Prose poétique en torrent

Phrase errante

La phrase errante, d’Alain Roussel, Le Réalgar, 2017.

Faire un récit (roman, prose poétique, peu importe) qui ne soit qu’une longue phrase, c’est un passage presque imposé pour un auteur contemporain. De James Joyce jusqu’à Ali Zamir (auteur de l’envoûtant Anguille sous roche), nombreux sont ceux qui s’y sont frottés, avec plus ou moins de bonheur. Pourquoi un tel exercice de style? Pour traduire la pensée comme elle va. Comme elle coule. Un texte fluide, bondissant d’écueil en écueil, remuant, tourbillonnant, se perdant parfois — en apparence du moins — pour mieux retrouver son fil conducteur ténu et cependant présent, voilà ce que propose La phrase errante d’Alain Roussel (du même auteur, j’ai présenté déjà Le Labyrinthe du singe). Certains passages le disent, qui semblent une mise en abîme de cette démarche littéraire:

… mots dispersés d’une écriture devenue folle et qui donne l’impression de n’avoir ni commencement ni fin, pas linéaire, non, mais spatiale, avec une profondeur, des mots côte à côte et les uns derrière les autres à des distances incroyables, en salves continues, proposant au regard de multiples itinéraires, avec des boucles et des spirales dans la voie lactée …

Le texte est bref, 43 pages, et le mieux est de le lire d’une traite. Afin de se laisser (em)porter. Lecteur à la dérive. Ce n’est pas le genre d’œuvre qu’on lit par tronçons, entre deux activités «productives» ; il faut lui laisser le champ libre. Même si c’est peut-être ce qu’il y a de plus difficile à faire dans nos existences menées au pas de course, qu’on le veuille ou non.

L’auteur déroule en spirale une phrase-ru qui devient rivière, où les mots s’appellent les uns les autres, s’entraînent, joyeusement. Le style et le rythme reflètent les errements de la pensée, divagation ou circumambulation autour de quelques obsessions latentes. Ce qui est remarquable, c’est que l’on perçoit ici combien les coq-à-l’âne et incohérences sont plus profondes que les raisonnements logiques. (Plus humaines?) Le quotidien et la métaphysique se côtoient, se chevauchent, se heurtent, et le réel souvent vacille sous l’impulsion d’une magie : l’imagination. On sent le parti pris des choses: mais ces choses ne sont pas ce qu’elles semblent être. Elles ont en elles des virtualités multiples que l’auteur éveille d’un mot. Parce que le monde est «innommable», il convient de multiplier les tentatives de dénomination, effort vain et fier dans son inanité même, victoire sur l’insaisissable. Les très belles pages dédiées au plafond, aux murs et au plancher chantent la préséance du mot sur la matière. Du nom sur le réel. Cratylisme à la sauce surréaliste, si l’on veut. Le poète recrée le monde, avec un sens aigu du burlesque. Il est une course-poursuite impliquant un saucisson belliqueux que je vous laisse découvrir. La fantaisie n’est toutefois pas seule dans ce flot de la pensée : il y a les souvenirs aussi, qui rejaillissent à la faveur d’un objet, d’un terme, d’une sonorité peut-être (les assonances et allitérations se bousculent dans ce texte, renforçant le murmure de la phrase-torrent).

Laissez-vous emporter par le cours poétique de ce petit livre où résonnent des échos de Michaux, Ponge, Beckett, Artaud , entre autres. Le livre est en lui-même fort joli; son papier soyeux et sa couverture au grain épais ravissent les doigts, la mise en page aérée satisfait l’œil — le seul reproche que je lui pourrais faire concerne les vilaines césures à deux lettres, qui sont une de mes bêtes noires. Les peintures (ou dessins? la couverture et la page de titre se contredisent à ce sujet) de Sandra Sanseverino enfin, par leur enchevêtrement de filaments et lignes folles répondent au texte et invitent à des projections mentales sans fin. Pour échapper un instant à la morne grisaille qui nous entoure.

