L’envoûtant Fernand Khnopff

Le musée du Petit Palais présente une fois de plus une exposition ambitieuse et originale au public, en le conviant cet hiver à la rencontre de l’artiste belge Fernand Khnopff (1858-1921). Dans une scénographie plaisante et aérée, où règne le bleu roi, le parcours de visite offre un panorama complet de l’œuvre peint de ce maître du symbolisme. On découvre aussi bien son travail pour sa maison-atelier, le Castel du rêve, ce « temple du Moi » où se révélait la personnalité de l’artiste, que ses portraits, en particulier de sa sœur Marguerite, modèle obsédant, ses paysages mélancoliques et d’autres peintures plus mystérieuses, oniriques, chargées de mille et un symboles parfois obscurs.

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I Lock My Door upon Myself
1891, huile sur toile, 72 x 140 cm, Munich, Neue
Pinakothek. © Photo BPK, Berlin, Dist.
RMN-Grand Palais images BStGS

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Acrasia. The Faerie Queen
1892, huile sur toile, Musées Royaux des
Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles. © Photo J. Geleyns / Art Photographie

En voyant ces œuvres, aussi diverses que Le Masque au rideau noir (1892), les études pour Memories (1889), les retouches sur photographies (Khnopff s’intéressait beaucoup à ce médium) ou encore telle vision d’une ville abandonnée ou d’une campagne fantomatique, on observe toujours la même étrangeté diffuse, et le goût de l’intériorité, de l’introspection, associée logiquement à la solitude. On n’est pas étonné d’apprendre que l’artiste fréquentait ses compatriotes James Ensor (avec qui il se brouille cependant), Émile Verhaeren et Georges Rodenbach, admirait Flaubert (il peint en 1883 D’après Flaubert. La Tentation de saint Antoine) et Baudelaire – l’exposition insiste sur l’importance des correspondances chantées par le poète dans l’art de Khnopff –, Moreau, sans oublier les préraphaélites, Rossetti et Burne-Jones en tête. Son attirance pour Mallarmé et les œuvres ésotériques du Sâr Peladan, fondateur de l’ordre de la Rose + Croix, ne surprend pas davantage. Fernand Khnopff semble condenser dans ses productions l’esprit de l’art fin de siècle, poétique, bizarre et fascinant. On retrouve dans ses peintures des thèmes chers aux écrivains de son temps : ses « masques » insondables et vaguement inquiétants rappellent Lorrain (Histoires de masques), ses vues d’une Bruges spectrale évoquent Rodenbach (Bruges-la-Morte), et ses peintures d’une sorte d’idéal féminin peuvent convoquer l’image de la femme fatale (pensons à la lumineuse Acrasia, en 1892, figure féerique et incarnation de la débauche). Cependant, toujours, chez lui, le sens se dérobe : prenez, par exemple, le célèbre L’Art ou Des caresses (1896), ou encore Une aile bleue (1894), où l’on retrouve la figure récurrente d’Hypnos, le dieu du sommeil (Khnopff avait été frappé par le buste d’Hypnos du British Museum ; il l’avait déjà peint en 1891 à l’arrière-plan de I Lock My Door upon Myself). Khnopff n’explique rien, il livre à nos sens et notre esprit des créations sans en donner les clés d’interprétation.

 

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Souvenir de Flandre. Un canal
1904, craie et pastel sur papier.
© Collection The Hearn Family Trust, New York

Cette belle exposition qui rassemble environ 150 œuvres issues de musées européens et de collections particulières, dont certaines magnifiées par leur cadre d’époque, objet d’art en soi, transporte ainsi le visiteur dans une symphonie de couleurs, de formes, de rêves aussi, et permet de lever le voile sur l’énigme Khnopff, sans jamais la percer à jour – le contraire n’eût-il pas été une trahison de l’esprit du maître ?

Fernand Khnopff (1858-1921), le maître de l’énigme, jusqu’au 17 mars 2019, Petit Palais, avenue Winston-Churchill, 75008 Paris. Informations ICI.

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Il y a 500 ans, la mystérieuse danse des Strasbourgeois

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1518 – La fièvre de la danse, collectif, Strasbourg, les éditions des musées de Strasbourg, 2018.

