il était perçu par les artistes, les bourgeois et les autorités de l’époque. L’ouvrage est assez bref, il ne s’agit évidemment pas d’une étude scientifique, et il n’a aucune prétention à l’exhaustivité. Mais tel qu’il est, il permet une découverte amusante et légère d’un sujet que l’on peut qualifier d’obsédant au XIXe siècle.

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Un bouquet fin-de-siècle : Jean Lorrain en quelques textes méconnus

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Jean Lorrain, Miscellanées, Lille, Les Âmes d’Atala, 2019.

Écrivain prolifique de la décadence, Jean Lorrain (1855-1906) a, comme ses collègues, publié un grand nombre de textes dans des journaux et revues. Beaucoup ont été rassemblés en recueils par divers éditeurs. Aujourd’hui, les Âmes d’Atala font paraître le leur, sous le joli titre un tantinet désuet de Miscellanées – nom parfaitement adapté dans la mesure où, comme le confesse d’ailleurs l’éditeur scientifique des textes, ce recueil propose un mélange hétéroclite. Les écrits choisis sont regroupés en cinq sections : des contes, des impressions de voyage, deux récits inspirés par l’amitié tournée au vinaigre entre Lorrain et Jeanne Jacquemin, des textes autour de Salomé et enfin deux histoires de crimes. Tous les textes ne se valent pas, me semble-t-il ; certains sont assez anecdotiques. D’autres, en revanche, sont de petits bijoux qui reflètent à merveille l’art de Lorrain, son style ciselé et son imaginaire violent et bigarré.

Dans les contes, les nains fantastiques de l’araignée du Néthou précèdent les oies féeriques de Normandie, objets d’un récit légèrement patoisant. Un pastiche de conte de princesse est entrecoupé de scènes mettant en scène deux Anglaises contemporaines assez vulgaires, tandis que des rêveries ouvrent la porte à des visions cruelles et esthétiques.

Du côté des impressions de voyage, la vision très stéréotypée d’une Espagne pétrie de dévotion morbide et d’excès précède une promenade pittoresque au fil de la Seine, laquelle est suivie d’une plongée dans les quartiers de la prostitution à Marseille, où les femmes perdues sont tout à la fois viande et masques.

Les textes mettant en scène la « peintresse des yeux » Jeanne Jacquemin parlent d’art, d’esprit et de sensualité. Ils sont intéressants notamment en ce qu’ils montrent la technique du remploi littéraire : d’un texte à l’autre, nombre d’expressions, de phrases sont reprises. Une économie d’effort fréquemment observée chez les auteurs qui publiaient beaucoup dans les journaux. Ils illustrent aussi la fameuse dent dure de Lorrain envers ses contemporains.

Les textes associés à Salomé, figure chérie de la fin du siècle, évoquent ici la tentatrice fatale, là les avatars artistiques de la Danseuse. Dans l’un, les masques font leur retour sur un mode burlesque, tandis qu’un autre est l’occasion d’un portrait d’Oscar Wilde, auteur d’une Salomé théâtrale qui fit date.

Les deux derniers venus dans le livre sont très dissemblables. Le premier, fort réussi, est une fiction qui fait d’une couleur l’origine d’un meurtre (il fallait y penser !), alors que le second se présente comme le récit d’une visite à la morgue et sur les lieux supposés d’un crime. Tous deux exaltent un macabre emprunt de fascination propre à l’esprit décadent.

Somme toute, ce recueil varié se lit avec plaisir et permet d’envisager diverses facettes de l’art de Jean Lorrain, dont le visage aux yeux lourds orne la couverture du volume. Pour ne rien gâcher, le livre est charmant avec son costume violet au toucher délicieusement doux. Le violet dont Lorrain écrit, dans la nouvelle Le Vieux Rose : « Le violet est cruel, humble, rampant, sinistre ; les crimes des évêques, trahisons et supplices, flamboient dans ses reflets », et qui revêtait déjà, dans une nuance un peu différente, les couvertures de la célèbre Bibliothèque décadente des éditions Séguier… Bref, une couleur parfaite pour accompagner ces mots fin-de-siècle.