… le monde m’apparaît soudain bien fade, il manque à son masque l’expression du regard, son feu ardent qui embrase, et mon ennui serait mortel s’il n’y avait cet appel au voyage intérieur pour échapper au sentiment d’exil …

 

Les pépites du Tripode

Parmi mes éditeurs fétiches, il y a, vous le savez peut-être si vous me suivez sur ce blog, Le Tripode. En cette fin d’année, j’ai lu deux ouvrages publiés par cette maison qui sont de ceux que l’on doit conseiller, par simple humanisme : passer à côté serait terrible !

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La femme qui pensait être belle, par Kenneth Bernard, Le Tripode, 2016.

Le premier est un recueil de nouvelles de l’Américain Kenneth Bernard, auteur atypique dont j’avais déjà lu Extraits des archives du district, roman paru chez le même éditeur. Au fil d’histoires narrées à la première personne (l’auteur joue de la confusion entre lui-même et le narrateur, entre l’autofiction et l’invention pure, de sorte que le lecteur est renvoyé à son envie, un brin puérile, de toujours identifier l’écrivain à son œuvre), Bernard déplie les pensées apparemment anodines qui traversent notre esprit au quotidien. Lors d’une promenade avec sa femme, où se réinvente le motif de la marche comme acte métaphysique ; lors d’un trajet en métro, où une scène plus qu’étrange laisse en nous un vague malaise ; face à des notes de bas de page, rivales des notes de fin ; à propos du King Kong de 1933, qui donne lieu à une plaisante relecture de Tarzan, et à une pointilleuse suite d’interrogations portant entre autres sur le sexe du primate protagoniste. N’oublions pas non plus la nouvelle réservée aux rêveries des poulets. À chaque fois, on est maintenu dans un équilibre parfait entre gravité profonde de ce qui est dit et légèreté dans la façon de le dire, sens et absurdité, réflexion rationnelle et délire imaginatif. Insaisissable et diablement efficace, l’auteur nous mène par le bout du nez, et rappelle combien tout, autour de nous, est sujet à des développements de pensée inattendus dès lors qu’on prend le temps de s’y intéresser. Et qu’on a ce petit grain de folie si nécessaire.

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Glose, par Juan José Saer, Le Tripode, 2015.

Le second livre, plus dense et exigeant peut-être, est une œuvre de l’Argentin Juan José Saer, dont j’ai présenté déjà L’Ancêtre. En commençant ce volume, je l’admets, j’eus un moment de dépit : je ne retrouvais pas l’enchantement absolu que m’avait procuré la lecture du précédent roman. Je n’étais pas transportée. Le sujet (banal à dessein), le cadre, le style, tout me refusait l’envoûtement espéré. Mais je persévérai. Et fis bien. Glose est un roman extraordinaire. Il se mérite, il faut se rendre disponible pour bien le pénétrer, mais une fois cela fait, on est récompensé. L’auteur, à travers un narrateur et divers personnages, réussit l’exploit de peindre de la manière la plus exacte qu’on puisse rêver le flot des pensées, la perception du monde qu’a tout individu, le cours des existences éclaté en scènes choisies, chronologie abolie. On songe à ce qui nourrit nos mémoires, à la construction des souvenirs, à la différence subtile et finalement vaine entre le vécu et l’imaginé, on décrypte le rapport à l’autre, l’inexorable altérité qui nous sépare de tout et de tous et dont, cependant, parfois, nous brisons les murs de verre par la grâce d’un geste, d’un sentiment, d’une parole. En 260 pages, Saer (et sa traductrice exceptionnelle, Laure Bataillon) accomplit un tour de force qui laisse béat d’admiration.
On se demande parfois ce qui différencie un grand écrivain d’une personne qui écrit ; un auteur littéraire d’un apprenti barbouilleur. Lisez ce livre, et vous en verrez la démonstration. Tout, de la structure interne du roman à sa mise en mots, est achevé, parfait, complexe et cependant dénué de prétention. Aucune concession à l’agrément facile, aucun effet rebattu. On n’a plus qu’à s’incliner.