Strasbourg, juillet 1518. Une femme se met à danser, sans raison apparente. Bientôt, d’autres femmes, des enfants, de jeunes hommes aussi, tous pauvres, semble-t-il, se joignent à elle, tout aussi inexplicablement. Ils dansent sans arrêt, jusqu’à l’épuisement. La magistrature strasbourgeoise agit pour contrôler la contagion de ce qui est alors considéré comme une maladie, répartit les « danseurs » dans deux lieux clos où ils peuvent s’agiter tout leur soûl, sous la surveillance de personnes payées à cet effet. On les envoie aussi en pèlerinage à Saverne, où se trouvent les reliques de saint Guy. Pourquoi ? Parce que cette curieuse maladie de la danse est appelée danse de Saint-Guy ! Le saint est donc le plus à même de guérir ces âmes frappées d’un curieux mal.

(Parenthèse anecdotique : saint Guy est appelé hors de France saint Vit ; les sources parlent ainsi de la St Vits tantz, la danse de Saint-Vit. Mais vu le sens du mot « vit » en français, le nom du martyr chrétien a été transformé pour éviter de fâcheux rapprochements dans l’esprit des fidèles…)

Cette frénésie dansante a depuis longtemps suscité l’intérêt des médecins, des historiens, des anthropologues, et, au cours des toutes dernières années, des écrivains. Le roman de Jean Teulé paru cette année (et assez vertement critiqué dans le présent ouvrage), 500e anniversaire oblige, en est l’exemple le plus fameux. Il était assez naturel que les musées de Strasbourg s’en emparent à leur tour. Abordant les faits de manière résolument historique, le musée de l’Œuvre Notre-Dame propose actuellement une exposition (pour en savoir plus, c’est ICI) qui, à travers des sources d’archives et des œuvres diverses, fait le point sur cette « fièvre de la danse ». Ce livre en est le catalogue.

Il se compose de trois parties :

  • D’abord, de jolies illustrations (gravures et manuscrits), pour ouvrir l’appétit ;
  • puis quatre essais illustrés par les pièces présentées dans l’exposition et offrant des points de vue divers (histoire, médecine, philosophie, pour l’essentiel), en guise de plat de résistance ;
  • enfin les sources, de deux types : documents d’archives et chroniques, en version bilingue. Cette partie, quoique brève, m’a particulièrement intéressée, et plaira aux historiens : on y lit l’action civile et religieuse face à cette urgence sanitaire, cause de désordre, qui ne semble toutefois pas surprendre plus que cela les contemporains (imaginez si cela se produisait aujourd’hui). Réunir ainsi les sources et les mettre à la disposition de chacun est une idée judicieuse.
    Voici un bref extrait, emprunté à une lettre du magistrat de Strasbourg à l’évêque Wilhelm le 25 juillet 1518 :

Vous nous avez écrit au sujet de l’inhabituelle maladie qui vient de se déclarer, pour que nous fassions un rapport. Ça a commencé avec une femme, puis avec d’autres personnes qui se sont mises à danser. Nous avons gardé ces personnes quelques jours et interrogé les médecins, qui nous ont dit qu’il s’agissait d’une maladie naturelle due à une conjonction astrale et à la chaleur du moment. Elle touche néanmoins à sa fin. Ceux qui ont été atteints ont été surveillés et on les a fait conduire chez saint Guy.

La lettre se poursuit avec l’énoncé des mesures religieuses prises pour faire face à « l’urgence ».

L’ensemble du livre est extrêmement intéressant, même s’il laisse un peu le lecteur sur sa faim. N’espérez pas, en effet, au terme de votre lecture, savoir exactement ce qui s’est passé : les éléments dont nous disposons ne permettent pas de le dire – sauf à broder, inventer, supputer, toutes choses permises aux écrivains mais pas aux auteurs de cet ouvrage, dont le but est clairement de remettre la danse de 1518 en contexte (et c’est fort bien fait) et d’ouvrir diverses pistes de réflexion à l’attention du lecteur. On aurait aimé que les essais soient un peu plus longs, peut-être, pour développer davantage certains points, mais il est vrai qu’un catalogue d’exposition n’a pas vocation à présenter des études complètes.

Ainsi, bien que l’on puisse être sur le coup quelque peu frustré (mais qu’était-ce donc vraiment que cette « danse » ????), on continue à penser à ce que l’on a lu pendant longtemps, on s’interroge. Et puis, on aura appris bien des choses sur cette époque, sur les diverses « danses » de Saint-Guy, tarentelles ou chorées qui ont parsemé le Moyen Âge finissant, en particulier dans le domaine rhénan et alsacien. N’est-ce pas déjà beaucoup ?