Si vous souhaitez vous procurer cet ouvrage, vous pouvez écrire directement à l’éditeur. Vous trouverez les informations de contact sur son site : https://zamdatala.net/

Le beau mystère des requins de Fakarava

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700 requins dans la nuit, de Luc Marescot, Arte éditions, 2019.

Si, quand vous étiez enfants, vous aimiez les documentaires du commandant Cousteau, ceci devrait vous intéresser. Si en revanche vous cherchez un remake des Dents de la mer, passez votre chemin.

Dans sa collection « L’Odyssée des sciences », Arte éditions propose un documentaire de Luc Marescot sur les requins. Sept cents requins, près de l’archipel de Tuamotu, en Polynésie. Dans un décor paradisiaque, on nous convie à mener l’enquête aux côtés de Laurent Ballesta et son équipe pour comprendre les raisons de la présence de la plus grande concentration observée de requins gris. Pourquoi la passe de Fakarava, vallée de corail classée réserve de biosphère par l’Unesco, est-elle à ce point prisée par ces animaux ? Qu’est-ce qui les pousse à coexister, cohabiter ? Comment sont-ils organisés ?

Pendant une heure trente, on suit les scientifiques et autres membres de l’expédition Gombessa IV présents sur l’atoll pour une mission de 50 jours et 50 nuits, des préparatifs aux nombreuses plongées, pour la plupart nocturnes. Les images sont splendides, parfois impressionnantes, notamment lorsque les plongeurs se trouvent au cœur de la meute, la « boule » de requins comme ils l’appellent à juste titre, et sont bousculés violemment pendant des scènes de prédation. Les ralentis sont particulièrement réussis, ainsi que les images réalisées grâce à une arche photographique dont le fonctionnement est présenté – c’est l’un des éléments de haute technologie utilisés par l’équipe.

700-REQUINS-DANS-LA-NUIT_28062017-DSC_8117©Laurent-Ballesta

Le documentaire équilibre habilement les moments d’information scientifique, les données techniques et les images sous-marines (d’une qualité remarquable). Les intervenants (Laurent Ballesta, Charlie Huveneers, Yanis Papastamatiou, Johann Mourier, pour ne citer qu’eux) prennent tour à tour la parole pour expliquer le but de la mission et les diverses actions menées, comme la pose de puces électroniques sur 40 requins – pose assez périlleuse – ou la mise en place de caméras permettant la surveillance de la passe de jour comme de nuit. On apprend énormément de choses sur les requins, bien sûr, et sur les poissons plus largement (par exemple, on entend les sons de quelques espèces, ce qui est assez surprenant). On assiste aussi à une aventure humaine pleine de camaraderie et d’enthousiasme. La dramatisation du documentaire est soutenue par la musique, comme il est commun dans ce genre de film, mais on ne sombre pas dans l’excès. De même, la narration n’est pas trop emphatique et sait trouver le ton juste.

Pour ne rien gâcher, des compléments nombreux sont proposés dans le double DVD ou Blu-ray :

  • Un bref documentaire, qui revient sur la genèse de la mission Gombessa IV. Laurent Ballesta et son équipe sont venus pour la première fois à Fakarava en 2014, pour étudier le mystère de la ponte des mérous qui se rassemblent en nombre dans cette passe ; captivés par la meute de requins, ils sont ensuite revenus chaque année pendant quatre ans.
  • Un journal de bord, composé de 31 épisodes, qui présente par exemple le lieu du tournage et ses habitants.
  • Quatre scènes coupées, qui apportent des explications supplémentaires par rapport au documentaire.
  • Enfin, des interventions individuelles des divers membres de la mission Gombessa, qui permettent de mieux comprendre leur travail ou d’avoir des points de vue personnels sur l’aventure, et des scientifiques, qui apportent des précisions selon leur domaine d’expertise respectif.

Tout cela se regarde avec plaisir et permet de s’évader intelligemment et en beauté. On en redemande !