 

 

 

Wilde et Besnard : la seconde moitié du XIXe siècle s’invite au Petit Palais

Le mythe Oscar Wilde

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Napoleon Sarony, Portrait d’Oscar Wilde #15, 1882. © Washington, Bibliothèque du Congrès

En ce moment, on peut voir quatre expositions au Petit Palais, à Paris. Mais celle qui attire tous les regards, et jouit de la plus grande publicité, c’est bien entendu celle qui met en scène un artiste connu, qu’il est de bon ton d’aimer si l’on se veut cultivé, ou vaguement rebelle, ou si l’on est jeune, et ce, même quand on n’a rien lu de lui – ce qui, en l’occurrence, est fort dommage car c’est un excellent écrivain. Je veux bien sûr parler d’Oscar Wilde (1854-1900), « l’impertinent absolu » comme le dit le sous-titre de l’exposition.

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Aubrey Beardsley, J’ai baisé ta bouche Iokanaan, The Studio, n°1, avril 1893. © Collection Merlin Holland

On trouve dans cette manifestation attractive, dotée d’une scénographie bien pensée, aussi bien des œuvres admirées par le dandy esthète, qui fut à ses heures critique d’art, que des photographies, dont la fameuse série des clichés pris par Napoleon Sarony en 1882, lors de la tournée de Wilde aux États-Unis. Il y a aussi un grand nombre de caricatures, témoins hauts en couleur des réactions violentes que suscitait la manière d’être de l’écrivain (lequel prenait un malin plaisir à attiser les braises par ses remarques volontiers provocantes). Et puis, bien sûr, ce sont les manuscrits de lettres ou d’œuvres, les éditions originales, qui font saliver le bibliophile en goguette. Sans oublier la magnifique petite salle dédiée à Salomé, cette pièce extraordinaire que Wilde composa en français sur un mythe dont je vous ai récemment parlé (voir cet article) et qui faisait florès en cette fin de XIXe siècle. L’ensemble constitue une mosaïque chatoyante et divertissante, saupoudrée d’aphorismes (le point fort de cet auteur spirituel et perpétuellement en quête du bon mot) distribués au fil des espaces.

Ni trop brève, ni trop longue, la visite rend compte de la vie effervescente de celui qui, après son procès pour homosexualité en 1895, connut les affres de la prison de Reading, l’exil en France, et une fin précoce – nécessaire à l’essor du mythe de l’auteur du Portrait de Dorian Gray ? Elle dépeint également le réseau des relations amicales, intellectuelles et artistiques de Wilde, en Angleterre comme en France, et nous plonge dans ce monde béni des dieux qui vit exister en même temps, et parfois se croiser, Mallarmé, Régnier, Verlaine, Louÿs, Gide, Toulouse-Lautrec, Tissot, William Morris, John Singer Sargent, Richmond, Watts, Stanhope, Crane, Beardsley, pour ne citer que quelques-uns des artistes que l’on retrouve dans l’exposition.

Un illustre oublié : Albert Besnard

Parce qu’il est moins célèbre, je parlerai davantage d’Albert Besnard (1849-1934) et de la rétrospective qui lui est consacrée au Petit Palais, après que l’exposition a été présentée au palais Lumière d’Évian. C’est l’occasion rêvée de faire plus ample connaissance avec un peintre de la Belle Époque qui fut reconnu en son temps – il fut couvert de charges et distinctions honorifiques, et eut même droit à des funérailles nationales – mais a depuis quelque peu sombré dans l’oubli. Pourtant, nombre de ses œuvres monumentales ornent encore les édifices publics parisiens (et notamment le Petit Palais, pour lequel il réalisa la peinture de la coupole du vestibule).

La découverte se fait au fil de séquences thématiques, réparties en cinq espaces aux couleurs vibrantes (violet, rouge, bleu, vert et de nouveau violet), comme pour mieux faire écho à la palette chromatique de l’artiste et à l’univers de la Belle Époque.

On commence comme de juste par les débuts de Besnard, qui reçoit le Grand Prix de Rome en 1874. Cela lui permet de séjourner ensuite trois ans en Italie, où il rencontre la sculptrice Charlotte Dubray, qui devient sa femme. Il peint à cette époque des sujets mythologiques, historiques et des portraits qui rencontrent déjà un franc succès. Mais c’est en Angleterre, où le couple s’installe de 1880 à 1883, que se produit le tournant déterminant dans la vie artistique de Besnard. Il découvre la peinture préraphaélite et s’inspire de sa palette et de ses sujets allégoriques. C’est aussi à Londres qu’il se lie d’amitié avec le graveur Alphonse Legros, et s’initie à l’eau-forte. Dorénavant, il mènera ses recherches plastiques dans les deux domaines, comme le montre bien l’exposition.