Pour les curieux qui voudraient avoir une idée plus précise de l’aspect du livre, un feuilletage partiel est disponible en ligne, ICI.

Dix jours à l’asile, en 1887

NellieBlyNew York, 1887. Le New York World confie à la journaliste Nellie Bly une mission : celle de s’infiltrer incognito dans un asile d’aliénés pour relater ensuite cette expérience. La jeune femme, qui n’a pas froid aux yeux, accepte et entreprend de se faire interner au Blackwell’s Island Insane Asylum, sur Roosevelt Island. Une sorte de cité des fous : 1 600 femmes, de la simple dépressive (comme nous dirions aujourd’hui) à la folle furieuse, y sont parquées, dans des conditions épouvantables.

C’est le récit véridique de ces dix jours d’internement volontaire que nous pouvons lire, y compris en français pour ceux qui le souhaitent (10 jours dans un asile, paru aux éditions Points).

Nellie Bly, de son vrai nom Elisabeth Jane Cochrane (1864-1922), est une pionnière de ce type particulier, et alors très nouveau, de journalisme d’investigation qu’est le journalisme sous couverture. Esprits mal tournés que je vois sourire intérieurement à l’emploi de cette expression imagée, passez votre chemin ! Ce n’est clairement pas le genre de cette jeune femme bien élevée et un tantinet snob, très consciente en tout cas de sa classe sociale, comme le révèlent dans le récit qui nous occupe certaines notations condescendantes telles que :

Even if the nurses were kind, which they are not, it would require more presence of mind than woman of their class possess to risk the flames and their own lives while they unlocked the hundred doors for the insane prisoners.

Au temps pour le regard objectif. La tendance à faire du petit peuple une masse grossière, méchante, opposée aux bonnes manières et à l’urbanité des personnes cultivées est particulièrement marquée dans la première partie du reportage (phase où la journaliste se fait passer pour folle pour être déférée devant un juge et envoyée à l’asile – le tout avec une facilité qui fait froid dans le dos). Sans doute faut-il y voir le reflet d’une conscience de classe involontaire.

Mais peu importe : l’expérience narrée reste exceptionnelle. Pour la première fois, le monde « du dehors » découvre la réalité cachée derrière les murs gris des institutions qui n’ont de charitables que le nom. On se croirait dans un roman de Dickens tant c’est sordide. Froid, faim, mauvais traitements, vexations, mépris des faibles, arrogance de ceux qui détiennent le « savoir », et ce mal éternel : le sadisme des gardes-malades et des infirmières qui sont ici d’authentiques tortionnaires. On reste un peu sur sa faim, on aurait aimé plus de détails et peut-être moins de narration mettant en scène la journaliste (durant toute la phase préparatoire surtout, quand elle s’arrange pour se faire interner) ; mais cette lecture reste passionnante.

Évidemment, depuis, on a appris bien d’autres choses sur les horreurs perpétrées dans les établissements psychiatriques, des livres et des films ont exploité le sujet, mais on imagine sans peine le scandale que suscita à l’époque un tel coup de projecteur sur une réalité qu’on maquillait tout autrement entre gens de la bonne société.

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En bref, ce récit, quoique évidemment daté tant par le fond que par la forme, demeure intéressant à bien des égards : d’abord, il donne un point de vue féminin sur la société de l’époque, et montre l’attitude des gens de tous états vis-à-vis d’une femme d’un certain niveau social. Ensuite, il dépeint le système bien huilé qui peut conduire, en 24 heures, du foyer pour femmes à l’asile. Enfin, il dresse du milieu « hospitalier » caritatif un tableau saisissant qui doit, aujourd’hui encore, mutatis mutandis, nous inviter à réfléchir au regard porté sur et aux soins apportés aux malades mentaux, handicapés et autres personnes en situation de dépendance et de souffrance.

N.B. Si vous ne souhaitez pas acheter le livre (il en existe diverses éditions, en versions papier ou numérique), vous pouvez retrouver le récit et les illustrations de l’édition originale ICI.

Le roman de Jean Harlow, comète platine

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Platine, de Régine Detambel, Arles, Actes Sud, 2018.

Jean Harlow, pour tous les amoureux du cinéma hollywoodien de l’âge d’or, est une légende. Première bonde platine (du moins, la plus célèbre des années trente), actrice au sourire ravageur et à la plastique exploitée à outrance par les studios, elle fut l’un des modèles revendiqués par Marilyn Monroe, et par bien d’autres blondes platine des années cinquante et soixante, au point qu’un film lui fut consacré (Harlow, 1965 – film de la Paramount sur une star de la MGM).