Petites pensées surréalistes

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Les Coleman, Brève histoire de l’igloo africain, Caen, Le Grand Tamanoir, 2017

Pour commencer, disons ce que ce livre n’est pas : une histoire brève, une nouvelle. On pourrait le croire, vu le titre, mais non ! En ces pages, vous trouverez une ribambelle d’aphorismes, pensées et autres petites phrases, en anglais et en français.

Les Coleman (1945-2013), « Magritte des mots » selon Michel Remi (qui signe l’édition et la traduction de ce recueil), se joue des expressions toutes faites, des sens propre et figuré, et redonne vie aux mots. Sous sa plume d’auteur surréaliste naissent des formules amusantes, curieuses, parfois poétiques. Si certaines de ces petites phrases semblent sans grand intérêt (méfiez-vous des apparences !), d’autres ouvrent des espaces oniriques, bousculent nos codes et habitudes, chamboulent nos repères. D’autres encore font sourire. Toutes provoquent la réflexion sur les mots et l’usage que nous en faisons – l’oubli où nous les tenons, aussi, quand nous les employons par habitude, sans même y penser, niant leur pouvoir et leur chair. En voulez-vous quelques exemples ?

We are blind to the invisible.
Nous sommes aveugles à l’invisible.

The destination of the merry-go-round remains unknown.
La destination du manège reste inconnue.

The only difference between words is that they are spelt differently.
La seule différence entre les mots est qu’ils s’écrivent différemment.

Chairs sit around patiently waiting for the table to talk.
Les chaises étaient assises autour de la table à attendre patiemment qu’elle se mette à parler.

Mattress: night’s raft.
Matelas : radeau nocturne.

La traduction de certaines phrases m’a surprise. Pourquoi ce pluriel quand l’anglais usait du singulier, pourquoi cette personnalisation d’une phrase plus générale en V.O., pourquoi ce développement là où il y avait une concision efficace ? On aurait envie d’interroger Michel Remy sur ses choix, de pénétrer sa méthode. À défaut, on médite sur la difficulté de tout travail de traduction littéraire (sujet d’ailleurs abordé à la fin de l’ouvrage, dans une partie appelée « Les intraduisibles »), et plus particulièrement quand il s’agit d’une œuvre de ce genre, où l’auteur joue sur les doubles sens, le propre et le figuré, les expressions idiomatiques, les connotations, bref, toutes choses qui, par essence, existent dans une langue sans pouvoir toujours être transférées dans une autre.

Cerise sur le gâteau : quelques dessins de l’auteur accompagnent le texte, porteurs de la même magie légère et amusée, sans prétention. L’ensemble permet au lecteur une évasion plaisante, et donnera peut-être à certains l’envie de créer à leur tour des formules paradoxales qui invitent l’air de rien à penser le monde autrement.

N.B. Si vous souhaitez vous procurer cet ouvrage, rendez-vous sur le site de l’éditeur : http://legrandtamanoir.net/

À découvrir : une autre recension de ce livre, qui me l’a fait connaître : https://alainroussel.blogspot.com/2019/01/journal-de-lecture-les-coleman-breve.html

 

L’envoûtant Fernand Khnopff

Le musée du Petit Palais présente une fois de plus une exposition ambitieuse et originale au public, en le conviant cet hiver à la rencontre de l’artiste belge Fernand Khnopff (1858-1921). Dans une scénographie plaisante et aérée, où règne le bleu roi, le parcours de visite offre un panorama complet de l’œuvre peint de ce maître du symbolisme. On découvre aussi bien son travail pour sa maison-atelier, le Castel du rêve, ce « temple du Moi » où se révélait la personnalité de l’artiste, que ses portraits, en particulier de sa sœur Marguerite, modèle obsédant, ses paysages mélancoliques et d’autres peintures plus mystérieuses, oniriques, chargées de mille et un symboles parfois obscurs.