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Albert Besnard, Portrait de Madame Georges Rodenbach, 1897, Toulon, musée d’Art. © 2015 F. Joncour. Le poète belge et son épouse étaient des amis du couple Besnard. Charlotte Besnard sculpta d’ailleurs le tombeau de Georges Rodenbach au Père-Lachaise.

Besnard portraitiste est mis en lumière dans l’espace suivant. Le superbe Portrait de madame Roger Jourdain (1886) accueille le visiteur. En rupture avec les représentations naturalistes, cette œuvre audacieuse fit scandale au Salon de 1886. Il est vrai que le peintre, habile pour saisir la psychologie de son modèle, fait aussi preuve d’une modernité certaine dans son traitement des couleurs et des effets de lumière. Variant les techniques (il excelle notamment au pastel), Besnard fait poser aussi bien les grandes figures mondaines, littéraires et artistiques de son temps – le cercle de ses fréquentations ferait pâlir d’envie n’importe qui – que des modèles anonymes.

Mais il ne fait pas que des portraits. Il est également l’auteur d’un certain nombre de décors monumentaux, commandés par l’État (signe de la faveur publique et critique dont il jouit de son vivant), la Ville de Paris ou de riches particuliers. On en voit, dans le cadre de l’exposition, divers modèles préparatoires, certains ayant donné lieu à une réalisation (par exemple, La Vérité entraînant les Sciences à sa suite répand sa lumière sur les hommes, œuvre imaginée pour le salon des Sciences de l’Hôtel de ville de Paris), tandis que d’autres projets ne furent pas retenus.

La Vérité entraînant les Sciences à sa suite répand sa lumière sur les hommes (détail)

Albert Besnard, La Vérité entraînant les Sciences à sa suite répand sa lumière sur les hommes (détail), vers 1890, peinture murale du salon des Sciences de l’Hôtel de ville de Paris. © Claire Pignol / COARC / Roger-Viollet

L’espace suivant revient à la femme, sujet de prédilection de l’artiste, et offre un contraste saisissant entre les pastels, lumineux, et les eaux-fortes, sombres et grinçantes. Certains des portraits au pastel réunis sont d’une grâce absolue, tels l’onirique L’Éclipse ou la femme au croissant de lune (1888) ou la Baigneuse (1888). On ne sera pas étonné d’apprendre que Besnard fut l’un des grands promoteurs du renouveau de cette technique. Face à cette beauté éclatante, il y a l’ombre inquiétante qui s’exprime dans la série d’eaux-fortes intitulée La Femme (1895). L’artiste y reconstitue, en douze planches, une existence féminine d’un pessimisme achevé. Jugez-en par les titres des œuvres : La Femme ; Le Flirt ; L’Amour ; Le Triomphe mondain ; L’Accouchement ; Maternité heureuse ; Le Deuil ; Le Viol ; La Prostitution ; La Misère ; Le Suicide ; Pauvre Cœur meurtri.

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Albert Besnard, Exigeante ou le Peintre et la Mort, série Elle, 1900-1901, collection privée. © Th. Hennocque

Soucieux de ne pas rompre l’effet produit par cette série sur le visiteur, les commissaires d’exposition nous entraînent immédiatement à la découverte d’une autre série tout aussi gaie, Elle (1900-1901), commandée par le collectionneur Joseph Vitta. «Elle», c’est la Mort. «Elle», c’est ce squelette qui, dans chacune des magnifiques vingt-six planches de la série, s’immisce dans le quotidien des personnages. Sous le voile d’humour noir, très présent, une angoisse sourde persiste. On sent là l’expression d’une hantise réelle, personnelle, violente et profonde. L’œuvre n’en est que plus belle.

Pour nous ramener sous des cieux plus riants, la suite et fin du parcours s’attache à montrer le rôle joué par Besnard dans le renouveau de l’orientalisme, au tournant du siècle. Une sélection de peintures réalisées à la suite de ses voyages en Espagne, au Maroc, en Algérie puis, bien plus tard, en Inde, manifeste le goût pérenne de l’artiste pour les couleurs éclatantes et, toujours, cette inlassable recherche sur les effets de lumière.