J’ai vu par le passé de nombreux films de Miss Harlow, et je connaissais évidemment sa fin tragiquement précoce (elle est morte à 26 ans, après d’atroces souffrances) ; j’avais regardé ses photos, aimé sa fraîcheur, qui parvenait à s’exprimer en dépit du maquillage outrancier et des cheveux malmenés par le fer à friser et les décolorations agressives). Mais le livre de Régine Detambel jette une autre lumière sur cette figure emblématique du glamour. Dans un style extrêmement travaillé, l’auteur peint sa vie de comète, en s’appuyant vraisemblablement sur des sources nombreuses et solides. Parfois elle laisse parler (enfin, penser, devrions-nous dire) la mère, possessive, le beau-père, malsain, ou Harlean elle-même – Harlean, pas Jean : Régine Detambel tient à présenter la femme et non la créature cinématographique, qui a choisi comme pseudonyme le nom de jeune fille de sa mère (docteur Freud, êtes-vous là ?).

Le texte, relativement bref, replace la jeune femme à la vie douloureuse dans son époque : de sa jeunesse dans les années vingt à la gloire absolue dix ans plus tard, en famille ou parmi les stars. On est immergé dans l’atmosphère des studios, on observe le poids écrasant d’une machine bien huilée, qui crée, contrôle, aliène ses acteurs et actrices. Combien furent broyés ? Cette présentation, qui sonne juste, n’est cependant pas documentaire. Il ne s’agit en aucun cas d’une biographie classique. Certes, le récit suit le fil chronologique, mais c’est un roman, comme l’indique d’ailleurs la couverture. C’est peut-être ce qui a fait son succès.

Une fois le volume refermé, impossible de n’avoir pas envie de voir ou revoir les nombreux films de celle qui fit fantasmer, à un point que l’on ne saurait imaginer aujourd’hui, les États-Unis et l’Europe, et ce, avec un œil neuf, plus sensible à la (très jeune) personne qui existait sous les fards, la soie, les boucles trop rigides et le maquillage. Une personne qui a énormément souffert, mais reste dans notre imaginaire, à mille lieues de la sordide réalité, l’une des créatures les plus lumineuses qu’ait enfantées le cinéma.

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La photographie, art sensible. Deux expositions à ne pas manquer

Ombres et lumière : Daido Moriyama et Nicéphore Niépce

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Daido Moriyama, Sans titre, Tokyo, Japon. Photographie issue de la série « View from the Laboratory », 2008. © Daido Moriyama Photo Foundation, courtesy of Akio Nagasawa Gallery (Tokyo) et Galerie Jean-Kenta Gauthier (Paris)
Ce cliché montre la reproduction de la photographie Le Point de vue du Gras au-dessus du lit de Daido Moriyama.

Je vous ai déjà parlé de Daido Moriyama en 2016, à l’occasion de la superbe exposition de la Fondation Cartier pour l’art contemporain (voir l’article). Cette fois, c’est le toujours très dynamique musée Nicéphore-Niépce de Chalon-sur-Saône qui invite l’artiste japonais. Ce choix n’est pas arbitraire : Daido Moriyama possède, affichée au-dessus de son lit, un tirage de la première photographie de l’histoire (Le Point de vue du Gras, 1827), prise selon le procédé de l’héliographie inventé par Nicéphore Niépce. La plaque d’étain originale est aujourd’hui conservée à Austin, au Texas, où Daido Moriyama est allée la voir de ses propres yeux en 2015, après en avoir tant observé la reproduction. Les travaux du père de la photographie ont pendant des décennies été une source d’inspiration et surtout d’étude pour le Japonais qui, en 2008, alors qu’il avait 70 ans, vint même en France, à Chalon-sur-Saône et Saint-Loup-de-Varennes (où se trouve la maison de Niépce), pour un pèlerinage sur les lieux de l’invention d’un art auquel il a voué sa vie. C’est la série de photographies prises à cette occasion (« View from the Laboratory », 2008), ainsi que d’autres, également liées au travail de Nicéphore Niépce, toutes en noir et blanc, qui sont exceptionnellement réunies à Chalon.