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I Lock My Door upon Myself
1891, huile sur toile, 72 x 140 cm, Munich, Neue
Pinakothek. © Photo BPK, Berlin, Dist.
RMN-Grand Palais images BStGS

CMYK workspace ISO 12647-v2Depot

Acrasia. The Faerie Queen
1892, huile sur toile, Musées Royaux des
Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles. © Photo J. Geleyns / Art Photographie

En voyant ces œuvres, aussi diverses que Le Masque au rideau noir (1892), les études pour Memories (1889), les retouches sur photographies (Khnopff s’intéressait beaucoup à ce médium) ou encore telle vision d’une ville abandonnée ou d’une campagne fantomatique, on observe toujours la même étrangeté diffuse, et le goût de l’intériorité, de l’introspection, associée logiquement à la solitude. On n’est pas étonné d’apprendre que l’artiste fréquentait ses compatriotes James Ensor (avec qui il se brouille cependant), Émile Verhaeren et Georges Rodenbach, admirait Flaubert (il peint en 1883 D’après Flaubert. La Tentation de saint Antoine) et Baudelaire – l’exposition insiste sur l’importance des correspondances chantées par le poète dans l’art de Khnopff –, Moreau, sans oublier les préraphaélites, Rossetti et Burne-Jones en tête. Son attirance pour Mallarmé et les œuvres ésotériques du Sâr Peladan, fondateur de l’ordre de la Rose + Croix, ne surprend pas davantage. Fernand Khnopff semble condenser dans ses productions l’esprit de l’art fin de siècle, poétique, bizarre et fascinant. On retrouve dans ses peintures des thèmes chers aux écrivains de son temps : ses « masques » insondables et vaguement inquiétants rappellent Lorrain (Histoires de masques), ses vues d’une Bruges spectrale évoquent Rodenbach (Bruges-la-Morte), et ses peintures d’une sorte d’idéal féminin peuvent convoquer l’image de la femme fatale (pensons à la lumineuse Acrasia, en 1892, figure féerique et incarnation de la débauche). Cependant, toujours, chez lui, le sens se dérobe : prenez, par exemple, le célèbre L’Art ou Des caresses (1896), ou encore Une aile bleue (1894), où l’on retrouve la figure récurrente d’Hypnos, le dieu du sommeil (Khnopff avait été frappé par le buste d’Hypnos du British Museum ; il l’avait déjà peint en 1891 à l’arrière-plan de I Lock My Door upon Myself). Khnopff n’explique rien, il livre à nos sens et notre esprit des créations sans en donner les clés d’interprétation.

 

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Souvenir de Flandre. Un canal
1904, craie et pastel sur papier.
© Collection The Hearn Family Trust, New York

Cette belle exposition qui rassemble environ 150 œuvres issues de musées européens et de collections particulières, dont certaines magnifiées par leur cadre d’époque, objet d’art en soi, transporte ainsi le visiteur dans une symphonie de couleurs, de formes, de rêves aussi, et permet de lever le voile sur l’énigme Khnopff, sans jamais la percer à jour – le contraire n’eût-il pas été une trahison de l’esprit du maître ?

Fernand Khnopff (1858-1921), le maître de l’énigme, jusqu’au 17 mars 2019, Petit Palais, avenue Winston-Churchill, 75008 Paris. Informations ICI.

Il y a 500 ans, la mystérieuse danse des Strasbourgeois

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1518 – La fièvre de la danse, collectif, Strasbourg, les éditions des musées de Strasbourg, 2018.

Strasbourg, juillet 1518. Une femme se met à danser, sans raison apparente. Bientôt, d’autres femmes, des enfants, de jeunes hommes aussi, tous pauvres, semble-t-il, se joignent à elle, tout aussi inexplicablement. Ils dansent sans arrêt, jusqu’à l’épuisement. La magistrature strasbourgeoise agit pour contrôler la contagion de ce qui est alors considéré comme une maladie, répartit les « danseurs » dans deux lieux clos où ils peuvent s’agiter tout leur soûl, sous la surveillance de personnes payées à cet effet. On les envoie aussi en pèlerinage à Saverne, où se trouvent les reliques de saint Guy. Pourquoi ? Parce que cette curieuse maladie de la danse est appelée danse de Saint-Guy ! Le saint est donc le plus à même de guérir ces âmes frappées d’un curieux mal.