Besnard, peintre moderne, artiste duel, chantre de la femme et ami du Tout-Paris, vous attend. Ne le ratez pas !

Oscar Wilde. L’impertinent absolu, jusqu’au 15 janvier 2017. Plus d’informations ICI.

Albert Besnard. Modernités Belle Époque, jusqu’au 29 janvier 2017. Plus d’informations ICI.

Salomé : mythes, arts et fantasmes

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Salomé. Destinées imaginaires d’une figure biblique, par Paul-André Claudel, Paris, Ellipses, 2013.

Je fais partie de ces gens qui sont obsédés par la figure de Salomé. D’abord parce que je suis très jeune tombée amoureuse des peintures de Gustave Moreau sur ce thème, et de la pièce d’Oscar Wilde, écrite en français s’il vous plaît. Ensuite parce qu’y domine le motif de la décapitation. Enfin parce que cette princesse, à l’origine personnage plus que mineur des Évangiles, est devenu une sorte de personnification sublime de la femme fatale, sous la plume et le pinceau, notamment, des artistes de la fin du XIXe siècle.

Il m’était par conséquent impossible de n’être pas subjuguée.

Parmi mes lectures du moment sur ce thème, un livre paru en 2013 aux éditions Ellipses. Comme tous les titres de la collection «Biographies et mythes historiques», cet ouvrage présente l’avantage d’être à la fois solide du point de vue du fond (la bibliographie en est un indice) et plaisant à lire — pas de lourdeurs érudites, de notes sans fin comme dans les essais universitaires. Bien sûr, si l’on veut aller plus loin, obtenir des précisions, il faut prendre la peine de chercher ailleurs par soi-même. Mais on a avec ce volume une vue d’ensemble satisfaisante, qui permet de découvrir, siècle après siècle, nombre d’œuvres d’art dédiées à la belle Juive, au saint chef décollé et au roi Hérode (qui en prend généralement pour son grade, tout comme son épouse Hérodiade).

L’auteur, après avoir posé le contexte historique, commence par analyser la source première, à savoir les brefs récits contenus dans les Évangiles de Marc et Matthieu, qui demeurent peu bavards sur le sujet et ne prennent pas même la peine de nommer la danseuse honnie, simplement désignée comme la fille d’Hérodiade. Il montre ensuite le destin théologique et artistique du festin macabre, de la littérature patristique aux réécritures médiévales, l’essor du mythe et sa transformation à la Renaissance, surtout par le biais des arts picturaux, qui se délectent des représentations de la belle tenant le chef coupé de Jean le Baptiste. Après une relative éclipse à l’âge classique (luxure et sanglantes exécutions ne sont plus au goût du jour), il explore le regain d’intérêt pour Salomé à l’âge romantique, avec Atta Troll de Heine en particulier, puis l’apothéose fabuleuse de l’époque décadente et fin-de-siècle, qui fait de Salomé un de ses phares, en littérature, en peinture, en musique, et même du côté de la danse. Là, les noms d’artistes ayant exploré le thème pleuvent : Flaubert, Huysmans et Moreau, Mallarmé et Wilde, bien sûr, mais aussi Lorrain, Samain, D’Annunzio, Milosz, et en peinture Regnault, Redon, Klimt, pour ne citer que quelques-uns des plus connus. On ne sait plus où donner de la tête, si j’ose dire. Le XXe siècle n’est pas oublié, qui vient conclure 2000 ans d’interprétations échevelées du mythe, le portant entre autres au cinéma (ah ! le Salomé de Charles Bryant avec la divine Nazimova !).

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Salomé dansant devant Hérode, par Gustave Moreau, 1874-1876, Los Angeles, Hammer Museum. © Hammer Museum, Photo Robert Wedemeyer

Certes, il est des passages du livre qui m’ont moins convaincue, comme cette insistance à vouloir donner de Salomé une biographie historique (c’est souvent creux), certaines hypothèses un peu vaines et quelques commentaires personnels dont on se serait passé. Mais l’auteur prend visiblement plaisir à écrire sur ce thème, joue de la langue (les titres des chapitres sont assez savoureux), ajoute parfois une pointe d’humour noir, et, somme toute, rend la lecture de son étude fort agréable.