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Daido Moriyama, Sans titre, Chalon-sur-Saône, France. Photographie issue de la série « View from the Laboratory », 2008. © Daido Moriyama Photo Foundation, courtesy of Akio Nagasawa Gallery (Tokyo) et Galerie Jean-Kenta Gauthier (Paris)

Deux salles sont dévolues à l’exposition : la première, à l’étage, rassemble les photographies prises par Moriyama à Chalon et Saint-Loup-de-Varennes en 2008. On retrouve les ingrédients habituels de l’art de Moriyama : travail sur les lignes, textures, ombres, cadrages inattendus, spontanéité des scènes capturées, aspect grenu et forts contrastes, richesse des noirs, etc. On retrouve aussi ces images où apparaît, ombre fantomatique, la silhouette du photographe, humanité à peine « sensible » prise dans l’objet inanimé observé. Les rapports entre l’œuvre du photographe japonais et celle de son prédécesseur français, qui n’avaient rien d’évident a priori (si l’on n’a pas lu les écrits de Moriyama), se révèlent, notamment autour de la question primordiale de la lumière et de l’ombre.

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Daido Moriyama, Sans titre, Chalon-sur-Saône, France. Photographie issue de la série « View from the Laboratory », 2008. © Daido Moriyama Photo Foundation, courtesy of Akio Nagasawa Gallery (Tokyo) et Galerie Jean-Kenta Gauthier (Paris)

Lorsque je plonge au plus profond de ma mémoire visuelle, le paysage d’un jour d’été lointain ressuscite et me revient. Est-ce une arrière-cour vue depuis la fenêtre ? Des formes indistinctes d’arbres et de maisons sont fixées sur la plaque enduite d’asphalte. Leurs contours sont presque effacés, la lumière et l’ombre voltigent et se confondent dans une atmosphère granuleuse, l’image a l’air fossilisée. Ce paysage d’un jour d’été date d’il y a exactement cent cinquante-sept ans, il est apparu sous les yeux d’un chimiste du nom de Nicéphore Niépce, qui habitait Saint-Loup, un village retiré de France. C’est la première « photographie » au monde. Bien évidemment, je n’ai pas été directement témoin de cette scène. J’ai découvert cette image dans un album photo il y a une dizaine d’années. (Memories of a Dog, 1984)

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Daido Moriyama, Eyeball, Setagaya-ku, Tokyo. Photographie issue de la série « Lettre à Saint-Loup », 1990. © Daido Moriyama Photo Foundation, courtesy of Akio Nagasawa Gallery (Tokyo) et Galerie Jean-Kenta Gauthier (Paris)

La seconde salle, que l’on atteint après avoir traversé les collections permanentes du musée – une bonne occasion de les redécouvrir après les avoir vues à travers l’objectif de Moriyama – se situe au rez-de-chaussée, dans le vaste espace dévolu aux expositions temporaires. On y voit les clichés pris à Austin (Texas) et à Tokyo. Quelques superbes tirages de très grand format, comme Eyeball (1990), de la série « Lettre à Saint-Loup », captent l’attention. Ailleurs, ce sont des séries où se manifeste l’art d’extraire la poésie du plus humble objet du quotidien, de fixer ce qu’un individu (le photographe) perçoit du réel et du présent. Daido Moriyama a le don de faire voir ces choses qui nous entourent et que nous ne regardons jamais vraiment. Un « parti pris des choses » aussi poétique et fascinant que celui de Francis Ponge.

Informations pratiques
Daido Moriyama, un jour d’été, jusqu’au 20 janvier 2019, musée Nicéphore-Niépce, 28 quai des Messageries, 71100 Chalon-sur-Saône. www.museeniepce.com

 

À voir également

La photographie, art des lignes

Cig Harvey_The Pale Yellow Cadillac, Sadie, Portland, Maine, 2010 © Cig Harvey

Cig Harvey, The Pale Yellow Cadillac, Sadie, Portland, Maine, 2010. © Cig Harvey

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Augusto Cantamessa, Breve Orizzonte, 1955. © Augusto Cantamessa, concession de Bruna Genovesio et Patrik Losano