(Parenthèse anecdotique : saint Guy est appelé hors de France saint Vit ; les sources parlent ainsi de la St Vits tantz, la danse de Saint-Vit. Mais vu le sens du mot « vit » en français, le nom du martyr chrétien a été transformé pour éviter de fâcheux rapprochements dans l’esprit des fidèles…)

Cette frénésie dansante a depuis longtemps suscité l’intérêt des médecins, des historiens, des anthropologues, et, au cours des toutes dernières années, des écrivains. Le roman de Jean Teulé paru cette année (et assez vertement critiqué dans le présent ouvrage), 500e anniversaire oblige, en est l’exemple le plus fameux. Il était assez naturel que les musées de Strasbourg s’en emparent à leur tour. Abordant les faits de manière résolument historique, le musée de l’Œuvre Notre-Dame propose actuellement une exposition (pour en savoir plus, c’est ICI) qui, à travers des sources d’archives et des œuvres diverses, fait le point sur cette « fièvre de la danse ». Ce livre en est le catalogue.

Il se compose de trois parties :

  • D’abord, de jolies illustrations (gravures et manuscrits), pour ouvrir l’appétit ;
  • puis quatre essais illustrés par les pièces présentées dans l’exposition et offrant des points de vue divers (histoire, médecine, philosophie, pour l’essentiel), en guise de plat de résistance ;
  • enfin les sources, de deux types : documents d’archives et chroniques, en version bilingue. Cette partie, quoique brève, m’a particulièrement intéressée, et plaira aux historiens : on y lit l’action civile et religieuse face à cette urgence sanitaire, cause de désordre, qui ne semble toutefois pas surprendre plus que cela les contemporains (imaginez si cela se produisait aujourd’hui). Réunir ainsi les sources et les mettre à la disposition de chacun est une idée judicieuse.
    Voici un bref extrait, emprunté à une lettre du magistrat de Strasbourg à l’évêque Wilhelm le 25 juillet 1518 :

Vous nous avez écrit au sujet de l’inhabituelle maladie qui vient de se déclarer, pour que nous fassions un rapport. Ça a commencé avec une femme, puis avec d’autres personnes qui se sont mises à danser. Nous avons gardé ces personnes quelques jours et interrogé les médecins, qui nous ont dit qu’il s’agissait d’une maladie naturelle due à une conjonction astrale et à la chaleur du moment. Elle touche néanmoins à sa fin. Ceux qui ont été atteints ont été surveillés et on les a fait conduire chez saint Guy.

La lettre se poursuit avec l’énoncé des mesures religieuses prises pour faire face à « l’urgence ».

L’ensemble du livre est extrêmement intéressant, même s’il laisse un peu le lecteur sur sa faim. N’espérez pas, en effet, au terme de votre lecture, savoir exactement ce qui s’est passé : les éléments dont nous disposons ne permettent pas de le dire – sauf à broder, inventer, supputer, toutes choses permises aux écrivains mais pas aux auteurs de cet ouvrage, dont le but est clairement de remettre la danse de 1518 en contexte (et c’est fort bien fait) et d’ouvrir diverses pistes de réflexion à l’attention du lecteur. On aurait aimé que les essais soient un peu plus longs, peut-être, pour développer davantage certains points, mais il est vrai qu’un catalogue d’exposition n’a pas vocation à présenter des études complètes.

Ainsi, bien que l’on puisse être sur le coup quelque peu frustré (mais qu’était-ce donc vraiment que cette « danse » ????), on continue à penser à ce que l’on a lu pendant longtemps, on s’interroge. Et puis, on aura appris bien des choses sur cette époque, sur les diverses « danses » de Saint-Guy, tarentelles ou chorées qui ont parsemé le Moyen Âge finissant, en particulier dans le domaine rhénan et alsacien. N’est-ce pas déjà beaucoup ?