Ne reste plus au lecteur qui achève l’ouvrage qu’à lire ou relire les quelques dizaines d’œuvres dont il a imprudemment noté, au fil des pages, les titres. Au travail !

Muses ou artistes, muses et artistes

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Camille Claudel, La Valse, 1893, bronze. Collection des musées de Poitiers. © Musées de Poitiers/Ch. Vignaud

En collaboration avec le musée des Beaux-Arts de Nantes et le palais Lumière d’Évian, le musée Sainte-Croix de Poitiers propose cet été et jusqu’en octobre une exposition dédiée aux femmes artistes et aux femmes modèles entre 1860 et 1930. Suzanne Valadon, Anna de Noailles, Romaine Brooks, Misia Sert ou Colette, entre autres, vous attendent au fil de l’accrochage temporaire inséré au cœur des collections permanentes, recentrées sur ce thème pour l’occasion.

On le sait, dans le monde de l’art, la femme est davantage présente en tant que muse ou modèle que comme créatrice. Pourtant, à force de pugnacité et par la force de leur talent propre, certaines ont réussi à s’y faire une place. Ainsi Camille Claudel, dont on admire à Poitiers La Valse (1893), ou la sulfureuse peintre américaine Romaine Brooks, dont on découvre la sépulcrale Vénus triste (1916-1917). Les muses et modèles elles-mêmes n’étaient pas inactives ; que l’on songe seulement aux rôles endossés par Ida Rubinstein, tour à tour danseuse, égérie, mécène…

Kizette en rose

Tamara de Lempicka, Kizette en rose, 1927, huile sur toile. Collection du musée des Beaux-Arts de Nantes. © RMN-Grand Palais / Gérard Blot © Tamara Art Heritage / ADAGP, Paris 2016

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Sarah Lipska, Buste de la princesse Nathalie Paley, vers 1930, bois et porcelaine. Collection des musées de Poitiers. © Musées de Poitiers/Ch. Vignaud

L’exposition réunit des œuvres d’artistes célèbres, telle Tamara de Lempicka, et moins connus, par exemple Sarah Lipska, auteur du Buste de la princesse Nathalie Paley (vers 1930). Aux côtés de ces dames, des artistes masculins, parmi lesquels le touche-à-tout Félix Vallotton, le symboliste Edgard Maxence, qui donne de la femme une vision sublimée et empreinte de l’esthétique préraphaélite dans L’Âme de la forêt (1898), ou encore le Néerlandais Kees Van Dogen, peintre du Tout-Paris dans les années 1920.

 

Artistes et modèles dialoguent ainsi et nous convient à jeter un autre regard, féminin sinon féministe, sur ces décennies de changement et d’innovations, tant dans le domaine de l’art que dans la société, qui virent évoluer les statuts, rôles et images dévolus à la femme ou plutôt aux femmes, dans toute leur diversité.

Belles de jour. Femmes artistes, femmes modèles, jusqu’au 9 octobre, musée Sainte-Croix de Poitiers. Plus d’informations ICI.

Savez-vous bien embaumer ?

En refusant que les cadavres soient autre chose que d’éternels corps endormis et intacts, le XIXe siècle (et plus particulièrement sa première moitié) pousse jusqu’à la névrose le désir de la conservation, le refus de la mort et de la néantisation, l’angoisse de la dissolution.

L'Embaumement, une passion romantique (France, XIXe siècle), par Anne Carol, Champ Vallon, 2015.

L’Embaumement, une passion romantique (France, XIXe siècle), par Anne Carol, Champ Vallon, 2015.

Quand on parle d’embaumement, ce qui vient d’abord à l’esprit, ce sont les momies égyptiennes ou incas, ainsi que, pour les amateurs de Six Feet Under, le métier de thanatopracteur. Plus rares sont ceux qui s’exclament, en se frappant le front : « Ah, mais bien sûr, l’embaumement, cet art délicat cultivé en France au XIXe siècle ! » Et pourtant, il a non seulement existé, mais donné naissance aux pratiques actuelles de conservation (temporaire) et embellissement des corps avant l’inhumation ou la crémation.