Si vous aimez la photographie, il y a, en cet automne, d’autres expositions à ne pas manquer. Parmi elles, celle proposée par la Propriété Caillebotte, à Yerres. Présentant 126 clichés (tirages originaux) de la collection Gilman et Gonzalez-Falla, cette manifestation réunit de véritables chefs-d’œuvre autour d’un fil directeur : les lignes. On y admire le travail d’artistes majeurs de toutes nationalités : Eugène Atget, Rineke Dijkstra, Man Ray, Walker Evans, Harry Callahan, Henri Cartier Bresson, Ilse Bing, Karl Blossfeldt, Hiroshi Sugimoto, parmi bien d’autres. Tous ont capté dans leurs œuvres la beauté des lignes, qu’elles soient « instantanées » (selon le mot de Cartier Bresson), droites, parallèles, courbes, qu’elles relèvent de la nature ou de constructions humaines, d’un édifice ou du corps humain. C’est la puissance formelle des images qui est mise en lumière, sans bornes géographiques ou temporelles. Ici, l’image est réaliste, là, elle tend à l’abstraction ; celle-ci est en couleurs, celle-là, en noir et blanc ; l’une date du milieu du siècle passé, l’autre, d’aujourd’hui ; toutes exaltent l’importance de la ligne, saisie par l’œil du photographe et transformée en art. On assiste ainsi, au fil de la visite, à ce phénomène magique, alchimique, de transmutation du réel en art, par le biais d’une volonté subjective qui a su, à un moment donné, extraire de son contexte et soumettre à un cadrage précis un morceau de monde.

La beauté des lignes, chefs-d’œuvre de la collection Gilman et Gonzalez-Falla, jusqu’au 2 décembre, Propriété Caillebotte, 8 rue de Concy, 91330 Yerres. proprietecaillebotte.com

Des voix et des vies

Si tant est que ça l’ait été un jour, il n’est désormais plus possible de raconter l’histoire d’une personne de manière linéaire, ou comme on dit, du berceau à la tombe. Personne ne vit comme ça.

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Ásta, de Jón Kalman Stefánsson, traduction d’Éric Boury, Paris, Grasset, 2018.

Ce que dit le narrateur de cette nouvelle œuvre de Jón Kalman Stefánsson, c’est ce que met en pratique l’écrivain, dans chacun de ses romans. Dans Ásta (nom du personnage féminin censément principal), on retrouve les biographies entrecroisées et bondissant d’une époque à l’autre qui nous avait séduits dans les précédents ouvrages. Il en résulte une lecture parfois complexe pour qui veut suivre précisément le fil des existences ; une lecture qui reflète le fonctionnement de la mémoire et des souvenirs : parfois, les choses se brouillent, le sens se perd, et ne restent que des moments, qui, assemblés, finissent par former le tableau d’une vie.

Roman polyphonique avant tout, Ásta donne à lire le récit chaotique d’un agonisant plus lucide que jamais, les lettres d’une femme (l’héroïne) à son amant parti, les pensées d’un narrateur écrivain islandais (Stefánsson s’amuse à provoquer chez le lecteur le désir bien connu d’identifier le personnage et son créateur). Les époques se chevauchent, et prouvent que rien ne change jamais vraiment dans le cœur et l’âme des hommes. Seules les circonstances évoluent, et elles sont si peu de chose, au fond.

Fidèle à lui-même, l’auteur accorde une place prépondérante aux femmes, transcende la médiocrité du réel pour atteindre la poésie, et peint avec une tendresse teintée de désespoir les errances que sont les existences humaines. Ce qui est nouveau, à mon sens, ce sont ces interventions de l’écrivain qui traitent du monde comme il va (assez mal), des problèmes cruciaux de nos sociétés qui courent à leur perte (écologie, capitalisme destructeur, précipitation généralisée…), du sort de la littérature aussi (« La littérature a-t-elle été repoussée dans ce périmètre, ferait-elle désormais partie du divertissement, de l’industrie ? Un écrivain islandais est un macareux moine »). Ironie, sensibilité sans sensiblerie, maîtrise des mots et de leur pouvoir évocatoire – par une sorte de mise en abîme, les personnages sont tous pareillement conscients de l’importance vitale des paroles et des écrits (c’est par exemple évident dans cette remarque : « Parfois, on a l’impression qu’on pourrait envoyer les gens dans la tombe rien qu’en parlant d’eux au passé »), affleurent dans ce roman plus puissamment ancré dans le corps et le sexe que les précédents, mais assez semblables à eux par sa capacité à embrasser le sort de l’humanité à travers les destins de quelques figures particulières.

Si « certains mots portent en eux un séjour en enfer », ceux de Stefánsson, toujours aussi magnifiquement traduits par Éric Boury, portent toute la (triste et belle) vérité de notre condition.