Pour les curieux qui voudraient avoir une idée plus précise de l’aspect du livre, un feuilletage partiel est disponible en ligne, ICI.

Dix jours à l’asile, en 1887

NellieBlyNew York, 1887. Le New York World confie à la journaliste Nellie Bly une mission : celle de s’infiltrer incognito dans un asile d’aliénés pour relater ensuite cette expérience. La jeune femme, qui n’a pas froid aux yeux, accepte et entreprend de se faire interner au Blackwell’s Island Insane Asylum, sur Roosevelt Island. Une sorte de cité des fous : 1 600 femmes, de la simple dépressive (comme nous dirions aujourd’hui) à la folle furieuse, y sont parquées, dans des conditions épouvantables.

C’est le récit véridique de ces dix jours d’internement volontaire que nous pouvons lire, y compris en français pour ceux qui le souhaitent (10 jours dans un asile, paru aux éditions Points).

Nellie Bly, de son vrai nom Elisabeth Jane Cochrane (1864-1922), est une pionnière de ce type particulier, et alors très nouveau, de journalisme d’investigation qu’est le journalisme sous couverture. Esprits mal tournés que je vois sourire intérieurement à l’emploi de cette expression imagée, passez votre chemin ! Ce n’est clairement pas le genre de cette jeune femme bien élevée et un tantinet snob, très consciente en tout cas de sa classe sociale, comme le révèlent dans le récit qui nous occupe certaines notations condescendantes telles que :

Even if the nurses were kind, which they are not, it would require more presence of mind than woman of their class possess to risk the flames and their own lives while they unlocked the hundred doors for the insane prisoners.

Au temps pour le regard objectif. La tendance à faire du petit peuple une masse grossière, méchante, opposée aux bonnes manières et à l’urbanité des personnes cultivées est particulièrement marquée dans la première partie du reportage (phase où la journaliste se fait passer pour folle pour être déférée devant un juge et envoyée à l’asile – le tout avec une facilité qui fait froid dans le dos). Sans doute faut-il y voir le reflet d’une conscience de classe involontaire.

Mais peu importe : l’expérience narrée reste exceptionnelle. Pour la première fois, le monde « du dehors » découvre la réalité cachée derrière les murs gris des institutions qui n’ont de charitables que le nom. On se croirait dans un roman de Dickens tant c’est sordide. Froid, faim, mauvais traitements, vexations, mépris des faibles, arrogance de ceux qui détiennent le « savoir », et ce mal éternel : le sadisme des gardes-malades et des infirmières qui sont ici d’authentiques tortionnaires. On reste un peu sur sa faim, on aurait aimé plus de détails et peut-être moins de narration mettant en scène la journaliste (durant toute la phase préparatoire surtout, quand elle s’arrange pour se faire interner) ; mais cette lecture reste passionnante.

Évidemment, depuis, on a appris bien d’autres choses sur les horreurs perpétrées dans les établissements psychiatriques, des livres et des films ont exploité le sujet, mais on imagine sans peine le scandale que suscita à l’époque un tel coup de projecteur sur une réalité qu’on maquillait tout autrement entre gens de la bonne société.

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En bref, ce récit, quoique évidemment daté tant par le fond que par la forme, demeure intéressant à bien des égards : d’abord, il donne un point de vue féminin sur la société de l’époque, et montre l’attitude des gens de tous états vis-à-vis d’une femme d’un certain niveau social. Ensuite, il dépeint le système bien huilé qui peut conduire, en 24 heures, du foyer pour femmes à l’asile. Enfin, il dresse du milieu « hospitalier » caritatif un tableau saisissant qui doit, aujourd’hui encore, mutatis mutandis, nous inviter à réfléchir au regard porté sur et aux soins apportés aux malades mentaux, handicapés et autres personnes en situation de dépendance et de souffrance.

N.B. Si vous ne souhaitez pas acheter le livre (il en existe diverses éditions, en versions papier ou numérique), vous pouvez retrouver le récit et les illustrations de l’édition originale ICI.