Anne Carol, dans cet ouvrage solide mais jamais pesant, exhume tout un pan méconnu de notre histoire sociale et culturelle. Elle aborde évidemment les données relatives aux techniques d’embaumement et à leur évolution, depuis l’Égypte ancienne jusqu’à nos jours, en passant par l’époque moderne. Certaines tentatives du XIXe siècle, obsédé par la conservation des corps, laissent rêveurs. Prenez le Suisse Mathias Mayor, qui proposait d’écorcher les défunts et d’appliquer ensuite le masque facial et les gants de peau obtenus sur des moulages réalisés post ou ante mortem, lesquels moulages seraient assujettis à des mannequins que l’on pourrait ensuite exposer, vêtir, présenter dans des poses diverses… Il y a aussi la galvanoplastie, ou la pétrification, qui transforment le défunt en une sorte de statue, de métal ou de presque pierre. Mais c’est la technique de l’injection qui triomphe. Entre science et industrie, entre sentiments et commerce, l’embaumement nouveau révèle comme un miroir bizarre l’époque qui subitement le voit refleurir.

Les pages dédiées à Gannal, père de cet embaumement moderne, sont particulièrement intéressantes. D’abord parce que le portrait de ce personnage atypique est fort bien fait, et que les extraits de lettres, mémoires et autres articles de journaux cités permettent de mieux saisir les enjeux économiques, sociaux et éthiques de l’embaumement. Ensuite parce que les luttes qui opposent ce personnage complexe et ses collègues ou concurrents aux médecins, et se résolvent parfois en concours d’embaumement (si si), ne manquent pas de piquant.

Anne Carol ne se contente pas de retracer platement l’histoire de l’embaumement ; elle scrute également les raisons probables de son essor puis de son étiolement, émet des hypothèses et met cette facette particulière du culte du défunt en relation avec divers domaines (religion, art, médecine, morale, etc.). Elle nous invite à réfléchir au traitement du mort et de la mort, hier et aujourd’hui, et montre comment, d’une certaine façon, l’embaumement fit le lien entre l’ancien régime funéraire (avant la Révolution), dans lequel ni le corps ni la tombe ne servaient de support au souvenir des morts, et le régime actuel, dans lequel la tombe ou la stèle suffisent à rappeler le souvenir du défunt et servent de support à son culte.

Alors oui, je vous l’accorde, ce livre n’est peut-être pas la lecture de plage idéale. Mais qu’à cela ne tienne, il mérite le détour, et vous donnera un sujet de conversation des plus originaux, sans oublier mille pistes de réflexion quant à notre rapport à la disparition ; sans parler de l’éclairage qu’il jette sur nombre de poèmes, textes, œuvres picturales dont on n’avait pas forcément saisi, jusqu’alors, à quel point ils pouvaient traduire ou s’appuyer sur une réalité sociale et culturelle.

 

Cuba, Castro et la révolution

El deber de todo revolucionario es hacer la revolución. (Fidel Castro, 4 février 1962)

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Lee Lockwood et Fidel Castro, 1964. © 2016 Lee Lockwood / Avec l’aimable autorisation de The Lee Lockwood Estate / S.P.

Lee Lockwood est un jeune photojournaliste américain quand il découvre Cuba le 31 décembre 1958, à la veille de la prise de pouvoir de Fidel Castro. Témoin de ce moment clé, il retournera régulièrement au cours des dix années suivantes, afin de réaliser des reportages pour divers magazines. Bénéficiant de la confiance du der Máximo, il a pu explorer et photographier Cuba sous tous les angles. Il a aussi, au terme d’une longue attente souvent déçue, obtenu du chef politique un entretien fleuve (25 heures d’enregistrement !), en août 1965. Il en a publié la transcription partielle (mais non censurée) dans un livre paru en 1967 aux États-Unis : Castro’s Cuba, Cuba’s Fidel. Le présent ouvrage en reprend une bonne partie. S’y ajoutent des récits de Lockwood relatifs à ses autres visites dans l’île. Sous la plume du journaliste, qui écrit d’ailleurs fort bien, on découvre un Cuba méconnu, celui des villes, certes, mais aussi celui des champs et forêts. Les diverses composantes de la population y apparaissent à tour de rôle, magnifiquement photographiées.