(Si vous aimez Jón Kalman Stefánsson, allez voir sur ce blog les autres critiques relatives à son œuvre traduite en français, ainsi que les entretiens qu’il m’a accordés par le passé.)

Il était quatre blondes…

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Ultra blonde, de Didier Grandsart, Paris, éditions Nicolas Chaudun, 2014.

En mai 1933, la magazine Cinémonde organisait un concours, en partenariat avec la MGM. Son objet : élire la plus belle «blonde» de Paris, et l’envoyer en fanfare aux États-Unis pour rencontrer la déjà légendaire platinum blonde, l’actrice Jean Harlow. Ravissante, espiègle, spirituelle, celle-ci mourrait quatre ans plus tard, âgée de 26 ans seulement, après avoir tourné bien des films et être devenue un authentique sex-symbol, source d’inspiration pour de nombreuses femmes (Marilyn Monroe, Jayne Mansfield, ou plus récemment Madonna, ont affirmé leur admiration pour cette actrice). Mais ce n’est pas de Jean Harlow que parle ce livre même si, bien sûr, elle est évoquée à plusieurs reprises au fil des pages. Plus surprenant peut-être, il n’est pas non plus question de Marilyn Monroe, qui incarne pourtant, dans l’imaginaire collectif, LA blonde du XXsiècle.

L’auteur a choisi, parmi la foule de blondes qui ont illuminé le firmament cinématographique du siècle dernier, quatre femmes, quatre existences qui lui étaient particulièrement chères : Mae West (1893-1980), Jayne Mansfield (1933-1967), Kim Novak (1933) et Carroll Baker (1932).

La première, qui défraya la chronique par son impertinence, son indépendance, son talent aussi, a protégé sa vie privée. Elle s’engageait sur les planches (par exemple, avec ses pièces Sex et The Drag, à la fin des années 1920) ou devant les caméras (citons Lady Lou, en 1933), écrivait des textes qu’elle jouait ensuite. Défendant les minorités et fustigeant les inégalités autant que la discrimination, pourfendant la morale puritaine, elle s’attira les foudres de la censure et des ligues bien-pensantes. Le magnat de la presse William R. Hearst, par exemple, lui livra une guerre sans merci. Cela ne l’empêcha pas de poursuivre une longue carrière, au théâtre et même dans les night-clubs où, vieille déjà, elle chante entourée de beaux jeunes gens musculeux et peu vêtus. Ce n’est donc pas une surprise si cette femme libre renoue avec le 7e art à l’occasion de son rôle dans l’étrange Myra Breckinridge (1970), film qui explore les méandres de l’identité sexuelle, de la transsexualité et malmène allègrement le modèle viril américain.

Deuxième venue dans le livre, Jayne Mansfield, dont on se rappelle surtout la poitrine généreuse et le physique avantageux. Ce n’est pas un hasard : Jayne a tout fait pour être médiatisée grâce à son apparence. Pourtant, elle n’était pas un corps dénué d’âme, encore moins une poupée sans talent. Mariée et mère à 17 ans, elle veut depuis toute petite être actrice. Mais la concurrence est rude. Pour percer, elle met elle-même en scène ses débuts en misant sur son sex-appeal. Et cela fonctionne. Elle obtient de petits rôles, joue à Broadway, se taille un beau succès auprès du public. La presse la suit partout et elle en profite. On regarde aujourd’hui avec un sourire toutes ces photos, seins en avant et ventre rentré. Courtisée par Hollywood qui flaire son potentiel de star (c’est l’époque où l’on cherche une rivale à Marilyn), elle établit rapidement son personnage de blonde écervelée et amusante. Elle est ainsi parfaite dans La Blonde et moi (1956), de Billy Wilder. Le public la suit moins quand elle aborde des rôles plus dramatiques, comme l’année suivante dans Les Naufragés de l’autocar, d’après le roman de Steinbeck. Mariée à un M. Univers (si si) en 1955, Jayne conjugue carrière et vie de famille. Elle aura en tout cinq enfants (tout en conservant un corps de sirène) de trois mariages différents. Indépendante, elle tente de gérer seule sa carrière à compter de 1959, mais ce n’est pas une réussite. La presse et le public continuent cependant de la suivre à la trace et de se délecter de chacune de ses apparitions. Hélas, sa vie privée entame une spirale descendante : alcool, violences domestiques, déceptions à répétition et puis l’accident fatal, en 1967. Jayne meurt à 34 ans et entre dans la légende hollywoodienne.

Née la même année que Jayne, Kim Novak (dont le vrai prénom était Marilyn !) commence elle aussi sa carrière très jeune, et dès 1954, elle enchaîne les films. Les studios entreprennent (évidemment) d’en faire une énième rivale de Marilyn Monroe. Chaque photo affirme son érotisme mâtiné de douceur. Les réalisateurs, parfois très bons, lui confient des rôles souvent intéressants, qui lui permettent d’être remarquée. Lors de sa troisième collaboration avec George Sidney (La Blonde ou la Rousse, 1957), elle joue aux côtés de Frank Sinatra et Rita Hayworth. Mais c’est Sueurs froides, tourné juste après, qui la fait entrer au panthéon du cinéma. Hitchcock n’aime pas Kim Novak et ne manque pas une occasion de le faire savoir (il avait d’ailleurs choisi Vera Miles pour le rôle principal féminin, mais elle était tombée enceinte peu avant le tournage). Pourtant, l’actrice est parfaite dans le rôle de Madeleine/Judy, et son interprétation fait beaucoup pour le film. Très active dans les années 1960 (elle joue notamment dans Embrasse-moi, idiot ! en 1964, ou Le Démon des femmes de Robert Aldrich, en 1968), Kim Novak apparaît aussi beaucoup dans la presse, qui se délecte de tout ce qui touche à sa vie amoureuse. Le déclin professionnel s’amorce néanmoins, et elle ne connaîtra plus le succès éblouissant de Sueurs froides. Le cinéma, qui reflète en cela la société, préfère décidément la blondeur jeune, voire très jeune. 

Carroll Baker conclut la série de ces ultra-blondes. Après des débuts marqués par un viol et des déceptions à Hollywood, la jeune femme, décidée et indépendante, suit les cours de l’Actors Studio de Lee Strasberg, à New York. Là, elle se lie avec divers acteurs, dont James Dean, grâce à qui elle obtient un rôle dans Géant (teinte en brune, elle joue la fille d’Elizabeth Taylor, d’un an plus jeune qu’elle dans la réalité ! Magie du cinéma). Mais le succès, éclatant, lui vient après sa prestation éblouissante dans Baby Doll, d’Elia Kazan, d’après Tennessee Williams. Préférée pour ce rôle à Miss Monroe elle-même (plus âgée, il est vrai), elle devient pour le public l’incarnation absolue de cette poupée de chair au cœur d’un drame mêlant humiliation, sexualité frustrée et séduction juvénile. Exigeante, l’actrice ne trouve guère de rôles à sa mesure dans les années qui suivent. On veut la cantonner au même type de personnage. Après une période très difficile, elle renoue toutefois avec le succès, et interprète notamment, en 1964, la mère de toutes les blondes platines, dans le film Harlow de Joe Levine. Carroll Baker a travaillé jusque dans les années 1990, au cinéma puis à la télévision, mais sa gloire, en Europe du moins, a pâli rapidement, à l’instar de celle de Kim Novak. 

babydoll

Ce sont ces quatre destins que présente l’ouvrage, sommairement. Qui veut en savoir plus devra lire les biographies recensées en fin de volume. L’intérêt du livre réside surtout dans l’iconographie, assez riche et originale. Dans une maquette agréable et pop, qui attribue à chaque «blonde» sa couleur de police, le lecteur voit défiler des portraits promotionnels émanant des studios, des pages de magazines, des photos prises lors des tournages. Ces clichés, qui soulignent la fascination exercée par ces jolies blondes sur le public (encore que Mae West, qui n’était pas à proprement parler jolie, a séduit par son esprit au moins autant que par son apparence – elle détonne un peu, en ce sens, par rapport aux trois autres actrices présentées dans ces pages). On observe leur évolution, et surtout on touche du doigt leur transformation en icônes, au sens propre.

Le XXsiècle a indubitablement été, en Occident, celui de la femme blonde, d’une blondeur le plus souvent artificielle et poussée à l’extrême. Le magnétisme durable exercé par ces chevelures artificielles et les beautés qui les arboraient, à l’écran et sur papier glacé, n’a pas disparu. Didier Grandsart n’aborde pas vraiment la question tant esthétique que sociologique (et psychanalytique, peut-être ?) de la blondeur, mais il nous offre une exquise promenade dans un monde glamour et souvent cruel, où la femme, quelque belle et envoûtante qu’elle soit, ne saurait être réduite à un simple objet.