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Discours de Fidel Castro à Santiago de Cuba, 1967. © 2016 Lee Lockwood / Avec l’aimable autorisation de The Lee Lockwood Estate / S.P.

L’ensemble constitue une mine d’informations sur la première décennie du régime castriste. On n’a pas le sentiment de lire une histoire de la révolution cubaine, mais bien de vivre ces années extraordinaires, d’être immergé dans le pays, entraîné dans son élan impétueux, soulevé par l’espoir qui animait une large partie de la population. Car, et cela s’affirme aussi bien dans le texte que dans les images, le peuple cubain dans sa majorité soutient alors la révolution, contrairement à ce qu’affirmaient les États-Unis à la même époque pour justifier leur politique extérieure. Lisons Lockwood :

Il règne aujourd’hui à Cuba un esprit d’excitation, une détermination, un élan moral, la perception d’un peuple en train de construire son destin, qui rappellent de très près le climat de l’arrivée au pouvoir de Castro, il y a sept ans. Le fait que cet esprit, cet élan vital ait été préservé à travers toutes ces années de difficultés est l’un des signes les plus sûrs de la bonne santé de la révolution.

De son côté, Castro confie au journaliste :

Nous [i.e. les Cubains] aimons la révolution comme une œuvre. Nous l’aimons exactement comme un peintre, un sculpteur ou un écrivain peut aimer son travail. Et comme eux, nous voulons que notre travail ait une valeur pérenne.

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Santiago de Cuba, 26 juillet 1967. © 2016 Lee Lockwood / Avec l’aimable autorisation de The Lee Lockwood Estate / S.P.

Au fil des clichés en noir et blanc et en couleurs, dont un grand nombre d’inédits, le lecteur approche l’essence d’un peuple et de son âme. C’est absolument enthousiasmant. L’intérêt sincère du photojournaliste pour son sujet, mêlé à sa connaissance fine du contexte, en fait un guide rêvé. Il rencontre les ouvriers et les campesinos, les révolutionnaires et les prisonniers – on lui laisse, fait remarquable, une totale liberté pour ce faire –, les femmes, les hommes, il déambule dans la Havane, part en expédition à Uvero, séjourne dans l’île des Pins. Ce qu’il voit et photographie, ses observations se redoublent des explications de Castro, qui, dans le long entretien dont on a ici les parties les plus intéressantes, aborde tous les sujets, de la politique agricole et industrielle aux questions sociales, culturelles, de la politique internationale au problème de la contre-révolution. Poussé par les questions pertinentes de Lockwood, Fidel Castro doit affiner sa pensée, avouer ses incertitudes aussi. Si son marxisme, assez tardivement développé, comme il le rappelle lui-même quand il évoque son parcours, affleure souvent, en particulier sur les sujets qui le dérangent et où il se dérobe quelque peu, on est généralement plutôt frappé par sa franchise et la clarté de cette pensée complexe qui se déroule sans jamais se perdre, et manifeste une vision puissante, un idéal cohérent, une passion inextinguible. Curieux, intelligent, attentif, travailleur acharné et dirigeant sans repos, Castro fascine.

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Le Cuba de Castro, par Lee Lockwood, Taschen, 2016.

Vous l’aurez compris, je recommande plus que vivement la lecture de ce Cuba de Castro. D’abord parce qu’il vous fera voyager dans une île plus belle encore que la légende qui l’entoure. Ensuite parce qu’il revient sur une histoire dont on observe actuellement le nouveau tournant, avec la normalisation programmée des relations entre Cuba et les États-Unis (je reprends les termes employés par les présidents Barack Obama et Raúl Castro en décembre 2014). Il n’est pas inutile, dans ce contexte, de revenir aux sources d’un conflit au cours duquel une population tout entière a été menée au bord de l’asphyxie par l’embargo mis en place par les Américains, comme le rappelle Saul Landau, qui signe deux textes dans le livre. Enfin parce que Lee Lockwood et Fidel Castro soulèvent des sujets de réflexion qui demeurent d’actualité.